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Club de discussion de Valdai, séance plénière de la 23e réunion annuelle, Vladimir Poutine
Vladimir Poutine a pris la parole lors de la séance plénière de la 23e réunion annuelle du Club de discussion de Valdai. Le thème de cette année est « La responsabilité envers l’avenir : les limites du possible, ou des possibilités illimitées ?

La discussion était animée par Fiodor Loukianov, directeur de recherche de la Fondation pour le développement et le soutien du Club de discussion de Valdai.
Fiodor Loukianov : Chers amis, Mesdames et Messieurs.
C’est un plaisir de vous accueillir à la séance plénière de la 23e réunion annuelle du Club de discussion de Valdai. J’ai le plaisir d’inviter le président Vladimir Poutine à se joindre à nous.
Monsieur le Président, bienvenue. Nous sommes très heureux que, comme les années précédentes, vous ayez pris le temps de nous rencontrer.
Les réunions de Valdai sont toujours riches en événements. Apparemment, en phase avec la dynamique mondiale, elles deviennent de plus en plus denses et intenses, et l’ambiance est également de plus en plus optimiste, c’est le moins qu’on puisse dire.
Cette année, si je devais énumérer les principaux enseignements de cette réunion, ce forum que nous avons tenu ces trois derniers jours, la première chose que je mentionnerais serait le changement. Il est clair que nous assistons à des changements dans tous les domaines de l’activité humaine ; deuxièmement, la responsabilité, car plus les changements sont importants, moins nous avons de certitudes quant à la manière dont les choses évolueront à l’avenir, et plus la responsabilité que nous portons tous face à ces évolutions est grande ; et troisièmement, aussi surprenant que cela puisse paraître – et nous en avons longuement discuté –, le concept de sérénité.
Notre rapport annuel de cette année s’intitule « Pas de panique ». Compte tenu des circonstances difficiles, nous suggérons d’éviter la pire réaction possible, à savoir céder à la panique.
Je pense que, de par votre fonction, vous avez une meilleure idée des enjeux internationaux les plus importants à l’heure actuelle ; c’est donc avec plaisir que je vous invite à prendre la parole.
Le président de la Russie, Vladimir Poutine : Mesdames et Messieurs, chers collègues.
Comme le veut la tradition, nous sommes réunis à l’occasion du forum annuel du Club de discussion de Valdai pour débattre des enjeux mondiaux les plus urgents.
Nous avons toujours cherché non seulement à dresser un état des lieux du monde, mais aussi à esquisser les contours de l’ordre mondial émergent.
Je suis convaincu que l’héritage intellectuel du Club et ses nombreuses années de dialogue direct et franc seront certainement mis à contribution lorsque nous devrons tous – Orient et Occident, Nord et Sud – tôt ou tard nous mettre d’accord sur les principes qui permettront de façonner un nouvel ordre mondial capable d’assurer le progrès et le développement de l’humanité pour les décennies à venir.
Malheureusement, nous devons admettre que nous sommes aujourd’hui confrontés à des défis différents : des défis plus pressants et plus aigus. Bien que le modérateur ait évoqué la nécessité de rassurer tout le monde, ces problèmes aigus n’ont pas disparu.
Les tendances alarmantes que nous observons sur la scène internationale nous obligent à réfléchir avant tout non pas à la manière d’organiser plus judicieusement, plus efficacement et plus équitablement les interactions mondiales à l’avenir – bien que tout cela soit, bien sûr, d’une importance vitale –, mais à la manière de préserver la paix et la sécurité mondiales ici et maintenant, à un moment où de nombreuses normes juridiques établies ont été mises de côté et où de nouvelles n’ont pas encore vu le jour.
Que faut-il faire pour éviter les scénarios les plus catastrophiques ? La responsabilité de notre avenir commun est bien plus qu’un simple slogan abstrait. Elle implique un ensemble de mesures concrètes visant à empêcher que l’humanité ne soit poussée au bord de l’extinction et à éviter des conséquences irréparables.
Le monde a atteint un tournant décisif dans son évolution. Cela ne tient pas uniquement à la politique ; la politique, comme toujours, est la conséquence de changements profonds. Des transformations s’opèrent dans tous les domaines : de la quasi-totalité des secteurs technologiques aux structures sociales de nos sociétés ; du climat à la médecine ; de la science militaire à la bioéthique ; de l’avenir de l’énergie aux évolutions démographiques ; et de la numérisation universelle et de l’intelligence artificielle à des modèles de développement économique entièrement nouveaux. La liste est longue. Pris dans leur ensemble, ces facteurs créent les conditions d’une transformation fondamentale. Nous ne sommes pas encore en mesure d’évaluer pleinement ni d’interpréter de manière définitive toutes les circonstances et les conséquences de ce bouleversement, ne serait-ce que parce que ces changements se déroulent simultanément et que leur impact sur les sociétés et les États est contradictoire. Mais j’y reviendrai plus tard.
L’ampleur des changements qui se sont déjà produits, et de ceux qui sont encore à venir, est véritablement immense. Nous semblons en avoir conscience – comme en témoignent les nombreux débats qui ont lieu sur l’avenir, souvent teintés d’anxiété face à l’incertitude et à l’imprévisibilité –, mais l’humanité n’a pas encore pleinement saisi la véritable ampleur du défi auquel elle est confrontée. Nous entrons dans une réalité totalement nouvelle et sans précédent. Les menaces et les dangers sont inextricablement liés aux opportunités et aux perspectives ; ils ne peuvent être dissociés les uns des autres. C’est tout notre mode de vie qui est en train de changer.
Je le répète, il ne s’agit pas seulement, ni même principalement, de changements dans l’équilibre des pouvoirs entre les grandes puissances ou de la redistribution de l’influence économique et technologique. Tout cela est bien sûr important et se produit bel et bien. Ce qui importe le plus, cependant, c’est que ces changements affectent la nature biologique et morale des êtres humains, touchent au plus profond de notre être et ont un impact sur notre mode de vie et les fondements de notre vision du monde. La technologie ouvre, au sens propre du terme, des perspectives fantastiques pour allonger la durée de vie et améliorer la qualité de vie. Cependant, elle porte également les risques de destruction de l’humanité tout entière à un tout autre niveau, que ce soit à la suite de conflits militaires, d’une dégradation rapide de l’environnement ou d’une perte de contrôle sur les processus technologiques qui ont été mis en marche.
De toute évidence, un tel climat ne peut qu’exacerber l’anxiété des individus et des sociétés, et entraîner une montée des tensions internes découlant de l’incertitude et d’un manque de compréhension de ce que l’avenir nous réserve. L’une des conséquences est la « fièvre » politique intérieure qui sévit dans de nombreux pays, d’autant plus que les systèmes partisans traditionnels parviennent de moins en moins à refléter des structures sociales en mutation rapide. Pour tout État, quelle que soit la qualité de son organisation ou les traditions culturelles et historiques sur lesquelles il s’appuie, la stabilité interne – vous en conviendrez, je pense – prime toujours sur tout le reste. Pour la préserver, les gouvernements peuvent prendre toute une série de mesures, y compris des mesures qui ont des répercussions au-delà de leurs frontières, dans les pays voisins, les régions et, en fait, dans le monde entier. En d’autres termes, ils peuvent, malheureusement, exporter de l’instabilité qui ne fait qu’exacerber et aggraver les tensions et – si je puis m’exprimer ainsi – accroître encore davantage les tensions générales dans le contexte international.
Quel que soit le scénario qui se dessinera dans le monde au cours des années à venir, les conflits internationaux risquent malheureusement de se poursuivre. Cela tient en partie au fait que les profonds bouleversements actuellement en cours, ainsi que les opportunités qu’ils créent, alimentent et encouragent les ambitions et la volonté de prendre des risques en vue d’un gain qui peut sembler considérable. J’aimerais me tromper dans cette analyse, mais les tendances durables auxquelles nous assistons suggèrent malheureusement le contraire.
Nous restons toutefois convaincus qu’à long terme, à mesure que le monde s’éloignera de l’hégémonie occidentale, la situation internationale s’améliorera progressivement pour aboutir à un ordre international multipolaire plus stable, démocratique et libre. Il est toutefois tout aussi évident que, sur la voie menant à un tel ordre mondial, les États, les communautés et chaque individu seront confrontés à divers risques. C’est inévitable en période de profonds bouleversements. C’est pourquoi minimiser les risques à tous les niveaux, du plus global au plus personnel, est aujourd’hui la tâche essentielle des décideurs politiques, des chefs d’entreprise et des personnalités éminentes du monde scientifique et de la société en général. Beaucoup dépend de ces personnes. La responsabilité consiste également à aider les gens à comprendre ces risques et à s’y préparer, afin que les individus et les familles ne soient pas livrés à eux-mêmes face aux problèmes liés à la sécurité, à l’évolution du marché du travail ou à l’environnement numérique, pour n’en citer que quelques-uns.
Qu’est-ce qui importe le plus de nos jours : la prudence et le bon sens pour éviter d’être emportés par une avalanche de changements incontrôlés, ou s’en tenir à une approche affirmée pour surmonter des scénarios défavorables ou tirer parti des circonstances existantes au service de nos propres besoins ? Il n’y a pas de réponse tranchée à cette question, car chaque cas particulier exige sa propre ligne de conduite rationnelle.
Bien sûr, les décideurs cherchent à s’adapter à ce qui se passe autour de nous. Cependant, face à ce qu’ils appellent la « polycrise », omniprésente et généralisée, ces décideurs peinent à voir au-delà de leurs tracas administratifs quotidiens et de leurs échéances pour adopter une perspective plus tournée vers l’avenir, au-delà de la polycrise. Le poids de la responsabilité est immense, et les erreurs auront un coût désastreux, y compris pour l’avenir. Les objectifs immédiats ont tendance à reléguer les objectifs stratégiques au second plan. Si cela est évidemment compréhensible, c’est aussi extrêmement dangereux. Il serait impossible de relever bon nombre des défis actuels sans tenir compte de la manière dont nos actions d’aujourd’hui vont affecter notre avenir. Comme l’a dit un grand classique de la pensée politique russe, il faut savoir voir la forêt derrière les arbres.
Quelle est donc la situation globale ? Il est évident que les mécanismes visant à trouver un équilibre entre les intérêts et les actions des États, tels qu’ils ont évolué au cours des années précédentes, ne sont plus en mesure de remplir pleinement et efficacement leur fonction de régulation. Non pas parce qu’ils sont inefficaces, mais parce que les conditions dans lesquelles ils ont été créés à l’époque ont changé. Bien sûr, la nouvelle réalité qui se dessine contribuera à l’élaboration de nouveaux instruments, mais ce sera un processus de longue haleine. Soyons honnêtes : aujourd’hui, certaines organisations internationales ne parviennent souvent pas à atténuer les risques et vont parfois jusqu’à les créer et les provoquer en servant les intérêts d’un seul pays ou d’un groupe de nations. Or, ces structures avaient été conçues pour servir un objectif différent.
