L’humiliation méconnue des Russes

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Par Erhard Eppler

(Réd.) Le traité de paix de Versailles, conclu après la Première Guerre mondiale et entré en vigueur en 1919, a délibérément humilié le perdant de la guerre, l’Allemagne. Et cela, les historiens s’accordent à le dire, a contribué à ce qu’Adolf Hitler parvienne au pouvoir. Après la Seconde Guerre mondiale, les puissances victorieuses n’ont plus commis cette erreur. Elles ont même délibérément aidé l’Allemagne à se remettre sur pied. Mais en a-t-on tiré une leçon durable ? Pas vraiment ! Après l’effondrement de l’Union soviétique, on a commencé à humilier Moscou, malgré la dissolution volontaire du Pacte de Varsovie, malgré le « oui » de Gorbatchev à la réunification de l’Allemagne, malgré le retrait des forces militaires russes du territoire de l’ancienne RDA. Non seulement on a maintenu l’OTAN, mais on l’a même élargie à plusieurs pays à l’Est, on a de nouveau exclu la Russie du G8, on a orchestré en 2014 un coup d’État sur le Maïdan de Kiev contre le président Viktor Ianoukovitch, plutôt pro-russe, et ainsi de suite. En 2016, le politicien allemand Erhard Eppler, alors âgé de 90 ans, en a tiré une analyse extrêmement précieuse, surtout du point de vue actuel. (cm)                       

I. Il faudra sans doute encore quelques années avant que deux différences entre le XXe et le XXIe siècle ne pénètrent pleinement dans la conscience des Allemands, y compris celle des décideurs politiques.

Il y a tout d’abord le fait que les flambées de violence destructrice ne sont certes pas devenues plus rares, mais qu’elles ne prennent plus la forme de la guerre classique entre États souverains. Ce qui a été défini comme une guerre dans la paix de Westphalie en 1648 – et pour quoi il existait finalement un droit de la guerre sophistiqué – est manifestement obsolète. Depuis des années, aucune guerre n’oppose deux – voire plus de deux – États parmi les quelque 200 que compte la planète. Mais le fait que notre siècle ne soit en aucun cas plus pacifique que le précédent n’est pas dû au fait que des États-nations consolidés et débordants de puissance – comme en 1914 – osent se lancer dans une guerre, mais au fait que des États faibles et en décomposition perdent leur monopole de la violence à l’intérieur de leurs frontières, ce qui donne lieu à des conflits dans lesquels s’immiscent alors des acteurs armés tant étatiques que non étatiques. Il peut en résulter, comme en Syrie, un tel enchevêtrement d’intérêts et d’intentions que même la concertation des plus grandes puissances ne peut imposer la paix. Le fait que, depuis que George W. Bush a proclamé la « guerre contre le terrorisme », on qualifie toutes ces flambées de violence de « guerre » n’a pas vraiment stimulé la capacité d’analyse de ceux qui veulent instaurer la paix.

La deuxième différence réside dans le fait que nous vivons une forme de terrorisme que nos ancêtres ne connaissaient pas. Même si ce terrorisme intègre également des fanatismes nationalistes , il est motivé par des idéologies. Il recourt également à des justifications pseudo-religieuses. Il se distingue des tentatives terroristes des siècles passés par le fait qu’il dispose de toute une armée de kamikazes.

Pendant des millénaires, toute réflexion sur la sécurité a tenu pour acquis qu’un agresseur voulait lui aussi vivre. C’est pourquoi on lui a fait comprendre : « Celui qui nous attaque risque sa vie ! » C’est pourquoi le kamikaze – et plus encore la kamikaze – est en quelque sorte l’arme ultime.

Celui qui veut se tuer ne peut être dissuadé. On peut tout au plus l’arrêter tant qu’il prépare son acte. Et cela suppose un niveau de connaissances de la part des services de sécurité qui est nouveau pour un État de droit libéral.

