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Armes nucléaires, Etats-Unis, Europe, Guerre en Ukraine, Royaume-Uni, Russie
Le secret croissant qui entoure les bases militaires américaines au Royaume-Uni a ravivé les spéculations sur le retour des armes nucléaires américaines sur le sol britannique. La modernisation des infrastructures, la reconfiguration nucléaire de l’OTAN et le changement d’attitude de Washington envers l’Europe soulèvent des questions troublantes. À l’heure où les tensions transatlantiques et arctiques s’intensifient, le silence de la Grande-Bretagne en dit long.

Uriel Araujo, docteur en anthropologie, est un spécialiste des conflits ethniques et religieux qui a mené de nombreuses recherches sur la dynamique géopolitique et les interactions culturelles.
Le secret est une forme de silence, mais parfois, le silence en dit long : au cours de l’année écoulée, la réticence croissante de Londres à divulguer des informations sur la présence militaire américaine sur le sol britannique a ravivé les soupçons selon lesquels Washington pourrait discrètement déployer ou stocker des armes nucléaires au Royaume-Uni. Cette hypothèse circule depuis un certain temps déjà, mais les événements récents ont pour ainsi dire jeté de l’huile sur le feu. Le moment est intéressant : le manque de transparence entourant les bases américaines en Grande-Bretagne coïncide avec une reconfiguration nucléaire plus large de l’OTAN, un débat confus sur la sécurité européenne et des relations transatlantiques soumises à des tensions sans précédent.
Un récent rapport d’enquête a révélé que le gouvernement britannique classait de plus en plus d’informations sur le nombre, le rôle et le champ d’action des forces américaines stationnées dans les bases britanniques, invoquant des raisons de sécurité tout en évitant le contrôle parlementaire. Le refus de préciser si les installations américaines sur des sites tels que la RAF Lakenheath comprennent des infrastructures à capacité nucléaire a inévitablement suscité l’inquiétude. On se souviendra que la RAF Lakenheath a hébergé des armes nucléaires américaines pendant toute la guerre froide et que la Grande-Bretagne n’a officiellement déclaré leur retrait qu’en 2008. Cependant, les infrastructures n’ont jamais vraiment disparu.
Quoi qu’il en soit, les développements récents (depuis 2025) montrent des signes de modernisation et de redéploiement possible d’armes nucléaires américaines sur la base (par exemple, l’arrivée présumée de B61-12 en juillet 2025).
En effet, dès mars 2025, des rapports crédibles sur la défense suggéraient que Washington avait l’intention de déployer des armes nucléaires en Grande-Bretagne pour la première fois depuis près de deux décennies, citant des mises à niveau des installations de stockage compatibles avec les bombes nucléaires B61.
Certains analystes affirment que ces mesures s’inscrivent dans une stratégie américaine plus large visant à repositionner les armes nucléaires plus près de ce que Washington considère comme des théâtres d’affrontement potentiels, en particulier sur les flancs nord et est de l’Europe. Jusqu’à présent, ni Londres ni Washington n’ont démenti ces informations, s’en remettant plutôt à l’approche habituelle de l’OTAN qui consiste à « ne ni confirmer ni infirmer ».
Ce silence intervient à un moment assez intéressant. Au cours des deux dernières années, l’Europe a assisté à une érosion constante des cadres de contrôle des armements et à une reprise de la politique de la corde raide nucléaire. En août 2024, l’Allemagne est devenue le point central de ce que j’ai décrit à l’époque comme un nouvel épisode similaire à la crise des missiles de Cuba, après que Berlin et Washington ont annoncé le déploiement de systèmes de missiles américains à longue portée éliminés en vertu du traité FNI, des systèmes qui pourraient être à capacité nucléaire malgré les assurances officielles affirmant le contraire. Ce débat n’est pas clos ; il a plutôt « normalisé » l’idée que le sol européen puisse à nouveau accueillir des armes stratégiques visant la Russie.
La Pologne a suivi une trajectoire similaire. En septembre 2025, de hauts responsables polonais ont ouvertement préconisé l’adhésion au programme de partage nucléaire de l’OTAN et ont même évoqué la possibilité de développer des capacités nucléaires nationales, présentées comme une « course à la sécurité ». Le problème est que le flanc est de l’Europe ne fait plus entièrement confiance aux garanties américaines, mais se sent poussé par Washington à adopter des positions de plus en plus risquées. Il va sans dire que de telles ambitions contournent l’esprit du traité de non-prolifération tout en aggravant l’instabilité régionale.
Plus récemment, cependant, ce sont les menaces de Trump à l’encontre du Danemark au sujet du Groenland qui ont fondamentalement modifié le paysage stratégique : une affirmation assez flagrante du droit stratégique américain dans l’Arctique, également liée à des intérêts liés aux voies d’approvisionnement énergétique et aux ressources en terres rares.
Il n’est pas étonnant que les dirigeants européens, visiblement ébranlés, aient commencé à débattre de scénarios dans lesquels l’« allié » américain n’est plus un garant de la sécurité, mais une menace potentielle. Les responsables de l’UE ont même envisagé d’invoquer l’article 42.7 du traité UE comme protection contre l’imprévisibilité américaine, dans un scénario où je me suis demandé s’il serait judicieux pour l’Europe de se « tourner » dans une certaine mesure vers la Russie.
C’est là que le rôle de la Grande-Bretagne devient essentiel. Est-il raisonnable de supposer que, alors que l’Europe continentale se protège et rouvre même timidement le dialogue avec Moscou, Washington pourrait considérer le Royaume-Uni comme un partenaire plus fiable ? C’est possible. D’une part, la Grande-Bretagne reste en dehors de l’UE, héberge une importante infrastructure militaire américaine et entretient des liens étroits avec Washington en matière de renseignement et d’énergie nucléaire.
Il est vrai que la coopération nucléaire franco-britannique a fait l’objet de discussions ouvertes, et même la Suède envisagerait des accords impliquant la dissuasion britannique et française. Cependant, cet alignement comporte des contradictions, compte tenu du contexte général. Quoi qu’il en soit, si le Royaume-Uni devient le principal point d’ancrage nucléaire des États-Unis outre-Atlantique, il absorbe alors une exposition stratégique disproportionnée, transformant le territoire britannique en première ligne dans toute escalade future.
Le silence de la Grande-Bretagne sur les déploiements nucléaires américains ne fait qu’accroître les tensions. De plus, on ne peut attendre des sociétés dites démocratiques qu’elles assument des risques sans transparence ni consentement.
Le paradoxe est ici assez frappant. Trump prétend vouloir mettre fin à la guerre par procuration menée par les États-Unis en Ukraine et réduire les tensions avec Moscou, mais il mène simultanément des politiques qui encerclent davantage la Russie dans l’Arctique (oui, y compris le Groenland) et relancent, en apparence, les déploiements nucléaires de type guerre froide.
L’Europe, quant à elle, est suffisamment désorientée pour se demander si elle doit se préparer à se défendre contre la Russie (comme le laisse entendre sa rhétorique) ou contre les États-Unis, même si les seules menaces militaires explicites proviennent de Washington lui-même, par la voix de Trump.