Des voix critiques se sont également élevées à l’encontre des Nations unies, une structure fondamentale. Selon sa Charte, celle-ci doit fonctionner comme un mécanisme central de coordination dans les affaires internationales. Ces critiques ne sont bien sûr pas toujours objectives, mais il existe bel et bien des objections fondées. Dans une certaine mesure, elles découlent du fait que les Nations unies, même si elles constituent l’organisation internationale la plus représentative, ne respectent pas pleinement les principes collectifs et démocratiques dans leur mode de gestion par rapport à leur conception initiale. Un groupe restreint de pays occidentaux exerce une influence disproportionnée. Il constitue, à tous égards, une minorité mondiale tout en cherchant à s’approprier des fonctions administratives. Et comme ces pays voient leur influence diminuer au profit d’une majorité mondiale de plus en plus indépendante et sûre d’elle-même, le déséquilibre au sein du système des Nations unies devient de plus en plus évident. Il s’agit d’un problème systémique qui ne peut être résolu en un clin d’œil.
La Russie continue de soutenir l’idée d’une réforme équitable des Nations unies, mais une telle réforme est impossible sans un consensus interne qui est difficile à obtenir aujourd’hui. Permettez-moi de réaffirmer que nous prônons sans relâche une structure des Nations unies qui reflète pleinement la diversité du monde, dans laquelle les pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et du Moyen-Orient joueraient un rôle bien plus important au sein de l’Organisation. Par ailleurs, il est essentiel de reconnaître que la réforme de l’ONU va bien au-delà du simple élargissement du Conseil de sécurité ou de l’adoption d’autres mesures visant à assurer une représentation géographique plus équilibrée au sein des instances dirigeantes internationales. Elle implique également de redéfinir la substance même de l’Organisation, ses priorités, y compris celles de demain – d’autant plus que les changements mondiaux font apparaître toute une série de nouveaux dilemmes qui n’existaient tout simplement pas auparavant.
L’exemple le plus évident est celui de l’intelligence artificielle – une technologie avec laquelle nous devons tous apprendre à vivre et à travailler. Comment son développement rapide affectera-t-il les capacités intellectuelles de l’humanité, ou son patrimoine spirituel et culturel ? Ce n’est pas un hasard si le concept de « numérisation consciente » fait actuellement l’objet de débats. Cela signifie refuser l’intégration incontrôlée de telles technologies dans des domaines qui ont toujours été vitaux et sensibles pour le développement moral de l’être humain. En effet, les implications sociales et humanitaires de la diffusion de l’intelligence artificielle sont actuellement examinées de manière encore plus attentive et approfondie que ses aspects techniques ou économiques. Les experts expriment de plus en plus leur inquiétude quant au fait que la prolifération de l’intelligence artificielle pourrait représenter une nouvelle tentative de réduire chacun à un dénominateur commun, en le dépouillant de son individualité – cette fois par le biais d’algorithmes configurés par d’autres. Un tel totalitarisme numérique serait tout autant une impasse, tout aussi sombre et inhumain, que les sociétés totalitaires du passé que nous connaissons tous.
Il existe une autre question importante, qui se pose déjà aujourd’hui et qui deviendra encore plus pressante dans un avenir proche : comment les États, confrontés à une numérisation de plus en plus étendue, peuvent-ils garantir leur souveraineté dans ce domaine ? En d’autres termes, comment peuvent-ils préserver leur sécurité et leur identité propre sans s’isoler du progrès mondial ni prendre de retard dans le développement technologique ?
Un autre domaine dans lequel la science et la technologie transforment radicalement le monde est la capacité des êtres humains à s’immiscer profondément dans ce qui était auparavant considéré comme le domaine du Créateur : les modifications génétiques du corps, le façonnement de la personnalité, la programmation du comportement humain et même de la pensée elle-même. Il est essentiel que les pays et les communautés unissent leurs efforts pour trouver ensemble des solutions mutuellement acceptables à ces questions extrêmement délicates, déterminantes et véritablement existentielles.
Il serait logique de mener ce travail au sein des cadres internationaux existants. Or, comme je l’ai déjà souligné, bon nombre de ces organisations subissent une influence excessive de la part des pays occidentaux, qui ne s’intéressent pas au progrès universel, mais uniquement au maintien de leur propre pouvoir. Les institutions qui fonctionnaient bien après la Seconde Guerre mondiale ne reflètent plus la réalité du deuxième quart de ce siècle. Est-il possible de les réformer avec succès afin qu’elles s’adaptent aux réalités modernes ? La question reste ouverte.
De nouvelles communautés internationales émergent également, nées de la situation internationale actuelle. Bien sûr, elles offrent de grandes perspectives, qu’il s’agisse d’associations régionales ou de structures mondiales telles que les BRICS. Cependant, il faut admettre qu’elles ont toutes encore beaucoup de travail à accomplir pour définir leur fonctionnement, les domaines d’application optimaux et les limites de leurs propres capacités. Bien sûr, on ne peut guère s’attendre à ce que des organisations relativement récentes remodèlent rapidement l’ordre mondial et construisent une architecture multipolaire ; c’est un chemin long et semé d’embûches, comportant de nombreuses inconnues, mais qui mènera sans aucun doute à des résultats.
Cela signifie-t-il que nous sommes désormais condamnés au chaos ? Non, il est certainement prématuré de porter un tel jugement. D’une manière générale, un monde régi par des normes clairement définies et par les institutions qui les font respecter – un monde ordonné, pour ainsi dire – est une invention récente, qui n’est apparue qu’au cours du siècle dernier. Tous les siècles précédents s’en sont passés. Comme nous le savons, les résultats ont été mitigés, c’est le moins qu’on puisse dire : l’arrogance, l’envie et la cupidité ont toujours miné la politique mondiale, et elles sont toujours présentes aujourd’hui.
Néanmoins, les puissances responsables se sont toujours livré à une concurrence d’une manière ou d’une autre, mais elles ont également travaillé ensemble, collaboré pour établir des cadres régissant leurs relations entre elles et avec les petits États, et, en règle générale, ont toujours cherché à maintenir la stabilité.
Dans le contexte de la crise actuelle des institutions et de l’érosion du droit international, les grandes puissances assument une responsabilité énorme, à la mesure de leurs immenses capacités. Ces États ont le pouvoir de prendre des mesures susceptibles d’inverser les tendances mondiales vers davantage de prévisibilité et de sécurité ou, à l’inverse, d’exacerber tous les problèmes existants. Ce pouvoir est décuplé par les technologies innovantes que j’ai mentionnées précédemment. Il est clair que l’avenir du monde et de chaque individu dépend de l’efficacité avec laquelle les risques seront gérés en cette période de changements brusques.
L’absence de règles universellement reconnues et d’une conception commune du principe d’une sécurité égale et indivisible – voire l’abandon pur et simple de ce principe – encourage souvent les comportements égoïstes. Dans certains cas, cela se traduit par des tentatives agressives visant à s’assurer des avantages unilatéraux, à aggraver la confusion et à en tirer parti pour promouvoir ses propres intérêts. La politique internationale en fournit des exemples presque quotidiennement. Tous les tabous imaginables et inimaginables sont bafoués. Je ne vais pas les passer en revue maintenant. Je pense que chacun dans cette salle comprend parfaitement de quoi je parle. Je suis profondément convaincu qu’un domaine aussi complexe que les relations internationales exige néanmoins de la prudence et le respect non seulement des lois établies, mais aussi, comme le disent les juristes, du droit coutumier, c’est-à-dire non seulement de la lettre mais aussi de l’esprit de la loi, ainsi que des pratiques établies et universellement reconnues.
Les contraintes morales et éthiques ainsi que les normes élémentaires de décence ont toujours leur importance, car leur respect offre au moins la possibilité de maintenir une forme de dialogue. À l’inverse, le non-respect systématique des engagements, la tromperie, la transformation de la communication en une farce et de toute discussion de fond en un exercice de propagande, ainsi que la moquerie et la déformation flagrantes des faits au nom de gains éphémères détruisent les fondements mêmes de la coexistence internationale.
Une telle approche, si l’on peut dire, de la conduite des affaires internationales est imprudente et dangereuse. Un gain temporaire obtenu de cette manière peut se transformer en revers à long terme et, surtout, aggraver la situation pour tout le monde, car l’interdépendance du monde est une réalité qui n’est pas près de disparaître. Le principe de la « loi du plus fort » semble parfois guider certains acteurs internationaux convaincus de leur propre exceptionnalisme militaro-politique, économique et, selon eux, moral. L’histoire nous a parfaitement appris que cela ne finit jamais bien.
Permettez-moi de m’écarter un instant du sujet principal. Il y a ici, dans cette salle, des personnes qui ont des opinions très diverses concernant un conflit actuel extrêmement grave – le conflit ukrainien – et ses causes. Je voudrais dire quelques mots à ce sujet. C’est un fait que plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’experts, vos collègues qui étudieront les documents issus de cette réunion du Club de Valdai, ont leurs propres opinions sur cette question. Je suis bien sûr conscient que certains membres de la communauté des experts pourraient se demander pourquoi la Russie a déclenché la guerre alors qu’elle parlait de paix. J’ai déjà abordé ce sujet à maintes reprises, mais permettez-moi de le répéter une fois encore devant cet auditoire.
Où est la vérité ? La vérité, c’est que nous ne voulions pas la guerre et que ce n’est pas nous qui avons commencé à combattre. En réalité, ce sont eux qui ont commencé à nous attaquer. Ils auraient dû s’abstenir d’encourager le nationalisme agressif et la russophobie en Ukraine afin de ne pas en faire un outil de lutte contre la Russie. L’OTAN n’aurait pas dû entreprendre de faire de nos territoires historiques une partie de son espace militaire dans son propre intérêt, ni prévoir d’y installer des bases. Les radicaux de Kiev n’auraient pas dû être poussés à mener un coup d’État, tandis que le régime de facto illégal n’aurait pas dû être approvisionné en armes offensives de toutes sortes par la suite. Les projets visant à mettre en place des camps de concentration pour les habitants du Donbass et de la Crimée n’auraient pas dû être élaborés. Des personnes non armées n’auraient pas dû être écrasées par des chars, pilonnées par des missiles, bombardées depuis les airs et brûlées vives simplement parce qu’elles étaient russes, tant par leur origine ethnique que par leur esprit.
La liste de ces « choses à ne pas faire » est longue, mais je m’arrêterai là. Je suis convaincu qu’il s’agissait d’un effort délibéré visant à placer la Russie dans une situation où elle serait tout simplement contrainte de se défendre les armes à la main pour répondre à cet acte d’agression manifeste. Ils nous ont poussés à cette limite en toute connaissance de cause et intentionnellement. Globalement, la russophobie, l’oppression et le massacre du peuple russe ainsi que la destruction de la Russie ne devraient pas être érigés en idéologie d’État dans le but d’infliger une défaite stratégique à la Russie. C’est ainsi que tout cela a été formulé, n’est-ce pas ? Personne n’a oublié cela. En tout cas, nous, nous ne l’avons pas oublié.