Lorsque le jeune Bush a déclaré la guerre au terrorisme en 2001, il n’existait encore aucun État dont on aurait pu bombarder la capitale. C’est au cours des 15 années de la guerre contre le terrorisme qu’il a vu le jour. Cela ne signifie pas que cette « guerre » ait été couronnée de succès. Le fait qu’au milieu des États civilisés, dotés d’un ordre juridique fonctionnel, il puisse subsister un État à partir duquel sont recrutés, à l’échelle mondiale, des meurtriers qui tuent aveuglément, y compris eux-mêmes, ne plaide pas en faveur des États qui se revendiquent comme des États de droit démocratiques. N’ont-ils pas encore saisi la gravité de la situation ? Ne se rendent-ils pas compte que quelque chose se propage ici qui menace tout le monde ? Que, par conséquent, tous ceux qui se sentent menacés doivent agir de concert ?

C’est dans ce contexte que s’inscrivent les conflits autour de l’Ukraine ou de la Syrie. Bien sûr, il y est aussi question d’intérêts des grandes puissances. Mais il ne s’agit plus, comme pendant la Guerre froide, de deux idéologies qui ne pouvaient l’emporter que si l’autre disparaissait. Il s’agit de puissances nucléaires qui, si tout va bien, veulent à tout prix éviter une guerre entre elles. Non seulement parce qu’elles savent ce que signifie une guerre nucléaire, mais aussi parce qu’elles ont désormais compris que, même si l’on peut remporter une guerre sur le plan militaire, on finit par créer un chaos violent face auquel même le vainqueur est impuissant. La guerre en Irak a montré qu’on peut gagner une guerre sur le plan militaire, mais la perdre sur les plans politique, économique et moral. Cela a plus d’effet que tous les appels pacifistes.

L’élargissement de l’OTAN vers l’Est comme démonstration de supériorité

II. Ronald Reagan ne voulait pas seulement tenir bon pendant la Guerre froide, il voulait la gagner. Et il l’a gagnée, du moins c’est ce que pensent les citoyens américains. Pas seulement eux, mais surtout eux. Si, jusqu’en 1990, l’OTAN s’arrêtait près de Fulda, elle s’étend aujourd’hui jusqu’à la frontière orientale de la Pologne, et même jusqu’aux portes de Saint-Pétersbourg. Le débat ne porte plus sur la question de savoir si des unités de l’OTAN peuvent être stationnées sur le territoire de l’ancienne RDA, mais sur celle de savoir si la Bundeswehr allemande doit également protéger les États baltes. Et l’Ukraine, qui a fait partie intégrante de l’Empire tsariste et de l’Union soviétique pendant des siècles, a un gouvernement qui souhaite adhérer à l’OTAN le plus tôt possible.

Il ne s’agit pas ici de savoir si les responsables politiques occidentaux ont rompu des promesses – faites verbalement –, il s’agit simplement d’exposer les faits. Il va sans dire que ces faits suscitent des sentiments différents à Washington ou à Berlin qu’à Moscou. Aux États-Unis, ils montrent que l’on a gagné la Guerre froide. À Moscou, on ressent à peu près ce que l’on ressentirait à Washington si le Mexique, voire un Texas sécessionniste, avait conclu une alliance militaire avec la Russie. Quoi qu’il en soit, la Russie est sur la défensive – et si l’Ukraine devenait réellement membre de l’OTAN, cette défensive serait pratiquement désespérée. Peut-être certains Russes maudissent-ils aussi Mikhaïl Gorbatchev pour avoir offert à ces Allemands la réunification, alors que ceux-ci veulent désormais envoyer leurs soldats jusqu’à la frontière russe au nom de l’OTAN.

Et pourtant : ce sont justement les Russes, qui se sentent injustement acculés à la défensive, qui sont considérés comme des agresseurs. Et ils sont punis de sanctions pour cela, exclus du G8. Ils ont enfreint le droit qui devait s’appliquer après la fin de la guerre froide, et ce pour tous. On leur attribue la responsabilité des combats dans l’est de l’Ukraine. Ils ont annexé la Crimée – en violation du droit international.

