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L’importance croissante d’Ankara aux yeux de Washington renforce son influence régionale, tout en mettant en évidence les limites de son affrontement avec Tel-Aviv.
Turker Erturk

Concrètement, ni la Turquie ni Israël ne représentent actuellement une menace existentielle l’un pour l’autre. Leurs relations sont également bien plus anciennes et profondément enracinées que ne le laisse supposer la rhétorique hostile de ces dernières années. La Turquie a reconnu Israël le 28 mars 1949, moins d’un an après sa création, devenant ainsi le premier État à majorité musulmane à le faire.
Un partenariat de longue date derrière l’hostilité
Sous l’ère Erdoğan, les relations se sont détériorées à plusieurs reprises sur les plans diplomatique et rhétorique, mais leurs fondements stratégiques et commerciaux se sont révélés remarquablement solides. Le président Recep Tayyip Erdoğan a soutenu l’initiative du « Grand Moyen-Orient » menée par les États-Unis et a publiquement présenté la Turquie comme l’un de ses coprésidents. Ankara a également joué un rôle important dans les guerres et les opérations de changement de régime qui ont redessiné l’Irak, la Libye et la Syrie.
Dans la nuit du 6 septembre 2007, des avions israéliens ont frappé le site nucléaire présumé d’Al-Kibar, dans la province syrienne de Deir Ezzor, lors de l’opération Orchard. Des réservoirs de carburant externes ont ensuite été retrouvés dans les provinces turques de Hatay et de Gaziantep, indiquant que les avions avaient traversé l’espace aérien turc lors de leur retour. Ankara a protesté contre cette violation, tandis que le Premier ministre israélien de l’époque, Ehud Olmert, a par la suite présenté ses excuses au cas où des avions israéliens auraient pénétré sur le territoire turc.
Les liens économiques ont également survécu à des crises politiques successives. Même pendant le génocide des Palestiniens à Gaza perpétré par Israël, Ankara a dans un premier temps maintenu ses échanges commerciaux malgré les critiques croissantes au niveau national. La Turquie a officiellement suspendu ses importations et exportations directes avec Israël en mai 2024, mais le pétrole brut azerbaïdjanais a continué d’arriver en Israël via l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan et le port turc de Ceyhan. Cette distinction a permis à Ankara de justifier son embargo tout en laissant le transit pétrolier se poursuivre en dehors du cadre du commerce bilatéral direct.
L’hostilité croissante d’Israël envers la Turquie découle donc d’une préoccupation géopolitique plus large, plutôt que d’une menace militaire immédiate. Le besoin de Washington vis-à-vis d’Ankara s’est accru dans la région de la mer Noire, du Caucase, de l’Asie centrale, de la Méditerranée orientale et du Levant. Les dirigeants israéliens craignent que l’expansion de l’influence turque qui en résulte ne finisse par saper leur propre position stratégique.
Membre de l’OTAN, la Turquie occupe une position charnière entre plusieurs théâtres d’opérations essentiels à la politique américaine. Elle est indispensable aux efforts occidentaux visant à contenir la Russie en mer Noire et dans le Caucase, à limiter l’emprise de la Chine en Asie centrale et à exercer une pression sur l’Iran dans toute l’Asie occidentale.
Sa situation géographique, son industrie de défense, son contrôle des couloirs énergétiques et ses forces armées importantes et aguerries font qu’il est de plus en plus difficile pour Washington et l’OTAN de faire l’impasse sur ce pays.
Tel-Aviv souhaite freiner la puissance turque alors même que la Turquie devient de plus en plus précieuse pour le principal protecteur d’Israël. À mesure que la position d’Ankara au sein de l’ordre dirigé par les États-Unis se renforce, les efforts israéliens visant à la contenir risquent de perturber les plans régionaux plus larges de Washington.
La ligne de front incontournable de Washington
Les États-Unis ont conscience de ces tensions et s’efforcent de maintenir les deux États dans un cadre stratégique commun. L’ambassadeur américain en Turquie, Tom Barrack, a endossé un rôle régional exceptionnellement étendu, agissant parfois moins comme un envoyé traditionnel que comme le médiateur de Washington en Turquie, en Syrie, en Irak et au Liban. Une part importante de ce rôle a consisté à empêcher que les tensions turco-israéliennes ne échappent au contrôle américain.