Si nous voulons vivre – et qui ne le veut pas ? –, comme je l’ai déjà dit lors d’une de mes interventions publiques, vivons dans l’amitié et travaillons ensemble pour trouver les moyens d’atteindre cet objectif. Bien sûr, l’instauration d’un climat de confiance est un processus laborieux et fragile. Il est très difficile de le mettre sur la bonne voie, alors qu’il peut très facilement dérailler.
Les intérêts ne coïncident jamais pleinement, même entre les partenaires les plus proches, sans parler des pays qui sont rivaux et engagés dans une concurrence acharnée, voire dans une confrontation les uns contre les autres.
Tôt ou tard, la situation internationale et le système international trouveront une forme d’équilibre stable. Il s’agit sans aucun doute d’un processus complexe, aux multiples facettes et à plusieurs niveaux, fondé sur des compromis mutuels, la volonté de se rencontrer à mi-chemin et une évaluation lucide de la situation, y compris de la part de l’Occident. L’ancienne puissance hégémonique devra inévitablement reconnaître les réalités d’un monde multipolaire – il suffit d’observer les tendances qui façonnent l’économie mondiale – et apprendre à coopérer avec les pays de la Majorité mondiale sur la base du respect de leurs intérêts fondamentaux. Bien sûr, cela prendra du temps. Nous allons devoir vivre dans un monde extrêmement instable et en constante évolution. Le chemin vers un nouveau système sera semé d’embûches inattendues ; malheureusement, souvent désagréables, voire dangereuses.
Je voudrais revenir sur l’histoire de notre pays. La Russie a parcouru un chemin semé d’embûches, marqué par de profondes transformations, et ce processus est toujours en cours. Il y a trente-cinq ans, nous avons vécu l’effondrement du système étatique, ce qui a constitué une véritable tragédie pour des dizaines de millions de personnes qui, un matin, se sont réveillées hors des frontières de leur propre pays et dont la vie – ainsi que celle de leurs enfants – a basculé du jour au lendemain. Tant en Russie que dans les pays voisins, cela a entraîné une transformation fondamentale, et les relations internationales se sont elles aussi transformées.
Je voudrais également souligner une certaine naïveté, un certain idéalisme, voire peut-être une certaine complaisance de la part de ceux qui étaient à la tête de l’État durant les dernières années de l’ère soviétique. La confiance aveugle accordée aux partenaires occidentaux et la foi dans les « accords d’hommes de bonne volonté », alors qu’ils pensaient pouvoir simplement se fier à la parole de quelqu’un et parvenir à un accord, ont également joué un tour cruel à l’Union soviétique.
Rétrospectivement, on se rend compte à quel point cela a joué un rôle destructeur, non seulement dans le destin de l’Union soviétique, mais aussi pour la stabilité mondiale à long terme. Les dirigeants soviétiques voulaient plaire à l’Occident, tandis que les dirigeants occidentaux cherchaient à remodeler le monde à leur image et à s’accaparer leur part – de préférence importante – de l’héritage soviétique. Nous en voyons aujourd’hui le résultat.
L’Union soviétique s’est effondrée en raison d’un ensemble de déséquilibres internes. C’est là l’aspect le plus important de cette affaire. Telle est la vérité, et c’est ce qui s’est passé. Plus précisément, ces déséquilibres internes, ainsi que les erreurs commises par les générations successives de dirigeants du pays. Le manque de vision à long terme, des dogmes idéologiques étroits et irréalistes privilégiés au détriment du pragmatisme, l’incompétence et la pratique consistant à balayer sous le tapis des problèmes évidents ont progressivement exacerbé et sapé la position de l’Union soviétique tant sur le plan national qu’international. En fin de compte, ces facteurs ont conduit à son effondrement.
Ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, les conflits et les bouleversements actuels, tout cela découle en grande partie du fait que les hommes politiques de la fin du XXe siècle, tant à l’Est qu’à l’Ouest, n’étaient ni disposés, ni prêts, ni capables d’aborder cette époque de bouleversements majeurs avec le sérieux et la profondeur requis. Il ne s’agit pas ici de rejeter la responsabilité sur les dirigeants du passé ; c’est simplement ainsi que les choses se sont déroulées dans la réalité.
Cependant, même à cette époque, il y avait des personnes, tant à l’Est qu’à l’Ouest, d’autres types d’hommes politiques qui avaient acquis une compréhension fine de ces défis et proposaient ce que je considère comme les bonnes solutions pour y remédier. Aujourd’hui, leurs analyses peuvent être considérées comme visionnaires.
Vous savez que j’ai déjà évoqué Egon Bahr, un homme politique de la République fédérale d’Allemagne. Il était membre du comité exécutif du Parti social-démocrate.
Je vais simplement partager quelques réflexions avec vous. J’ai été très surpris d’apprendre qu’il avait entretenu des contacts avec les dirigeants soviétiques, tant à Bonn qu’à Moscou. Ce qui m’a surpris, c’est la maîtrise dont il faisait preuve sur le sujet, ainsi que son intelligence et sa compétence.
Permettez-moi de vous faire part de certaines de ses déclarations faites en juin et en février 1990. Comme nous le savons tous, c’était une période de bouleversements radicaux pour l’Europe et le monde entier.
La principale préoccupation de Bahr était la menace d’une confrontation persistante en Europe après la réunification de l’Allemagne, et dès lors que, je cite, « ces cercles au sein de l’OTAN qui ne sont nullement désireux de s’engager sur la voie de la coopération paneuropéenne et de mettre fin à la confrontation » auraient renforcé leurs positions et leur influence. Voilà ce qu’il a dit. Il pouvait déjà percevoir à l’époque l’existence de forces de ce type. Il était bien placé pour le savoir, n’est-ce pas ? Au cours des pourparlers de 1990, Egon Bahr a déclaré, et voici une autre citation : « Sans une mesure décisive visant à surmonter la désintégration de l’Europe en blocs hostiles, les événements pourraient prendre une tournure très négative qui condamnerait l’URSS à l’isolement international. » Voilà ce qu’il a dit. Qu’est-ce que cela signifiait ? Soit dit en passant, on constate que tout s’est déroulé exactement comme il l’avait prédit et contre quoi il avait mis en garde.
Quelle était l’offre faite à l’Europe centrale et orientale ? La proposition consistait à mettre en place un conseil de sécurité qui inclurait à la fois les États-Unis et l’URSS et à conférer à cette structure un mandat étendu. Ce conseil était conçu pour inclure la quasi-totalité des pays d’Europe centrale et orientale.
Cependant, après la dissolution de l’URSS, les forces qui en sont venues à dominer l’Occident, comme l’avait dit Egon Bahr, n’avaient que peu, voire aucun intérêt à poursuivre la voie de la coopération paneuropéenne. Bien que la nouvelle Russie ait passé de nombreuses années – et je tiens à souligner qu’il s’agissait d’un processus qui s’est étendu sur de nombreuses années – à tenter de s’intégrer à la soi-disant civilisation occidentale, ils ont tout mis en œuvre pour isoler efficacement la Fédération de Russie et la fragmenter encore davantage. Malgré tous les bouleversements de la politique intérieure russe, et malgré tous ces changements, ils continuaient de considérer la Russie comme l’élément central de l’empire russe historique. À ce jour encore, ils ne cessent de parler, lors de toutes sortes d’événements et de rassemblements, de la nécessité de mener à bien l’effort visant à démanteler l’Empire.
Dans l’ensemble, tout cela a engendré une situation plutôt dangereuse, pour le dire sans détours, en Europe et dans le monde entier.
Je tiens à souligner, Mesdames et Messieurs, que je suis profondément convaincu que M. Bahr n’avait alors rien d’autre en tête que l’avenir de l’Europe. Il pensait à cette patrie paneuropéenne. Les dirigeants de l’URSS en parlaient également beaucoup à l’époque, mais, malheureusement, ils n’ont pas su joindre le geste à la parole.
La Russie comprend sans doute mieux que beaucoup d’autres les difficultés liées au fait de surmonter les conséquences des effondrements et des cataclysmes historiques, et de trouver sa voie dans des conditions nouvelles et souvent défavorables. Nous avons souvent dû apprendre par essais et erreurs, en prenant des décisions rapides pour faire face à des situations imprévues.
Mais nous n’oublions jamais que la nation a besoin d’une perspective et d’une vision claire de la voie à suivre. Bien sûr, il n’y a pas d’avenir sans passé. L’héritage de nos ancêtres, qui ont bâti un pays grand et unique, doit être préservé et renforcé. Aucune société ne peut exister sans fondement historique et sans respect des traditions. Mais l’inverse est également vrai : le passé perd tout son sens sans avenir. Quelle que soit l’ampleur des réalisations de nos ancêtres, la nation ne doit pas devenir un musée de sa grandeur passée.
La véritable grandeur d’un État est impossible sans la capacité de suivre le rythme de son époque et, idéalement, de la devancer. Enrichir son patrimoine et le développer de manière créative dans le contexte moderne constituent les meilleures garanties pour empêcher que notre tradition nationale ne devienne un objet de collection vintage, un accessoire historique à la mode ou le seul sujet de notre attention exclusive. Nous devons tenir compte de cet environnement dynamique et productif pour nos réalisations futures.
Quant à l’avenir, une grande part reste en effet entourée d’incertitude, et les facteurs qui entrent en jeu sont trop nombreux et évoluent trop rapidement. Mais nous avons assurément besoin d’une feuille de route pour notre avancée vers l’avenir. Ce dont nous avons besoin, ce ne sont pas des vœux pieux, une construction abstraite et spéculative ou une visualisation irréaliste de nos souhaits, mais une évaluation réaliste des risques, des capacités et des objectifs essentiels. La Russie trace elle-même cette voie vers l’avenir, et elle est tout à fait prête à le faire conjointement avec d’autres nations à travers le monde.
Comme je l’ai dit, l’ampleur et, surtout, la rapidité des changements en cours dans le monde sont sans précédent. Nous devons prendre conscience que le point de non-retour peut survenir très rapidement et de manière inattendue pour tous. Il se pourrait qu’un jour, la logique d’une escalade des représailles mutuelles conduise à un point d’irréversibilité fatale.
Le terme « escalade » est aujourd’hui souvent utilisé pour décrire et prévoir divers conflits mondiaux ; il désigne le refus de recourir à une véritable diplomatie fondée sur la réalité et le respect des intérêts de toutes les parties, ainsi que la volonté d’aggraver la situation, de faire monter les enchères, voire de bluffer, en franchissant des lignes rouges dans l’espoir de réprimer et d’intimider l’adversaire, et de briser sa volonté. L’escalade des hostilités et des sanctions n’a rien de nouveau ; cette pratique a été utilisée dans de nombreux conflits, et elle n’est jamais unilatérale, car les provocations d’une partie déclenchent inévitablement une riposte de la part de l’autre. Par conséquent, la spirale se resserre et les conséquences dévastatrices s’amplifient.