En Russie, bien sûr, on voit les choses différemment. En ce qui concerne les deux provinces rebelles, aucun régiment russe n’y a fait irruption. Là-bas, des opposants au gouvernement Yatseniouk à Kiev ont occupé les mairies sous les yeux d’une police désintéressée et ont décidé de leur indépendance vis-à-vis de Kiev. Les combats n’ont éclaté que lorsque le gouvernement ukrainien – et quelques groupes armés indépendants – ont voulu chasser les séparatistes. Ils ont qualifié cela d’opération antiterroriste. Leur échec tient certainement aussi au fait que des armes et des soldats sont venus à leur secours par la frontière récente avec la Russie, même s’il ne s’agissait pas de formations de l’armée russe. De toute évidence, le président Poutine veut empêcher – et empêchera – que les séparatistes soient vaincus et traduits en justice. Que les États-Unis fournissent ou non des armes à Kiev, il n’y a pas de solution militaire.

En ce qui concerne la Crimée, on remarque que seul le gouvernement ukrainien souhaite simplement récupérer la péninsule, et ce sans nouveau référendum. Sinon, l’Occident ne cesse de souligner que l’annexion constituait une violation du droit international. Derrière cette divergence verbale se cache une divergence de fond. Les Allemands, par exemple, qui ont insisté pendant plus de 40 ans sur le droit à l’autodétermination, ne peuvent guère exiger que des personnes soient déplacées comme du bétail sans qu’on leur demande leur avis. Il est très probable que 97 % des habitants de la Crimée n’étaient pas favorables au rattachement à la Russie. Mais il est très improbable que plus de 50 % voteraient pour un retour à l’Ukraine. On le sait aussi à Kiev. Là-bas, on veut passer outre. L’Occident peut-il également le vouloir ? Même si Poutine autorisait un référendum, le gouvernement ukrainien n’en veut pas. Il n’y a donc pas de vision occidentale commune sur la manière dont l’annexion de la Crimée pourrait être révisée. Peut-on alors déclarer que la Crimée est un sujet de discorde éternel et irréparable ?

Pour les Russes, l’annexion de la Crimée a été précédée d’une sécession. Ce sont des députés, élus conformément à la loi ukrainienne, qui ont souhaité se séparer de l’Ukraine et rejoindre la Russie. La violation du droit international réside alors uniquement dans le fait que les frontières ont été modifiées sans l’accord mutuel des parties.

Seuls ceux qui ont souffert sous le joug soviétique sont sans doute capables de déduire de l’annexion de la Crimée que des soldats russes vont bientôt faire leur entrée à Riga, voire à Varsovie. Enfin, la flotte russe de la mer Noire a besoin d’un port. À cet effet, un contrat de bail avait été conclu jusqu’en 2042 pour Sébastopol. Un gouvernement dont la haine de tout ce qui est russe est bien plus forte que ses capacités administratives et politiques respecterait-il ce contrat ? Et que devrait faire le président russe si ce gouvernement ou le suivant à Kiev ne se sentait pas lié par ce contrat ?

En bref : pour la grande majorité des Russes, l’annexion de la Crimée n’a pas marqué le début d’une reconquête de tout ce qui était tombé entre les mains de Staline en 1945, mais a constitué une réaction appropriée à un coup d’État qui, pour la première fois depuis un millénaire, avait fait de l’Ukraine une menace pour la Russie. Si cela a entraîné une hausse considérable et durable de la popularité du président, Poutine ne le doit pas à une propagande massive – qui a bien existé et existe toujours –, mais au sentiment d’une grande majorité selon lequel ce président est capable d’agir même en position défensive. L’ostracisme de la Russie en Occident, son exclusion du G8 et la punition que constituent les sanctions ont été perçues par la plupart des Russes comme une humiliation. Une humiliation infligée par les alliés de la « Grande Guerre patriotique », pour la victoire desquels on avait consenti plus de sacrifices qu’ils n’en avaient tous consentis ensemble, et une humiliation infligée aussi par les Allemands, à qui on avait pardonné d’avoir voulu asservir et anéantir politiquement les Russes, ces Allemands à qui on avait même offert leur réunification par un geste grandiose et inattendu.

Prétendre que l’Occident ne voulait pas humilier la Russie, que les Russes auraient mal interprété les avertissements de l’Occident, est un argument pour le moins naïf. Les grands peuples décident eux-mêmes de ce qu’ils considèrent comme une humiliation, ils ne demandent pas la permission pour cela. Les Allemands non plus n’ont demandé à personne, après Versailles, s’ils avaient le droit de se sentir humiliés.