Les propres vulnérabilités politiques d’Ankara limitent sa marge de manœuvre. Le gouvernement d’Erdogan est confronté à une profonde crise de légitimité intérieure, exacerbée par la pression exercée sur les partis d’opposition, l’emprisonnement de rivaux politiques et l’érosion constante des droits et libertés.
Le soutien qu’il reçoit du président américain Donald Trump revêt donc une valeur ajoutée. Cette dépendance limite la marge de manœuvre d’Ankara face à Israël, quelle que soit la virulence de sa rhétorique publique.
Le différend actuel s’étend néanmoins sur plusieurs fronts : Gaza et la Palestine, l’ordre sécuritaire qui se dessine en Syrie, les voies d’approvisionnement énergétique et les revendications maritimes en Méditerranée orientale, ainsi que la lutte plus large pour l’influence en Asie occidentale. Ensemble, ces désaccords ont commencé à affecter l’équilibre entre deux États que Washington a encore besoin de maintenir dans le même camp.
Dans le même temps, les États-Unis transforment leur propre stratégie mondiale en stratégie de l’OTAN, alignant les membres de l’alliance sur des objectifs définis en grande partie à Washington. Les tensions engendrées par cette démarche étaient visibles lors du sommet de l’OTAN qui s’est tenu à Ankara les 7 et 8 juillet 2026.
Washington souhaite que l’OTAN intensifie la pression sur la Russie, s’aligne davantage contre la Chine, joue un rôle plus important dans la guerre en Ukraine et dans la confrontation avec l’Iran, et se concentre davantage sur la région Asie-Pacifique. Il souhaite également que les membres de l’alliance augmentent leurs dépenses militaires et renforcent leurs capacités, une grande partie de ces dépenses revenant à l’industrie de l’armement américaine.
L’hostilité de longue date de Trump envers la dépendance européenne vis-à-vis de la protection américaine a marqué le sommet. Sa demande que les États européens assument davantage de responsabilités et augmentent leurs dépenses de défense a dominé les débats. Le sommet n’a pas résolu les différends qui se sont creusés entre Washington et ses alliés européens au cours des deux dernières années. Il les a toutefois contenus suffisamment longtemps pour aboutir à de nouveaux engagements.
L’OTAN 3.0 prend forme
Washington présente le réarmement comme la solution à ces divisions. Ses objectifs immédiats sont de pousser les membres de l’OTAN à consacrer 5 % de leur produit intérieur brut à la défense et de mettre en place un cercle vertueux d’achats d’armement, dont les fabricants américains seront parmi les principaux bénéficiaires. La Déclaration d’Ankara a promis 70 milliards d’euros (environ 79,7 milliards de dollars) en matériel militaire, en aide et en formation pour l’Ukraine en 2026, tandis que les annonces faites lors du sommet comprenaient des dizaines de milliards de dollars de nouveaux marchés.
Le rôle de la Turquie dans cette « OTAN 3.0 » naissante ne cesse de s’étendre. Elle est positionnée comme un État de première ligne auquel Washington confie des missions importantes. Cela explique en partie pourquoi les États-Unis ne s’intéressent guère aux changements politiques à Ankara et restent disposés à fermer les yeux sur les pratiques autoritaires du gouvernement lorsque des intérêts stratégiques plus larges sont en jeu.
Pour Washington, la valeur de la Turquie réside avant tout dans sa situation géographique et ses capacités militaires. Elle se trouve au carrefour de la mer Noire, de la Méditerranée orientale et de l’Asie occidentale, ce qui en fait un pilier central du front sud de l’OTAN.
Son accès à la mer Noire, ses frontières avec la Syrie, l’Irak et l’Iran, son rôle de porte d’entrée vers le Caucase et l’Asie centrale, son secteur de la défense en pleine croissance et sa vaste expérience du combat lui confèrent un rôle que peu d’autres membres de l’alliance sont en mesure de reproduire.
La Turquie dépasse ainsi sa position traditionnelle d’État situé sur le flanc de l’OTAN. Dans le cadre de l’évolution de la posture de l’alliance, elle est de plus en plus considérée à la fois comme une plaque tournante centrale et comme une base d’ s avancée. La création d’un nouveau quartier général au sein du6ecorps d’armée à Adana et du Commandement de la composante maritime de l’OTAN sur le Bosphore en sont des indications claires.