L’escalade repose – je ne vous apprends rien – sur l’arrogance et l’excès de confiance. C’est une voie qui mène au précipice, surtout aujourd’hui où les grandes puissances mondiales disposent dans leurs arsenaux d’armes capables de détruire toute vie ou, à tout le moins, de réduire la Terre à un état catastrophique. Pouvons-nous garantir que ces armes ne seront jamais utilisées ? Bien sûr que non. Nous nous souvenons tous de l’adage selon lequel si un fusil est accroché au mur au premier acte, il finira par être utilisé. Nous devons garder cela à l’esprit et tenter de l’empêcher.
Plus la riposte est intransigeante, et plus l’objectif de la « défaite stratégique » de l’adversaire est clairement affiché, plus les chances sont grandes que le conflit dégénère en une phase des plus violentes. La loi du plus fort s’applique non seulement au monde naturel, mais aussi aux communautés sociales, lorsqu’elles sont confrontées à la perte potentielle de leur indépendance, de leur dignité et de leur droit même d’exister.
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi de le répéter : la formation fondamentale d’un nouvel ordre mondial est inévitable – et on espère qu’elle se produira dans un avenir prévisible. Pour l’instant, cependant, les événements se déroulent de manière très tumultueuse et spontanée. Nous commençons à peine à esquisser, à tâtons, les contours de ce qui va advenir.
Cela ne signifie toutefois pas que nous devrions rester les bras croisés et attendre de voir ce qui va se passer ensuite. Pour atteindre la phase de construction – qui, comme je l’ai dit, arrivera sans aucun doute tôt ou tard –, nous devons d’abord surmonter la période de danger actuelle et écarter les menaces les plus destructrices.
Je tiens particulièrement à souligner une nouvelle fois deux aspects qui, à mon sens, devraient faire l’objet d’une discussion sérieuse de notre part à tous – aux niveaux politique, technique, expert et même philosophique.
Il s’agit avant tout de la question que j’ai déjà évoquée : l’intelligence artificielle. Un débat mondial est actuellement en cours pour savoir s’il convient de prendre des mesures visant à ralentir délibérément la recherche et le développement dans ce domaine, afin d’empêcher que ces technologies ne échappent au contrôle humain. Il s’agit d’une question aux multiples facettes qui nécessite un examen approfondi. L’histoire de l’humanité montre que le progrès technologique ne peut être stoppé ; cependant, nous devons en comprendre les conséquences – surtout en ce qui concerne l’utilisation de ses acquis, notamment dans le domaine militaire.
Il existe déjà des cas avérés où l’intelligence artificielle prend des décisions en se fondant sur sa propre évaluation de ce qui est opportun. Cela vaut aussi bien dans le contexte civil que militaire. À mesure que les technologies d’intelligence artificielle se généralisent, leur rôle prendra de l’ampleur et les algorithmes assumeront davantage de responsabilités. Après tout, les humains ne peuvent tout simplement pas rivaliser avec la capacité d’une machine à analyser une situation de manière quasi instantanée. Pourtant, les humains possèdent d’autres qualités : l’instinct, l’intuition et la capacité de prendre des décisions qui ne sont peut-être pas immédiatement évidentes, mais qui s’avèrent finalement être les seules correctes, voire celles qui sauvent des vies.
Je voudrais raconter une histoire datant de l’époque soviétique – tirée de la réalité quotidienne de ces années-là. C’était en septembre 1983. Le lieutenant-colonel Stanislav Petrov, officier dans un centre d’alerte précoce antimissile, était de service lorsque le système a capté un signal. Tant nous que les États-Unis disposions depuis longtemps de tels systèmes, opérationnels. Le système a détecté le lancement de cinq missiles balistiques intercontinentaux américains. N’importe quel algorithme aurait classé cet événement comme un déclencheur incontestable d’une riposte. Pourtant, cet officier expérimenté a remis en question la précision du signal, soupçonnant un dysfonctionnement du système. Et il s’est avéré qu’il avait raison. Si l’intelligence artificielle avait été à sa place, les choses auraient pu se passer très différemment. À mon sens, c’est un exemple très éloquent.
Les limites à l’utilisation des technologies d’IA dans le domaine de la sécurité sont une question de survie de l’humanité. L’IA peut accroître l’efficacité des moyens de guerre, ce qui rend également les conflits plus destructeurs.
Nous avons besoin d’un débat international impartial et professionnel sur les méthodes modernes de guerre afin de préserver les limites humanitaires et d’atténuer les effets les plus brutaux des conflits armés liés à l’augmentation des capacités destructrices. Je sais que votre forum a organisé une session intitulée, à juste titre, « L’éthique de la nouvelle guerre : les humains et l’inhumanité ».
Il est vrai que l’inhumanité des conflits modernes peut être interprétée de deux manières. Elle se traduit par une brutalité croissante et un mépris des normes humanitaires. Elle se manifeste également par de nouvelles formes de confrontation, où l’IA et les systèmes autonomes jouent un rôle de plus en plus important dans les hostilités, remplaçant progressivement les humains, y compris dans la prise de décision, ce qui est particulièrement significatif. Il s’agit d’un sujet vaste et complexe, qui requiert la plus grande attention. L’automatisation et la numérisation de la guerre conduisent à une déshumanisation de la perception, transformant les effusions de sang et la perte de vies humaines en une sorte de jeu vidéo, en une routine mécaniste. Pour appeler un chat un chat, c’est une voie qui mène à la régression de l’humanité vers la sauvagerie, au milieu de discours interminables sur un progrès technologique grandiose.
À la fin du XIXe siècle, plus précisément en 1899, la Russie a proposé d’organiser la Conférence de La Haye, qui a pour la première fois codifié les règles de la guerre, le règlement pacifique des conflits et l’humanisation des hostilités. Bien sûr, les idées justes et nobles énoncées à l’époque n’ont pas préservé l’humanité des tragédies du XXe siècle. Les guerres mondiales ont apparemment anéanti les acquis du droit humanitaire. Mais l’heure est désormais venue de remettre à l’ordre du jour la question des règles régissant les affrontements armés.
Nous ne nous faisons aucune illusion : les guerres ont toujours marqué l’histoire de l’humanité, elles se poursuivent aujourd’hui encore, et les conflits armés se poursuivront très probablement à l’avenir. Malheureusement, cela fait partie intégrante de l’existence humaine. Le service militaire est le métier de ceux qui défendent les intérêts de leur pays, mais le professionnalisme dans le domaine militaire implique le respect des normes humanitaires. En particulier, les forces armées russes ont toujours été guidées par le principe de l’inviolabilité de ces normes, et je tiens à souligner qu’elles n’ont jamais été les premières à attaquer des installations sans rapport avec l’infrastructure militaire de l’adversaire.
La montée des tensions internationales et de la confrontation générale a une autre conséquence extrêmement négative et à long terme – c’est le deuxième fait sur lequel je voudrais attirer votre attention aujourd’hui. Dans ce contexte de conflit, nous sacrifions la résolution des problèmes mondiaux qui préoccupent l’humanité tout entière. Nous nous sommes penchés sur ces problèmes – le climat, l’environnement, la pauvreté et les inégalités – il y a peu encore, mais aujourd’hui, nous les avons complètement oubliés. Ils ont été mis de côté, mais ils s’aggravent. Cela n’a pas changé. Malheureusement, rien ne permet d’espérer que la communauté internationale, en tant qu’entité unique, soit en mesure de s’attaquer à ces enjeux à court terme. Mais si les problèmes aigus et urgents ne sont pas résolus à l’échelle mondiale, nous devons les aborder au niveau régional, d’autant plus que cela touche de plus près les populations et est plus facile à comprendre pour elles.
Nous sommes tous responsables de notre planète dans son ensemble, mais nous sommes avant tout responsables de notre propre foyer et de son environnement immédiat. Notre foyer, au sens large, c’est l’Eurasie, un vaste territoire qui constitue le centre et le théâtre des processus les plus importants qui se déroulent dans le monde. Une grande partie de ce qui se passe sur la scène internationale dépend de la manière dont nous développons l’Eurasie.
L’idée d’un « Grand Partenariat eurasien », avancée par la Russie il y a quelque temps, revêt une importance particulière dans un contexte d’instabilité croissante à l’échelle mondiale. Les confrontations politico-militaires sapent l’interconnectivité mondiale et mettent en danger les chaînes industrielles, de transport et logistiques, ainsi que les voies commerciales et de communication établies. La mission et la responsabilité des pays eurasiens consistent à protéger au maximum notre espace contre les risques mondiaux et les processus destructeurs, en utilisant toutes les possibilités technologiques et autres disponibles pour améliorer la qualité des interactions eurasiennes et renforcer la connectivité à travers ce vaste territoire.
Je tiens également à souligner que les communautés culturelles et civilisationnelles eurasiennes ont, au fil des siècles, su instaurer une compréhension mutuelle, même durant les périodes historiques les plus complexes. L’Eurasie peut devenir le modèle de communication internationale dans un contexte de diversité des cultures, des approches et des intérêts, où les différences ne constituent pas un obstacle mais un atout pour le développement d’un partenariat durable et équilibré.
À cet égard, je tiens à attirer votre attention sur l’initiative que nous avons lancée conjointement avec nos amis biélorusses, à savoir l’élaboration d’une Charte eurasienne de la diversité et de la multipolarité au XXIe siècle. La semaine dernière, les ministres des Affaires étrangères de la Russie, de la Biélorussie, du Kazakhstan, du Kirghizistan et de nos autres partenaires ont entamé les travaux concrets sur ce document fondamental lors de leur réunion tenue en marge de l’Assemblée générale des Nations unies.
L’importance première de l’Eurasie réside dans le fait qu’elle est largement autosuffisante et capable de faire face à tous les problèmes. La seule chose dont cette vaste communauté de nations a besoin, c’est d’une sécurité indivisible, de l’absence de menaces militaires et d’une paix durable.
Chers collègues,
Nous tous, la communauté internationale dans son ensemble, portons la responsabilité globale de l’avenir. Ce n’est ni une exagération ni une métaphore. Comme je l’ai dit, il s’agit d’une tâche tout à fait concrète qui requiert notre attention immédiate.
On aimerait croire que nos descendants liront dans leurs livres d’histoire que le deuxième quart du XXIe siècle a marqué un tournant décisif : l’humanité, prenant conscience de l’ampleur des changements et des défis pesant sur son existence, a réussi à mettre de côté ses querelles mesquines, ses ambitions et son égoïsme pour unir ses forces face aux problèmes communs, a transformé la révolution technologique d’un ensemble de menaces en un large éventail de possibilités, s’est attaqué aux problèmes d’inégalité sociale et de dégradation de l’environnement par des actes plutôt que par des paroles, a pris conscience de la futilité de la confrontation militaire et de la dictature ainsi que de la nécessité de trouver des solutions mutuellement acceptables à toutes les questions et tous les problèmes qui se posent, et a enfin commencé à construire un nouvel ordre mondial stable. Je suis convaincu qu’il en sera ainsi, car si cela ne se produit pas, on risque de ne plus avoir personne pour utiliser ces manuels scolaires, ni personne pour les rédiger.
Espérons le meilleur et, surtout, faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour que cet avenir meilleur se concrétise et devienne réalité.