Hitler a profité du « diktat » de Versailles

III. L’auteur de cet essai est né pendant l’une des bonnes années de la République de Weimar, est entré à l’école primaire au printemps 1933 et, à treize ans, chantait « Que les drapeaux flottent au vent d’est, car c’est là qu’ils se dressent bien ! », sans comprendre ce que cela signifiait. Il n’avait pas encore 17 ans lorsqu’il a apprécié son premier service militaire en tant qu’aide-artilleur antiaérien, et pas encore 18 ans lorsqu’il a été « affecté » au front dans son uniforme gris-vert. Il s’est alors retrouvé dans une compagnie composée principalement de vieux caporaux qui, lorsqu’ils avaient bu suffisamment de bière, racontaient la campagne de l’Est. C’est ainsi qu’il sait encore aujourd’hui comment la guerre d’extermination a été menée à l’Est, même par des soldats qui n’étaient pas nazis. Était-ce davantage le cours de l’histoire ou plutôt mon environnement qui m’ont rendu politiquement sensible dès mon plus jeune âge ? La « lutte contre l’Église », qui avait déjà commencé en 1933, était souvent un sujet de conversation, surtout pour ma mère, une fille de pasteur convaincue. Ce qui m’avait déjà frappé quand j’étais enfant, c’est que presque tous les adultes avaient des objections à l’égard des nouveaux dirigeants : Parmi les connaissances de ma mère, c’était la persécution des Juifs et l’intimidation des Églises ; d’autres regrettaient la liberté d’expression, craignaient le « Heuberg », un précurseur des camps de concentration situé dans le Jura souabe, que j’imaginais comme un immense tas de foin avec quelques fourches dedans.

Mais sur un point, tout le monde était d’accord avec Hitler : il avait commencé à mettre de l’ordre dans le traité – tout le monde parlait du « diktat » de Versailles. Et tout le monde s’étonnait que ce nouveau « Führer » y parvienne. Il montrait aux vainqueurs de 1918 ce que les Allemands pouvaient accepter et ce qu’ils ne pouvaient pas accepter. En ce qui concernait le traité de paix de Versailles, tout le monde était d’accord : il avait humilié tous les Allemands, et les circonstances extérieures l’avaient clairement montré : il s’agissait ici d’humilier un peuple. Celui qui mettait fin à cela pouvait se permettre bien d’autres choses que l’on n’appréciait guère.

Ce que j’ai observé dans mon enfance m’a conduit, à l’âge adulte, à la conviction suivante : certes, il aurait pu y avoir un Hitler démagogue même sans Versailles, mais pas un Hitler chancelier du Reich. Une majorité en faveur d’Hitler ne pouvait exister qu’après Versailles. Seul un peuple humilié ne se rendait pas compte où ce fanatique allait le mener.

Poutine a remis l’État sur les rails

IV. Nos médias allemands, dans une concorde inhabituelle, mettent en garde d’une part contre un Poutine insatiablement agressif, et d’autre part contre le nationalisme croissant en Russie.

Quant à Poutine, il dirige les destinées de son pays depuis l’an 2000, d’abord en tant que président, puis en tant que Premier ministre, et aujourd’hui à nouveau en tant que président. Il a – et ses compatriotes lui en sont reconnaissants – recréé un État fonctionnel après les troubles de l’ère Eltsine.

C’est un exploit dont nous profitons tous. Au XXIe siècle, où il est facile d’armer un groupe de fanatiques religieux ou politiques, et encore plus facile d’armer d’autres fanatiques hostiles contre ces fanatiques armés, un chaos violent dans l’immense Russie – à l’image de ce qui s’est passé en Irak et en Syrie – aurait été une catastrophe pour toute l’Europe. Nous n’y pensons pas, car nous n’avons pas encore compris qu’au XXIe siècle, l’État ne va plus de soi.