Trump a profité du sommet d’Ankara pour signaler un possible redémarrage des relations de défense entre les États-Unis et la Turquie. Il s’est engagé à lever les sanctions CAATSA imposées à la suite de l’achat par Ankara du système russe S-400 et a indiqué que la Turquie pourrait réintégrer le programme F-35. Les discussions se sont également poursuivies concernant l’autorisation américaine pour les moteurs et autres composants nécessaires au projet de chasseur turc KAAN.
Ces mesures restent soumises à des obstacles juridiques, législatifs et techniques, et les négociations se poursuivent. L’orientation politique est toutefois significative. Israël s’est ouvertement opposé à tout rétablissement de l’accès de la Turquie au F-35, craignant que cela ne modifie l’équilibre régional et n’érode l’avantage militaire qualitatif sur lequel repose la stratégie israélienne.
Les limites de la confrontation
La rhétorique de plus en plus hostile entre la Turquie et Israël pourrait-elle déboucher sur une guerre, et comment les États-Unis et l’OTAN réagiraient-ils ?
Une guerre directe à grande échelle reste théoriquement possible, mais hautement improbable à court terme. Une confrontation indirecte, une escalade par procuration ou un affrontement involontaire en Syrie représentent un danger plus immédiat.
Plusieurs facteurs freinent les deux parties. Elles ne partagent aucune frontière terrestre, tandis que chacune dispose de forces armées puissantes capables d’infliger des coûts élevés à l’autre. Washington et d’autres grands États membres de l’OTAN s’efforceraient d’empêcher un conflit direct susceptible de déstabiliser la Méditerranée orientale et l’Asie occidentale.
Les conséquences mondiales sur les voies d’approvisionnement énergétique, le commerce et les marchés financiers donneraient aux puissances extérieures une raison supplémentaire d’intervenir avant que l’escalade n’atteigne ce stade.
Les voies les plus plausibles menant à un conflit se situent ailleurs. Des avions turcs et israéliens pourraient s’affronter dans l’espace aérien syrien, tandis que des renseignements erronés ou une erreur d’appréciation pourraient donner lieu à un incident militaire limité. Des frappes de drones ou de missiles, des opérations des forces spéciales et une escalade par l’intermédiaire de groupes armés régionaux offrent aux deux parties des moyens d’exercer une pression sans déclarer officiellement la guerre.
La rivalité politique, diplomatique et en matière de renseignement continuera donc de s’intensifier, même si une guerre ouverte est évitée. La Syrie et la Méditerranée orientale restent les théâtres les plus probables d’un affrontement limité.
Si les combats s’étendaient, la réponse de l’OTAN dépendrait fortement du lieu et de la manière dont ils auraient débuté. Une attaque israélienne directe sur le territoire turc pourrait déclencher l’application de l’article 5, bien que cette clause laisse à chaque allié le soin de déterminer l’assistance qu’il juge nécessaire et ne garantisse pas une intervention militaire.
Un affrontement impliquant les forces turques en Syrie, ou une guerre dont Ankara serait jugée à l’origine, serait bien moins susceptible de déclencher la défense collective. Washington agirait probablement en premier pour contenir le conflit tout en maintenant son soutien bilatéral à Israël sur les plans militaire et du renseignement, laissant la Turquie avec peu de garanties d’un soutien significatif de l’OTAN.
Ankara dispose de peu d’options pour compenser ce déséquilibre. Ses liens croissants en matière de défense avec le Pakistan et l’Arabie saoudite ont peu de chances de déboucher sur un pacte de sécurité collective distinct, à l’image de l’article 5 de l’OTAN, car l’appartenance de la Turquie à l’alliance limite sa capacité à rejoindre un bloc militaire concurrent.
L’importance d’Ankara aux yeux de Washington ne cesse de croître, son industrie de défense est en pleine expansion et Israël a de plus en plus de mal à ignorer son influence dans les théâtres d’opérations voisins. Pourtant, sa place au sein de la structure de l’alliance dirigée par les États-Unis continue de limiter sa capacité à défier Israël lorsque les intérêts des deux États s’opposent.