Je tiens à vous remercier de votre attention et à vous souhaiter plein succès. J’apprécie sincèrement nos rencontres. Merci beaucoup.
Fiodor Loukianov : Monsieur le Président, merci beaucoup pour cet aperçu très complet de tous ces problèmes, tant spécifiques que plus généraux.
Vous avez cité Egon Bahr. Il a vécu très longtemps et est décédé en 2015. En d’autres termes, il a été témoin du début de la dérive de l’Europe vers une véritable crise militaire et politique. Nous savons qu’il était profondément bouleversé par les événements qui se déroulaient en Europe durant les dernières années de sa vie. En tant que personne ayant d’abord observé, puis participé aux processus européens, pourriez-vous peut-être identifier, ou situer précisément, un moment où les idéaux dont parlait Bahr à l’époque se sont perdus ?
Vladimir Poutine : Il n’a pas écrit à ce sujet.
Fiodor Loukianov : Il en a parlé.
Vladimir Poutine : Je tiens à souligner une fois encore que ce que je viens de raconter provient des archives – de ses discussions avec des représentants des dirigeants soviétiques à Bonn et à Moscou.
Fiodor Loukianov : Quand la vision qu’il avait exposée à l’époque, et à laquelle les dirigeants soviétiques adhéraient probablement, est-elle devenue irréalisable ?
Vladimir Poutine : C’est précisément là où je veux en venir : ce n’est pas tant qu’ils étaient d’accord avec cela ; ils ont écouté, écouté, et n’ont rien fait. Vous savez, cela a poussé Bahr à tenir des propos qui m’ont choqué. Il a dit : « Je n’aurais jamais pensé qu’à mon âge, je devrais défendre un tel point de vue à Moscou. Si les dirigeants soviétiques ne font rien et se contentent de rester des spectateurs passifs (c’est en gros ce qu’il a dit), je ne reviendrai plus à Moscou ; vous ne me reverrez plus ici. »
Fiodor Loukianov : Quoi qu’il en soit, ce moment est-il arrivé ?
Vladimir Poutine : Quel moment ?
Fiodor Loukianov : Le moment où tout cela est devenu impossible.
Vladimir Poutine : Oui, bien sûr. Dès l’effondrement de l’Union soviétique, comme je l’ai mentionné dans mon intervention, les milieux agressifs de l’OTAN, dont M. Bahr a parlé, ont en fait pris cela comme un signal indiquant que la Russie ne devait pas être intégrée, comme je l’ai dit, dans la famille des nations civilisées d’Europe et du monde. Ils ont profité de cette situation pour précipiter sa désintégration. C’est ainsi que tout a commencé. Tout a commencé précisément par là.
Ils avaient déclaré que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’Est – et ils ont immédiatement rompu cette promesse et commencé à le faire. Il y a eu cinq ou six vagues d’élargissement. Et l’Union soviétique, puis la Russie, n’ont cessé de répéter : non, cela ne doit pas se faire ; nous avions un accord, après tout. Ils s’en moquaient ; ils ont agi comme bon leur semblait, exactement dans le sens évoqué par Bahr – en vue d’isoler la Russie et, par la suite, de démanteler la Fédération de Russie.
Le séparatisme bénéficiait d’un soutien dans le Caucase, et, en réalité, ce soutien s’exprimait par le biais du terrorisme. Ceux qui combattaient là-bas étaient des terroristes. Tout le monde savait qu’ils appartenaient à l’État islamique, à Daech. Tout le monde condamnait leurs agissements dans d’autres régions du monde, mais détournait le regard lorsqu’ils agissaient ainsi en Russie. On faisait comme si on n’était pas au courant, ce qui est remarquable, et on fermait tout simplement les yeux.
Dans d’autres domaines également, je me souviens très bien de mes discussions avec des représentants d’organisations financières internationales et des milieux politiques de l’époque. À chaque fois, j’en restais littéralement bouche bée. Il y avait clairement une stratégie délibérée à l’œuvre. C’est tout ce qu’il fallait. À partir de là, tout est allé de mal en pis. Cette impunité et cette permissivité de la part de l’Occident – c’est précisément là que tout cela a mené.
Fiodor Loukianov : En d’autres termes, lorsque, dans la première moitié des années 2000, il y avait des contacts très intenses avec les Européens, de nouvelles idées, les quatre espaces communs, etc. – tout cela était voué à l’échec, n’est-ce pas ?
Vladimir Poutine : Vous savez, les forces occidentales qui cherchaient à combattre la Russie jusqu’au bout ont pris le dessus, c’est tout. Je l’ai déjà dit, et nous connaissons tous – et critiquons – l’ONU pour son inefficacité, pour ceci et pour cela. Mais où tout cela a-t-il commencé ? Avec l’attaque de l’OTAN contre la Yougoslavie. Oui, il y avait un grave conflit interne. Mais cela justifiait-il de lancer une opération militaire sur le territoire d’un État indépendant au cœur de l’Europe sans l’autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU ? Cela justifiait-il de bombarder la capitale, Belgrade ? Pourquoi ? Sans aucune décision du Conseil de sécurité, sans son autorisation, une guerre de grande ampleur a éclaté. C’est ainsi que tout a commencé. Naturellement, le monde entier l’a vu. Mais si un pays est autorisé à le faire, alors tous les autres sont autorisés à le faire aussi. C’est aussi simple que cela.
Le système qui s’est mis en place après la Seconde Guerre mondiale reposait sur l’équilibre des pouvoirs entre les pays vainqueurs. Puis l’Union soviétique s’est effondrée, et cet équilibre s’est rompu. Et les pays occidentaux se sont dit : « Pourquoi devrions-nous respecter ces règles qui avaient été signées aux côtés de l’Union soviétique, alors que celle-ci n’existe plus ? Nous allons désormais établir nos propres règles, comme bon nous semble, afin de servir nos intérêts sur la scène internationale. » Et voilà. C’est ainsi que le processus a commencé, et qu’il a été mis en œuvre étape par étape.
Je me souviens également de Boris Eltsine essayant de parvenir à un accord sur la Yougoslavie, pour résoudre ces problèmes, et il disait que oui, bien sûr, il fallait tenir compte des aspirations des peuples qui y vivaient – faisons-le pacifiquement. Pardonnez ma franchise, mais ils s’en fichaient complètement. Ils ont fait ce qu’ils voulaient, par la force. Et voilà. Chaque étape qui a suivi a été une forme de pression – militaire, économique ou financière. Ce ne sont que des discours tenus depuis une position de force.
Nous avons dû nous accommoder de cette réalité car, naturellement, tous les processus de désintégration qui se déroulaient à travers l’ancienne Union soviétique ont eu un impact immédiat, d’une manière ou d’une autre, sur la nouvelle Russie – la Fédération de Russie. Nous avons dû faire face aux conséquences tout en reconstruisant et en renforçant l’État russe, notre économie, nos forces armées, etc. Nous n’étions pas en mesure de nous asseoir à la table des grandes puissances mondiales pour négocier les règles de conduite sur la scène internationale. Nous étions concentrés sur nous-mêmes, sur le renforcement de notre propre pays. C’est tout ce qu’il y a à dire. Et c’est ainsi que la situation s’est détériorée.
Nous avons continué sur la même voie, allant de plus en plus loin dans cette direction, jusqu’à ce que l’Ukraine finisse par devenir le centre de l’attention. Ianoukovitch était président à l’époque. Je ne vais pas porter de jugement sur lui aujourd’hui. Le peuple ukrainien avait sans doute toutes les raisons de dire qu’il ne devait pas être président. Très bien. Mais il avait accepté tout ce qui lui était proposé, y compris la tenue de nouvelles élections – des élections anticipées, qui plus est. Il suffisait d’aller aux urnes pour résoudre le problème. Mais non : on a jugé absolument nécessaire d’organiser un coup d’État.
Lorsque j’ai demandé à certains de mes collègues européens : « Pourquoi avez-vous fait cela ? Il était évident que Ianoukovitch perdrait le pouvoir lors des prochaines élections, sans parler d’élections anticipées », ils répondaient : « Oui, c’est vrai. » « Alors pourquoi l’avez-vous fait ? » Et la réponse était : « Eh bien, c’est comme ça que ça s’est passé. »
« C’est comme ça que ça s’est passé » – quel genre d’explication est-ce là ? Ils ont destitué une personne qui soutenait l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne mais s’opposait à son adhésion à l’OTAN. Ils l’ont chassé, et les événements se sont enchaînés : la russophobie s’est répandue, des hostilités ont éclaté dans le sud-est de l’Ukraine, et nous avons dû intervenir pour protéger la population de Crimée. Et cela a continué ainsi, étape par étape. Puis sont venus les accords de Minsk, que, comme on l’a vu par la suite, personne n’avait l’intention d’honorer. En fait, ils l’ont dit ouvertement : ils n’avaient jamais eu l’intention de mettre en œuvre les accords de Minsk.
Cela a duré huit ans – huit ans, vous comprenez ? Pendant toute cette période, nous n’avons pas reconnu la RPL et la RPD. Mais finalement, il est devenu évident que la situation ne pouvait plus durer, et nous les avons reconnues. Une fois que nous l’avons fait, nous avions le droit de conclure avec elles des traités d’amitié et d’assistance mutuelle. Était-ce une violation du droit international ? Non, ce n’était pas le cas. Nous avons donc conclu ces traités.
Et une fois ces traités en vigueur, avions-nous le droit de leur apporter aide et soutien lorsqu’elles nous le demandaient ? Bien sûr que oui. Et c’est précisément ce que nous avons fait. Lorsque le secrétaire général de l’ONU s’est rendu à Moscou, je lui ai exposé toute cette succession d’événements et lui ai demandé : « Où se trouve exactement l’erreur [dans ce raisonnement] ? » Il m’a regardé, a marqué une pause, puis a répondu : « Bon, d’accord… mais c’est vous qui avez attaqué de toute façon. » Et l’affaire en est restée là.
Mais personne ne veut se demander comment nous en sommes réellement arrivés à cette phase de conflit ouvert et de grande ampleur. Ou plutôt, tout le monde comprend parfaitement comment nous en sommes arrivés là ; c’est simplement qu’ils ne veulent pas l’admettre. C’est là le problème. Et tout a commencé avec ce dont parlait Egon Bahr. Il avait vu où cela menait.
Fiodor Loukianov : En suivant cette trajectoire, comme vous l’avez dit, nous sommes désormais arrivés à un tournant intéressant : des exercices de l’OTAN ont lieu en mer Baltique, accompagnés de déclarations très fermes et de menaces dirigées contre Kaliningrad. De son côté, la Russie a promis que, si le besoin s’en faisait sentir – plus précisément, en cas de tentative de blocus de Kaliningrad –, elle utiliserait tous les moyens à sa disposition, y compris les armes nucléaires. S’agit-il d’une véritable escalade ? Sommes-nous au bord de la guerre, ou essayons-nous simplement de nous faire peur les uns les autres ?