La Russie n’a jamais été gouvernée comme les démocrates d’Europe occidentale souhaitent l’être ; ni par les tsars, encore moins par Staline, ni par Poutine. Après tout, le président doit être élu – et il est très attentif aux pourcentages de popularité. Le magazine SPIEGEL a montré, dans un reportage étonnamment positif sur la capitale Moscou, que la société russe est en pleine mutation, non sans noter d’ailleurs que tout cela se passe contre la volonté du président – qui réside à Moscou. Apparemment, la prétendue dictature de Poutine a tout de même ses limites, si dans sa capitale, tout se passe tout à fait différemment de ce qu’il juge bon. Ou peut-être n’y voit-il aucun inconvénient ? La plupart des Russes ont trouvé juste que Poutine ait réagi durement au coup d’État du Maïdan et au traité d’association de l’UE avec l’Ukraine. Imaginez qu’il se mette soudainement à ramper pour être réadmis au G8. L’immense empire serait en proie à un chaos comparable à celui de l’époque de Eltsine, le sentiment d’humiliation serait généralisé et le vainqueur, le successeur de Poutine, serait du calibre de ceux que l’on attribue à Poutine. Poutine est un homme extrêmement rationnel ; il accepte la réalité, y compris les rapports de force, telle qu’elle est et non telle qu’il la souhaiterait ; il exploite les possibilités qui restent au plus faible et est toujours prêt à coopérer avec ceux qui veulent le rabaisser. Ce n’est pas le genre d’homme qui émerge de l’humiliation d’un grand peuple. En bref : on peut discuter raisonnablement avec Poutine. Quant à savoir si ce sera également possible avec son successeur, cela se décidera dans la politique occidentale des prochaines années. Ce que je crains, ce n’est pas l’homme qui est encore aujourd’hui l’ami de Gerhard Schröder, mais bien ce qui pourrait lui succéder : le vengeur de toutes les humiliations.

V. Ce qui nous empêche, en Occident, de lever les sanctions contre la Russie, c’est le fait que la mise en œuvre des accords de Minsk n’avance pas. Seul un lecteur de journaux très attentif en Allemagne pourra expliquer pourquoi il en est ainsi. S’il ne se contente pas de constater que « les deux parties s’accusent mutuellement » – ce qui est bien sûr toujours le cas –, s’il lit plus attentivement les rares articles sur le chaos politique à Kiev, il sait que la balle est dans le camp du gouvernement ukrainien. Mais il ne trouve pas de majorité au sein de son parlement, ni pour une nouvelle constitution fédérale, ni pour une proposition visant à réintégrer les deux régions séparatistes à l’Ukraine sans le grand procès pénal contre les « terroristes » dans les « territoires occupés ». Or, depuis l’Allemagne, il est impossible de savoir si le gouvernement ukrainien est mécontent du refus du parlement. Tant que la haine de la Russie sera en quelque sorte la raison d’État de l’Ukraine, nous pouvons sans doute attendre longtemps avant que ce que le président a promis à Minsk ne se réalise à Kiev. Et tant que cela durera, les sanctions contre la Russie resteront en vigueur. Combien de temps pourra-t-on encore jouer ce jeu avec l’opinion publique occidentale ?

C’est une décision prise en Occident, sans doute principalement à Bruxelles, que de négocier avec l’Ukraine un rapprochement avec la Communauté européenne sans impliquer la Russie. Le fait qu’un Portugais comme le président de la Commission Barroso en ait été le principal responsable laisse supposer qu’un manque de compétence était également en cause. On aurait pu savoir que l’Ukraine, futur État culturellement divisé, serait dépassée par le choix entre l’UE et la Russie. Beaucoup, y compris des responsables politiques allemands, le savaient. Il fallait aussi savoir que l’Union européenne n’avait jamais envisagé de débourser les sommes colossales qui seraient nécessaires pour redresser seule, et face à la Russie, ce pays immense, misérablement gouverné et dont le niveau de corruption reste bien supérieur à la moyenne. Certes, le Fonds monétaire international (FMI) est intervenu à plusieurs reprises pour éviter la faillite de l’État, mais l’écart économique entre l’Ukraine et des pays comme la Pologne n’a cessé de se creuser. Il n’est probablement possible d’aider l’Ukraine que si l’UE et la Russie le souhaitent toutes deux. Or, un gouvernement ukrainien qui ne voit en la Russie qu’un ennemi contre lequel il faut mobiliser l’Europe et l’OTAN fait obstacle à cela.

Si l’on se souvient des concessions se chiffrant en milliards que Poutine a proposées pour empêcher l’accord d’association de l’Ukraine avec l’UE, on peut tout à fait imaginer qu’un jour, Européens, Russes et Ukrainiens s’assoient autour d’une table pour discuter de la manière d’empêcher l’Ukraine de devenir un « État défaillant ». À Washington aussi, on a sans doute compris entre-temps que l’Ukraine ne peut pas servir de fer de lance à l’OTAN. De même, l’idée que la politique de l’Union européenne à l’égard de la Russie doit être élaborée non pas à Kiev, mais à Bruxelles, Paris et Berlin, finira – lentement – par s’imposer.

Il ne s’agit donc pas de savoir si Berlin et Moscou pourront une fois de plus décider du sort des pauvres Ukrainiens, mais de définir à quoi doit ressembler la politique européenne à l’égard de la Russie pour que l’Ukraine ait une chance équitable de se sortir de sa misère.

VI. La Russie est trop grande pour devenir simplement membre de l’Union européenne. Elle dépend néanmoins, plus encore que les États-Unis, de partenaires capables de l’aider à industrialiser son immense empire. L’Allemagne n’est pas la seule à pouvoir y contribuer ; les pays industrialisés européens sont tout aussi bien placés pour cela. Même Staline le savait.

Ce qui est économiquement raisonnable se met en place de lui-même dès que le cadre politique s’y prête. Il s’agit avant tout de sécurité. Ce qui s’est passé ces deux dernières années – les sanctions, la sécurisation des pays d’Europe de l’Est membres de l’OTAN par de petites unités militaires, principalement allemandes, et la réaction excessive de la Russie –, pourrait prêter à rire si le contexte n’était pas si triste. Alors que ni l’Occident ni la Russie ne sont capables d’éliminer l’État terroriste islamiste, les deux camps se font face, les poings serrés. À la fin de la Guerre froide, les responsables de la politique de sécurité ont manqué l’occasion d’offrir à la Russie une place à la mesure de ce pays et de son histoire. L’idéal aurait été un tout nouveau système de sécurité. Mais les États-Unis, surtout, voulaient conserver l’OTAN. C’est désormais à l’imagination constructive des responsables européens de la politique étrangère de s’exprimer : que pouvons-nous offrir à la Russie qui ne ressemble pas à une table d’appoint ? Comment pouvons-nous associer la Russie à la responsabilité de la sécurité de l’Europe en tant que partenaire, et non comme un spectre de l’ e destiné à redynamiser l’OTAN ? Je ne serais pas surpris que l’on y réfléchisse même au ministère fédéral des Affaires étrangères à Berlin.

Avant de nous atteler à cette tâche ardue, nous devons renoncer à toute interprétation idéologique du conflit ukrainien. En Ukraine, il ne s’agit pas d’un combat entre démocratie et dictature. Certes, l’Ukraine ne présente pas les mêmes lacunes en matière de démocratie que la Russie, mais elles ne sont pas moins importantes au total. Quand un opposant au président est assassiné en Russie, cela fait la une de nos médias pendant des semaines, non sans laisser entendre que le président lui-même serait derrière tout ça. Quand une demi-douzaine de « traîtres » sont assassinés en Ukraine parce qu’ils rappellent que la haine des Russes n’est pas encore une politique, cela ne fait pas la une de nos médias. En réalité, une opposition tenace à la ligne du gouvernement en Ukraine n’est pas moins dangereuse qu’en Russie, d’autant plus que l’Ukraine ne dispose toujours pas d’une caractéristique essentielle d’un État souverain : le monopole de la force. Même au Parlement siègent des chefs de formations militaires qui ne font pas partie de l’armée. Ce sont le plus souvent des nationalistes qui décident seuls de ce qui est dans l’intérêt de la nation. On constate régulièrement que la vie parlementaire est encore perturbée par les oligarques, et que les partis à Kiev sont différents de ceux de Berlin. On accepte tout simplement que l’on se batte au Parlement. La démocratie européenne n’est pas défendue à Kiev, elle y est discréditée. Mais ce n’est que lorsque nous cesserons de donner une dimension idéologique au conflit ukrainien – en dépit de la réalité – que nous pourrons faire ce qui s’impose : analyser objectivement les intérêts des parties prenantes.