Vladimir Poutine : Nous n’essayons pas de faire peur à qui que ce soit. Ce que vous venez d’évoquer – la déclaration du ministère des Affaires étrangères et les lettres qu’il a adressées à certains pays – n’est pas de l’intimidation ; c’est une réponse aux tentatives visant à nous intimider.
Après tout, ce n’est pas nous qui faisons ces déclarations sur la nécessité, la possibilité ou la préparation d’une guerre contre la Russie en 2029 ou 2030. Ces déclarations émanent de responsables politiques occidentaux et européens. Nous les entendons sans cesse. Sans cesse. Et puis il y a des actions concrètes : des exercices qui se succèdent en mer Baltique, suivis de tentatives d’interception de nos navires et bateaux. Tout cela constitue une escalade, comme je l’ai dit dans mes propos. Tout cela, c’est une escalade.
Puis nous avons commencé à entendre une déclaration concernant la région de Kaliningrad. La déclaration du ministère des Affaires étrangères et les lettres qui ont été envoyées étaient tout à fait justifiées. S’il s’agissait d’une attaque directe contre la Fédération de Russie – dans ce cas précis, contre Kaliningrad, bien que d’autres territoires puissent également être concernés –, la question de l’utilisation par la Russie de toutes les armes à sa disposition se poserait inévitablement et immédiatement. C’est inévitable.
Cela n’a rien à voir avec la personne qui occupe le poste de commandant en chef suprême ou de président de la Russie. Le fait est le suivant : si j’ai bien compris, le secrétaire général de l’OTAN a évoqué les 300 millions d’habitants de l’Europe, etc. Oui, c’est précisément pour cette raison que nous serions inévitablement amenés à envisager de mobiliser toutes les forces et tous les moyens à notre disposition.
Pourquoi ? Tout d’abord, nous comprenons que nous serions confrontés à un adversaire dont la population est deux fois plus importante que la nôtre. Il dispose d’un immense potentiel économique et militaire. Oui, nous ne disposerions pas d’un vaste éventail de forces et de moyens pour contrer une telle menace. Nous devrions compter sur nos avantages concurrentiels dans cette lutte. Et quels sont-ils ? Le fait est que nous possédons de tels avantages dans les moyens dont nous disposons pour nous défendre. Oui, bien sûr, la France et le Royaume-Uni sont des puissances nucléaires. Nous le comprenons parfaitement et en sommes pleinement conscients. Mais personne d’autre ne dispose des capacités de frappe dont dispose aujourd’hui la Russie. Et ce sont là nos avantages concurrentiels.
Alors, comment pouvons-nous contrer un agresseur ? Nous ne menaçons personne. Nous affirmons simplement que nous ne disposons pas d’une multitude de moyens pour nous défendre. Et, soit dit en passant, ni cette lettre ni la déclaration du ministère des Affaires étrangères ne mentionnent l’utilisation d’armes nucléaires. Elles parlent, comme je viens de le dire, de recourir à toutes les forces et à tous les moyens dont dispose notre pays. Quant à la manière dont cela se passerait concrètement, c’est à nous d’en décider.
Fiodor Loukianov : Mais le secrétaire général de l’OTAN que vous avez mentionné a réagi à cela, je dirais, assez calmement. Il a déclaré qu’ils ne considéraient pas cela comme grave.
Vladimir Poutine : Tout à fait. À moins, bien sûr, que l’on considère leurs menaces à notre encontre comme graves.
Fiodor Loukianov : Encore un sujet, alors, pour conclure cette discussion.
Il y a quelques semaines, le ministère de la Défense…
Vladimir Poutine : Au fait, Fiodor, excusez-moi de vous interrompre, mais je pense que vous comprenez ce qui se cache derrière l’escalade constante des tensions de la part de nombreux pays européens. Elle est motivée par la grave détérioration de leur situation économique et politique intérieure.
Il suffit de regarder ce qui arrive à leurs économies, à leur politique sociale et au niveau de vie des populations dans les grands pays européens. Dans ces circonstances, ils ont désespérément besoin de détourner l’attention du public des problèmes intérieurs pour la diriger vers des questions extérieures.
Je viens de devoir répondre aux questions que vous m’avez posées. Et je crois que c’est précisément le genre de réponse qu’ils s’attendaient à entendre de notre part, car ils vont désormais s’en emparer et exploiter cet argument selon lequel la Russie les menace avec des armes nucléaires. Ils s’en serviront pour détourner l’attention de leurs citoyens du fait que ce sont eux qui mènent une politique agressive envers la Russie et qui poussent leur peuple vers un seuil dangereux de confrontation.
Nous ne menaçons personne. Nous n’avons aucune intention d’attaquer qui que ce soit, que ce soit en 2029, 2030 ou 2050. Mais si nous sommes victimes d’une agression, nous n’aurons d’autre choix que de riposter. Les citoyens des pays européens doivent bien comprendre cela et faire la distinction entre notre position et celle de leurs dirigeants politiques actuels. Il me semble toutefois qu’ils comprennent bien cette différence. On le constate dans les résultats électoraux et dans l’opinion publique des principaux pays européens.
Fiodor Loukianov : Je commence à me sentir complice des manipulations politiques internes des gouvernements européens.
Vladimir Poutine : Je pense qu’ils agissent ainsi délibérément. Ce sont des personnes intelligentes qui façonnent leur discours, y compris leurs déclarations publiques, de manière à produire l’effet politique interne spécifique qu’elles souhaitent.
Fiodor Loukianov : Il y a un autre point concernant cette rhétorique – ou plutôt son absence. Il y a quelques semaines, le ministère de la Défense a publié une liste des installations européennes impliquées dans la fabrication et la fourniture d’armes à l’Ukraine, les identifiant explicitement comme des cibles potentielles. Cela a ensuite été confirmé à plusieurs reprises et à différents niveaux, notamment par le ministère des Affaires étrangères.
Supposons qu’à un moment donné, un tel avertissement doive être suivi d’effets et qu’une frappe soit menée contre l’une de ces installations majeures. Cela serait très probablement considéré comme une attaque de la Russie et pourrait conduire à l’invocation de la clause de défense collective de l’OTAN. Sommes-nous prêts à cela ?
Vladimir Poutine : Le fait que des pays fournissent des armes à d’autres pays n’a rien de nouveau. Il s’agit d’une question de coopération militaro-technique qui ne nous préoccupe pas. En revanche, l’implication d’autres pays dans des opérations de combat directes est certainement préoccupante.
Qu’est-ce que j’entends par là ? Nous sommes pleinement conscients que les forces armées ukrainiennes ne pourraient pas mener aussi facilement des frappes en profondeur sur le territoire russe sans le renseignement spatial et l’assistance technique de spécialistes occidentaux. Cela représente une menace pour tout le monde. Cela signifie que ces pays s’impliquent dans la guerre contre la Russie, ce qui crée des menaces supplémentaires pour l’avenir.
Il n’y a rien de positif à fournir des armes à des zones de conflit ; tous les pays du monde s’efforcent généralement d’éviter de le faire. Fournir des armes à des zones de conflit est considéré comme inapproprié. Par exemple, nous ne recevons d’armes de personne. Nous comptons uniquement sur notre propre industrie de défense et sur nos propres capacités économiques.
L’Ukraine, comme je le sais et comme tout le monde le sait, ne peut pas exister par elle-même. Elle est en train de perdre, en réalité, des éléments de sa souveraineté. À mon sens, c’est évident : elle est dirigée depuis l’extérieur. Et quand quelqu’un cherche à nous combattre par l’intermédiaire d’autrui – en l’occurrence, par l’intermédiaire du régime ukrainien, qui envoie son propre peuple (même si je doute qu’il le considère comme tel) sous le feu ennemi, le condamnant de fait à l’extermination –, quand quelqu’un commence à nous combattre par l’intermédiaire d’autrui, cela constitue bien sûr une menace. Je ne dis pas que nous avons l’intention de lancer demain des frappes contre le territoire ou les installations des pays qui fournissent des armes à l’Ukraine. Mais il s’agit d’une menace que nous devons clairement comprendre, évaluer et garder à l’esprit.
Et, bien sûr, les Forces armées russes et les services de renseignement militaire doivent comprendre d’où proviennent ces menaces. Nous suivons cela de près.
Fiodor Loukianov : Merci. Mais Egon Bahr, bien sûr, s’il avait vécu jusqu’à aujourd’hui, aurait été absolument horrifié de voir jusqu’où les choses sont allées.
Vladimir Poutine : Je ne sais pas ; je ne l’ai pas connu personnellement. Permettez-moi de répéter : quand j’ai lu ce qu’il avait dit – comment dire cela sans détours ? Le public russe me comprendra, même si cela peut paraître peu diplomatique –, j’ai été absolument stupéfait. J’ai été émerveillé par son intelligence et son érudition, par sa capacité à voir très loin. Et par l’importance qu’il accordait à la fois à l’avenir de son propre pays, l’Allemagne, et à celui de l’Europe dans son ensemble.
J’ai lu sa citation, après tout. Il a déclaré que la division de l’Europe devait être surmontée, et il a proposé une solution au problème. On pouvait contester ce point de vue ; c’était une question d’actualité à l’époque. Peut-être n’est-elle plus tout à fait d’actualité aujourd’hui, mais il réfléchissait à la manière de surmonter cette division. Et qu’a-t-il dit ? Si nous ne parvenions pas à la surmonter, l’OTAN absorberait, en effet, l’ensemble de la région d’Europe de l’Est, laissant l’Union soviétique isolée. Et cela serait néfaste pour le monde entier – tel était son argument. C’était assurément un homme intelligent. On ne peut que s’émerveiller devant sa clairvoyance. Il a dit que c’était ce qui allait se passer. Et c’est exactement ce qui s’est produit. Son analyse de la situation à l’époque et ses prévisions pour l’avenir ne peuvent que forcer le respect.
Malheureusement, comme je l’ai dit, personne ne l’a écouté. Personne ne s’est attelé à surmonter cette division en blocs. La Russie, pour sa part, a tenté en vain de s’intégrer dans la soi-disant communauté des pays civilisés, mais en a été exclue à chaque fois. De plus, ils ont continué à nous ronger de toutes parts, cherchant, comme je l’ai déjà dit, à achever la désintégration de l’Empire historique.
C’est ce qui a conduit au conflit auquel nous assistons aujourd’hui, car ils ont fini par empiéter sur l’Ukraine. Nous l’avons répété mille fois : ne le faites pas, arrêtez, arrêtez. Mais non – ils ont continué à aller toujours plus loin. Et nous en sommes là : voilà le résultat.
Fiodor Loukianov : Regrettez-vous, en tant que président, d’avoir consacré du temps et des efforts, dans les années 2000, à essayer d’intégrer la Russie dans ce système ?
Vladimir Poutine : Non, je ne le regrette pas. Sinon, nous tous – pas seulement moi, mais le pays tout entier – penserions que nous avons échoué, que nous avons laissé quelque chose inachevé, que nous aurions dû en faire davantage, faire davantage de concessions ici et là, ou proposer autre chose. Mais nous avons tout fait ; nous avons formulé toutes les propositions possibles, et nous avons compris que nous n’étions pas les bienvenus là-bas. Ils ont simplement dit « non », c’est tout. Et dans le même temps, ils ont continué à s’acharner sur l’ensemble de notre espace, en en grignotant progressivement de plus en plus, de manière assez énergique, assez effrontée et agressive. Et ainsi, au final, tout en est arrivé à l’état que nous connaissons aujourd’hui.