Une OTAN renforcée par le conflit ukrainien

VII. Ce sont les intérêts des États-Unis qui apparaissent le plus clairement. Dans son discours sur l’état de la nation de 2015, le président Obama, qui n’est certainement pas un faucon, a relevé trois succès : l’OTAN aurait été renforcée par le conflit ukrainien, la Russie isolée et l’économie russe ruinée. Un bilan dont on peut être fier. Pas étonnant que Washington n’ait jamais tenté de désamorcer le conflit, et encore moins d’y mettre fin. C’est et cela reste une tâche qui incombe aux Européens. On le sait à Paris et à Berlin, ainsi qu’à Bruxelles. Et jusqu’à présent, Obama n’a pas empêché les Européens de s’en acquitter. Merci ! Si tout va bien, les Européens sont pressés par le temps, car un président républicain aux États-Unis pourrait attiser dangereusement le conflit en fournissant des armes massivement à Kiev. L’intérêt russe est clair : aucun État membre de l’OTAN dans une région liée à la Russie depuis mille ans. Il s’agit là d’une ligne rouge pour Moscou, que même un Américain expérimenté comme Henry Kissinger conseille de respecter. Peut-être s’avérera-t-il alors que le conflit ukrainien ne peut être réglé sans qu’il soit associé à une sorte de partenariat de sécurité avec la Russie. En tout état de cause, nous, Européens, n’avons aucun intérêt à pousser ce gigantesque empire eurasien vers une alliance avec la Chine. Si cela devait jamais arriver – contre la volonté manifeste de Poutine –, notre relation avec les États-Unis s’en trouverait également modifiée. Nous deviendrions alors une sorte de tête de pont américaine dans une Eurasie dominée par la Chine. On peut facilement imaginer ce qu’il restera alors de l’autonomie européenne, voire nationale. Si les Russes nous font alors sentir que nous les avons rejetés, humiliés et poussés vers une alliance qu’ils auraient préféré éviter, je ne voudrais pas entendre la génération de mes petits-enfants et arrière-petits-enfants parler de la génération aujourd’hui au pouvoir.

L’histoire mondiale n’est pas un tribunal d’instance. Ce qui compte en fin de compte, ce n’est pas la qualification juridique d’un acte, mais ses conséquences politiques. La guerre en Irak menée par le jeune Bush – clairement contraire au droit international – a plongé le Proche-Orient dans un chaos violent qui est loin d’être maîtrisé. L’annexion de la Crimée s’est déroulée sans effusion de sang et a été approuvée par une majorité de ses habitants. Il n’y aurait de toute façon pas d’accord en Europe sur les mesures à prendre à cet égard, même si la Russie était disposée à en discuter. Si tel est le cas, on ne peut pas oublier la violation du droit bien plus grave commise par les États-Unis et déclarer que la violation du droit par la Russie, qui ne pourrait être réparée sans commettre une nouvelle injustice, constitue une tache indélébile, sans même préciser comment cette tache pourrait être effacée.

Les États civilisés et ordonnés auront fort à faire, au cours des prochaines décennies, face à un terrorisme qui dispose d’innombrables personnes prêtes à mourir pour sa cause. Tant que les États civilisés ne seront même pas capables d’éliminer le centre névralgique du terrorisme – que tout le monde connaît –, une nouvelle course aux armements entre l’Est et l’Ouest paraîtra involontairement comique. Un rire libérateur de part et d’autre pourrait y contribuer.

(Réd.) Cet article d’Erhard Eppler a été publié à l’été 2016 dans la revue trimestrielle allemande DIE GAZETTE, dont le rédacteur en chef était alors Christian Müller, l’actuel éditeur de Globalbridge.ch. Pour consulter l’intégralité du numéro d’été 2016 de DIE GAZETTE au format PDF, avec une préface du rédacteur en chef Christian Müller dans laquelle il mentionne et évalue Erhard Eppler : cliquez ici.

Et un petit P.S. : parmi les médias occidentaux qui mettent tout en œuvre pour humilier la Russie figure notamment la Neue Zürcher Zeitung (NZZ). Dans son édition du 4 juin 2026, elle qualifie l’actuel « Forum économique international de Saint-Pétersbourg » de « cabinet des horreurs » :

En tant que Suisse, on ne peut qu’avoir honte de ce qu’on appelle le « journal de l’intelligentsia suisse ». (cm)

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