Fiodor Loukianov : Merci.
Chers collègues, nous allons maintenant passer aux questions de l’auditoire. Veuillez signaler si vous souhaitez prendre la parole.
Donnons la parole à Vadim Voynikov, puisque nous avons commencé par Kaliningrad.
Vadim Voynikov : Merci beaucoup.
Monsieur le Président, ma question porte sur la liberté de navigation. Je représente Kaliningrad, l’Université fédérale de la Baltique, et cette question nous préoccupe tout particulièrement.
Récemment, des événements alarmants se sont produits dans les océans du monde entier : des attaques contre des infrastructures sous-marines et des tentatives d’interception de pétroliers et de navires civils. Cela met bien sûr en évidence toute une série de problèmes, notamment juridiques, dans lesquels certains acteurs peu scrupuleux des relations internationales abusent des instruments élaborés en vertu du droit international, qui sont utilisés et respectés en principe par tous les États depuis des décennies.
Je fais référence au fait que certains pays révoquent des pavillons, en s’associant à d’autres États, tandis que d’autres interceptent des navires sans aucun fondement juridique. En d’autres termes, ces mécanismes font l’objet d’abus pour servir des fins politiques et économiques spécifiques.
À cet égard, j’ai une question : la majorité de la communauté internationale est-elle désormais prête à adapter ces règles internationales aux nouveaux défis ? Bien sûr, on parle beaucoup aujourd’hui de la perte d’importance du droit international. Mais je pense qu’en dehors du droit international, nous ne disposons d’aucun autre mécanisme juridique pour résoudre ces problèmes. La Russie est-elle prête à proposer une telle initiative ? Merci.
Vladimir Poutine : Nous sommes favorables à la liberté de navigation ; nous sommes opposés à toute restriction.
Faut-il inventer quelque chose de nouveau ? Je ne le pense pas. Il suffit simplement de respecter ce qui existe déjà. Nous pourrions inventer quelque chose de nouveau, mais ensuite ? Si personne ne respecte ces nouvelles règles, à quoi servent-elles ?
Il y a la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, n’est-ce pas ? Je crois qu’elle date de 1982 ou 1986. Elle date de 1982, n’est-ce pas ? 1982. Il suffit simplement de la respecter. Cela s’applique à toutes les zones et à toutes les régions du monde.
Vous avez évoqué des tentatives d’arraisonnement de nos navires. Oui, il s’agit bien sûr d’une violation. J’étais en Extrême-Orient – vous l’avez sûrement vu –, mais les océans du monde ne s’arrêtent pas aux régions de la Baltique et de l’Atlantique Nord ; il existe d’autres zones océaniques. Et nous agirons de manière symétrique – peut-être en Baltique et dans l’Atlantique, ou peut-être dans le Pacifique, ailleurs, dans l’océan Indien, je ne sais pas. Partout où cela nous sera le plus avantageux, c’est là que nous agirons.
Qui a besoin de cela ? Personne n’en a besoin. Mais cela aussi fait partie des éléments d’un comportement agressif envers la Russie. Cela doit cesser. Nous ne faisons pas cela ; nous n’attaquons personne ; nous ne saisissons pas les navires d’autrui. Cela doit cesser.
En ce qui concerne la mer Noire – j’en ai déjà parlé auparavant, mais je vais le répéter ici pour cet auditoire – oui, il y a des hostilités en mer Noire. Nous avons frappé des navires militaires et des navires transportant du matériel militaire, et nous ne nous sommes presque jamais trompés dans nos évaluations, car chaque fois que nous avons touché une cible, il y a eu des explosions secondaires. Cela signifie qu’il y avait du fret militaire à bord.
Mais les autorités de Kiev ont commencé à frapper nos pétroliers et d’autres navires transportant des cargaisons non militaires – des marchandises purement civiles. Comme je l’ai dit, lorsqu’elles se sont lancées dans cette opération – en l’annonçant publiquement début juin, sans la moindre hésitation –, elles ont coulé 40 de nos navires rien que dans les dix premiers jours, et au cours du conflit, elles en ont endommagé plus de 100. Et que s’est-il passé ? Nous avons commencé à riposter. Aujourd’hui, on nous bombarde d’appels de toutes parts : « Oh, s’il vous plaît, arrêtez. » Mais ce sont eux qui ont commencé. Alors voilà une grenade lancée par un soldat soviétique ; prenez ça – et appréciez-le ! Non, ils ne semblent pas apprécier.
C’est la même histoire avec nos raffineries de pétrole. Ils ont commencé à frapper nos raffineries et ont ouvertement déclaré leur objectif : nuire à notre économie. Ont-ils réussi ? En partie ; selon nos estimations, nous avons perdu environ 1 % du PIB. Et ils l’ont fait délibérément – en ciblant des installations civiles. Alors, que s’est-il passé ? Ils ont reçu une riposte de la même nature.
Nous avons commencé à frapper des installations vitales pour leur économie. Ce n’est pas nous qui avons commencé. Aujourd’hui, de leur propre aveu, ils n’ont pratiquement plus d’industrie métallurgique. Mais cette industrie est d’ailleurs à double usage, car sa production ne sert pas uniquement à fabriquer des rails ou des matériaux de construction. Les armes et tout le reste étaient autrefois fabriqués à partir de métaux produits dans des usines locales. Mais ce n’est plus le cas. Et le budget ne perçoit plus de recettes provenant de certains autres biens. Ils ont désormais des problèmes.
Ou bien on nous dit : « Et s’ils cessaient de frapper vos raffineries de pétrole, et que vous cessiez de frapper leurs navires ? Laissez-les exporter des cargaisons civiles de produits agricoles. » Mais qu’en est-il de nos autres cargaisons civiles, telles que le pétrole et les produits pétroliers ? Supposons qu’ils cessent les frappes et qu’il y ait davantage de diesel disponible – celui dont les États-Unis, par exemple, ont tant besoin. Nous en aurions davantage, mais nous en avons déjà suffisamment tel quel. Pourtant, ce diesel n’atteindrait pas les marchés mondiaux, car des interdictions et des sanctions visant notre pétrole et nos produits pétroliers sont en vigueur. Des sanctions pèsent sur les assurances, et les coûts de transport augmentent. Comment, alors, notre diesel pourrait-il atteindre le marché mondial tant que les sanctions sont en vigueur ? C’est tout simplement impossible. Et en réponse, on attendrait de nous que nous cessions de frapper des cibles qui sont économiquement sensibles pour eux. Vous devez admettre que cela semble tout simplement absurde. Tout cela peut faire l’objet d’une discussion, mais celle-ci doit reposer sur un équilibre des intérêts.
Quant au droit de la mer, permettez-moi de répéter ce que j’ai dit au début : nous soutenons la liberté de navigation dans toutes les régions du monde et le respect de toutes les normes internationales en la matière.
Je voudrais conclure en réitérant ce que j’ai dit au début : je ne pense pas que nous ayons besoin d’inventer de nouvelles normes ; nous devons respecter celles qui existent déjà
Fiodor Loukianov : Donc, la réponse à ce qui est clameur de toutes parts – comme vous l’avez dit – est « non » pour l’instant.
Vladimir Poutine : Mais cela n’est pas strictement lié au droit de la mer.
Fiodor Loukianov : Non, pas au droit de la mer. Mais tout à l’heure, vous avez évoqué la proposition venant de toutes parts.
Vladimir Poutine : Ah. Non, en effet.
Fiodor Loukianov : Non. Merci.
Donc, en ce qui concerne le droit de la mer, le professeur Dehshiri, d’Iran, travaille directement dans ce domaine.
Mohammad Reza Dehshiri : Merci, Monsieur le Président. Je viens d’Iran.
Vous savez donc qu’après l’agression illégale des États-Unis et du régime israélien contre l’Iran, de nombreux problèmes ont surgi : l’agression des États-Unis, puis les échanges de tirs entre les deux parties – entre l’Iran et le sud du golfe Persique.
Par conséquent, la question principale est désormais de savoir quelle est la position de la Russie concernant l’avenir des dispositifs de sécurité dans la région. Quelle est votre position et votre approche ?
Merci beaucoup.
Vladimir Poutine : En ce qui concerne notre évaluation des événements en cours, le ministère des Affaires étrangères a exposé notre position de manière très détaillée à de nombreuses reprises et dans divers contextes.
Tout récemment, notre ministre des Affaires étrangères a abordé cette question devant l’Assemblée générale des Nations unies ; il n’est donc pas nécessaire que je répète ce qui a déjà été dit. Notre position est ouverte et publique, et nous n’avons jamais hésité à l’exprimer clairement.
Quant à l’agression, j’ai déjà abordé ce sujet, mais je tiens à le souligner une nouvelle fois. Ce qui se passe en Ukraine constitue également un acte d’agression de l’Occident dans son ensemble contre la Russie, perpétré par l’intermédiaire du régime nationaliste ukrainien. Cela aussi, c’est de l’agression.
Nous nous opposons à l’agression sous toutes ses formes. Nous estimons que tous les différends doivent être résolus pacifiquement, par la voie de la négociation. Nous espérons que le détroit restera ouvert et que les sanctions contre l’Iran, dont l’Iran demande à juste titre la levée, seront levées. Une fois ces sanctions levées, il n’y aura plus aucune raison de restreindre le passage des navires par le détroit d’Ormuz – ni, d’ailleurs, par l’autre détroit dont les côtes sont contrôlées par les Houthis. Telle est notre position.
Quant au programme nucléaire iranien, notre position est bien connue et nous n’en avons pas fait mystère. Je pense que la Russie a joué un rôle très important et concret dans la résolution de la crise précédente et a contribué à la conclusion du JCPOA. À l’époque, un accord avait été conclu, avec l’accord de nos amis iraniens, en vertu duquel nous avions proposé qu’une partie de l’uranium enrichi de l’Iran soit transférée sur le territoire russe. Et cet accord a fonctionné. Notre proposition reste d’actualité aujourd’hui.
Nous avons suggéré de nous appuyer sur cette expérience positive et de transférer l’uranium enrichi de l’Iran vers la Fédération de Russie. Je tiens à souligner qu’au départ, tout le monde était d’accord sur ce point : les Iraniens, les Américains et les Israéliens. Mais par la suite, les États-Unis ont durci leur position, insistant pour que ces matières soient retirées d’Iran mais acheminées exclusivement vers les États-Unis. L’Iran, à son tour, a également durci sa position.
L’un de nos partenaires, M. Larijani, qui a par la suite perdu la vie – une grande perte, car c’était un homme réfléchi avec lequel il était possible de parvenir à des accords –, est venu me voir personnellement et m’a dit : « Non, nous ne sommes plus disposés à envoyer notre uranium où que ce soit. Nous proposons plutôt que vous, la Russie, créiez une coentreprise en Iran pour réduire le niveau d’enrichissement, autrement dit, pour diluer les matières sur place. » Je lui ai répondu qu’Israël et les États-Unis n’accepteraient probablement pas un tel arrangement, mais que cette option restait ouverte. Telle est la situation aujourd’hui.
Néanmoins, nos propositions restent sur la table. Si toutes les parties impliquées dans ce processus parviennent finalement à la conclusion que cette approche pourrait contribuer à apaiser les tensions, ne serait-ce que dans une certaine mesure, nous sommes prêts à aller de l’avant avec ce projet.
Fiodor Loukianov : Merci. Sergueï Karaganov, je vous en prie.
Sergueï Karaganov : Monsieur le Président, nous sommes tous heureux d’avoir agi avec tant de détermination contre le régime actuel en Ukraine au cours des deux derniers mois. Nous espérons libérer bientôt une partie considérable de l’Ukraine de ce régime. Mais cela soulèvera à nouveau la question à laquelle nous avons été confrontés après la Grande Guerre patriotique. Je tiens à vous rappeler que les régions ukrainiennes ont été reconstruites en priorité, avant même les régions voisines en Russie. Par exemple, la région de Kharkov a été reconstruite bien plus rapidement que celle de Briansk. Le Donbass constituait bien sûr une exception. Devrions-nous reconstruire les territoires libérés ou nous concentrer sur nos propres domaines de développement, bien plus intéressants ? Ou peut-être devrions-nous délocaliser ces entreprises en Sibérie ?
Vladimir Poutine : Quelles entreprises ?
Sergueï Karaganov : Celles qui sont aujourd’hui en ruines mais qui peuvent être reconstruites.
Vladimir Poutine : Sur notre territoire ?
Fiodor Loukianov : Non, sur le territoire ukrainien.
Sergueï Karaganov : Sur le territoire libéré.
Vladimir Poutine : Vous savez, nous devons bien sûr avant tout nous occuper de nos propres problèmes. C’est une priorité absolue.
Mais si vous faites référence aux territoires qui doivent être et seront intégrés à l’État russe, nous devrons y reconstruire l’économie et le tissu social. Quant à savoir ce que nous y ferons concrètement, c’est une autre histoire.
Prenons l’exemple des mines de charbon. On ne savait pas trop quoi en faire lorsqu’elles faisaient partie de l’Ukraine, ce qui posait des problèmes de rentabilité. Nous agirons en fonction de considérations pratiques et du fait que les personnes qui vivront sur ces territoires sont des citoyens à part entière de la Fédération de Russie. Nous ferons tout ce qui est nécessaire pour améliorer leur niveau de vie afin qu’il atteigne le niveau moyen russe dès que possible dans tous les domaines, notamment les soins de santé, l’éducation, l’économie et les revenus de la population.
Dans l’ensemble, nous y parvenons plutôt bien en Crimée et dans les parties des républiques de Donetsk et de Lougansk ainsi que des régions de Zaporijia et de Kherson que nous contrôlons. Quant à savoir ce qu’il faut reconstruire et quelles entreprises délocaliser, nous traiterons ces questions uniquement en fonction de l’opportunité économique.
En ce qui concerne la sécurité de notre industrie, y compris des entreprises de défense, je peux vous assurer que nous y réfléchissons déjà, et lorsque nous construisons de nouvelles entreprises dans ce domaine, nous tenons compte des méthodes de guerre modernes, en faisant tout ce qui est nécessaire pour implanter ces installations dans les zones les plus sûres possibles. Leur construction est en cours.
Vladimir Poutine : En ce qui concerne l’aspect stabilisateur de l’établissement des relations internationales, il me semble que la Chine et nous-mêmes partageons une conception commune selon laquelle, lorsque nous parlons de la Russie en tant qu’État-civilisation ou de la Chine en tant qu’État-civilisation, nous faisons avant tout référence à la nécessité de protéger nos valeurs traditionnelles, notre histoire et nos traditions. Nous nous efforcerons de garantir le respect de nos pays précisément dans cette perspective humanitaire.
Naturellement, les sujets du droit international sont les États. Dans le même temps, cependant, le dialogue civilisationnel entre des États tels que la Russie et la République populaire de Chine revêt une importance considérable. Après tout, il s’agit avant tout d’une communication dans la sphère humanitaire, et cela rapproche les peuples. Nous observons ce processus, par exemple, à travers un exemple très simple : l’organisation d’années thématiques – l’Année de l’éducation, l’Année de la culture et l’Année du cinéma. Tout cela nous unit.
Nous soutenons l’idée du président de la République populaire de Chine, Xi Jinping. Cette dimension civilisationnelle de nos relations est son initiative. Lors de ma visite à Pékin, nous avons signé une déclaration commune en ce sens, et, sans aucun doute, nous travaillerons dans cette direction. La Chine et ses dirigeants accordent à nos initiatives dans ce domaine la même attention et le même respect. Nous en sommes conscients et nous en sommes reconnaissants à nos amis chinois. Il ne fait aucun doute que nous travaillerons ensemble pour atteindre nos objectifs communs.
Le rôle et l’importance de la Chine dans les affaires internationales ne cessent de croître. Les relations amicales et de confiance entre la Russie et la Chine – comme je l’ai déjà dit à maintes reprises – constituent un facteur de stabilisation extrêmement important dans la politique mondiale.
Fiodor Loukianov : Monsieur le Président, vous et le président Xi – tout le monde sait que vous entretenez une très grande complicité. Cependant, vous êtes néanmoins les représentants de cultures différentes. Avez-vous déjà ressenti une barrière culturelle – lorsque vous devez lui expliquer quelque chose que, par exemple, une personne issue de notre culture comprendrait immédiatement, alors qu’une explication est nécessaire pour lui ?
Vladimir Poutine : Vous savez, je vais vous donner un exemple très simple. Non, il n’y a pas de barrière. D’ailleurs, malheureusement, je ne parle pas encore le chinois, et mon ami, le président Xi Jinping, ne parle pas encore le russe non plus. Récemment, nous étions ensemble en Inde, et nous nous sommes retrouvés, tous les deux, dans ce qu’on appelle la « salle d’attente », où tout le monde… Eh bien, c’est comme ça qu’on l’appelle.
Fiodor Loukianov : Ce serait intéressant de voir cette « salle d’attente ». (Rires.)
Vladimir Poutine : Eh bien, c’est simplement une salle dans laquelle les dirigeants se rassemblent avant d’aller saluer l’hôte de l’événement – en l’occurrence, le Premier ministre Modi. Il a salué tout le monde, puis chaque chef de délégation s’est rendu de là dans la salle principale.
Nous nous sommes donc retrouvés seuls tous les deux – le président Xi Jinping et moi-même – : lui et moi, sans interprètes. (Rires dans la salle.) Vous savez ce qui est intéressant : dès que l’un de nous a prononcé un seul mot, nous nous sommes compris sans interprètes, bien que nous ne connaissions pas la langue de l’autre.
Voilà. Y a-t-il des barrières ? Non, il n’y en a pas. (Applaudissements.)
Fiodor Loukianov : Je voulais simplement dire que les expressions « ne connaît pas encore le russe » et « ne connaît pas encore le chinois » sont rassurantes. Cependant, il est clair que, apparemment, cela n’est plus nécessaire.
Vladimir Poutine : Comme je l’ai déjà dit : ce sont mes petits-enfants qui seront mes interprètes – ils parlent chinois.
Fiodor Loukianov : Merci beaucoup.
Taisuke Abiru prend place à côté.
Taisuke Abiru : Merci.
Taisuke Abiru, Fondation Sasakawa pour la paix, Japon.
Monsieur le Président, à la mi-août, vous vous êtes rendu pour la première fois sur l’île d’Iturup et avez réaffirmé une nouvelle fois la position de la Russie concernant sa souveraineté sur ces îles. Il y a deux ans, lors de la séance plénière du Forum de Valdai, vous aviez qualifié le Japon de partenaire naturel et déclaré que la Russie était prête à établir des relations avec le Japon dans une perspective à cinq et cinquante ans.
Soit dit en passant, fin août, je me suis également rendu à Sakhaline et j’ai échangé des points de vue avec des représentants du gouvernement de la région de Sakhaline et le personnel d’un laboratoire de recherche marine.
Au cours de ces rencontres, j’ai vu se confirmer une fois de plus ma conviction qu’il existe encore un énorme potentiel de coopération entre le Japon et la Russie dans des domaines tels que l’exploitation des ressources naturelles, la protection de l’environnement marin, les sciences économiques, le développement de la route maritime du Nord, etc.
J’en viens maintenant à ma question. Quelle importance revêtent les relations avec le Japon pour la Russie dans le cadre de sa stratégie à long terme dans la région Asie-Pacifique ? Il faut certes reconnaître qu’à l’heure actuelle, les relations russo-japonaises traversent une période très difficile. Cependant, comment envisagez-vous ces relations une fois que les difficultés actuelles auront été surmontées ?
Merci.
Vladimir Poutine : Je considère que les relations russo-japonaises sont bonnes, de bon voisinage et riches en contenu concret, comme vous venez de le mentionner. L’économie, l’écologie, la recherche scientifique conjointe, etc.
Vous avez évoqué mes déclarations concernant le Japon (c’était quand déjà – il y a deux ans, n’est-ce pas ?). Depuis lors, rien n’a changé dans l’approche de la Russie vis-à-vis du Japon. En revanche, l’attitude du Japon envers la Russie a changé. Ce n’est pas nous qui avons imposé des sanctions au Japon. C’est le Japon qui a imposé des sanctions à la Fédération de Russie. De plus, nous entendons des déclarations assez dures de la part de certains hauts responsables japonais. Nous ne nous sommes pas permis quoi que ce soit de ce genre ; nous n’avons pas agi ainsi.
Nous sommes intéressés par une coopération avec le Japon. Dans le même temps, nous sommes préoccupés par les projets de militarisation du Japon – je ne peux m’empêcher de le mentionner. Nous sommes préoccupés par la politique de création de blocs militaro-politiques dans la région – je me dois de le dire. Mais, comme vous l’avez dit, une fois les difficultés actuelles surmontées, comment envisageons-nous nos relations avec le Japon ? Je le répète une fois de plus : nous les considérons comme des relations de bon voisinage et mutuellement bénéfiques, et nous avons des domaines d’intérêt commun.
Soit dit en passant, un certain nombre de grandes entreprises japonaises, malgré tous les défis politiques, ont continué à travailler en Russie. Et malgré les mesures manifestement hostiles prises par le gouvernement japonais, non seulement nous ne mettons pas d’obstacles à nos partenaires japonais, mais nous les soutenons, tout comme nous soutenons tous ceux qui continuent à coopérer avec la Fédération de Russie. Et nous avons l’intention et sommes prêts à agir de la même manière à l’avenir. Nous espérons que, de la part de la classe dirigeante japonaise, de l’establishment politique japonais et du Japon dans son ensemble, la même disposition à un travail commun et mutuel dans l’intérêt des deux pays prévaudra un jour.
A suivre…

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