par Peter F. Mayer
Le professeur Nick Maynard n’est pas un militant. Il n’est pas un homme politique. Il n’est membre d’aucune organisation palestinienne. Maynard est l’un des plus éminents chirurgiens gastro-intestinaux de Grande-Bretagne, exerçant à l’Oxford University Hospital, spécialisé dans la chirurgie de l’œsophage et de l’estomac. Un homme qui se rend régulièrement à Gaza depuis plus d’une décennie pour y pratiquer des opérations de cancérologie et enseigner à des étudiants en médecine. Un homme dont la crédibilité ne peut être réduite à néant par la facile accusation d’«antisémitisme» destinée à faire taire tous les autres détracteurs.

Dans un entretien approfondi avec Tucker Carlson, Maynard a désormais tout dévoilé en détail.1 Ce qu’il décrit dépasse même les attentes les plus sombres que l’on puisse avoir d’une guerre. Il ne s’agit pas de dommages collatéraux. C’est un système.
La destruction ciblée du système de santé
Maynard connaît les hôpitaux de Gaza comme peu d’autres. Depuis 2010, il a travaillé dans tous les grands établissements – Shifa, Al-Aqsa, l’Hôpital indonésien, l’Hôpital européen et, plus récemment, le complexe hospitalier Nasser à Khan Younis, le seul grand hôpital encore en activité dans la bande de Gaza. Les autres? Détruits. Non pas par des tirs accidentels, mais par des attaques ciblées.
«Chaque hôpital a été attaqué», déclare Maynard. Les chiffres sont accablants: près de 2000 professionnels de santé ont été tués au cours de ce conflit – soit 75 pour 100 000 habitants. A titre de comparaison: en Ukraine, ce chiffre est de 0,8 pour 100 000. Dans tous les autres conflits de l’histoire récente, il se situe dans une fourchette à un chiffre. 75. Ce n’est pas une statistique, c’est un programme d’extermination ciblé.
Maynard opérait lui-même en janvier 2024 à l’hôpital Al-Aqsa lorsqu’un missile israélien a frappé l’unité de soins intensifs juste à côté de sa salle d’opération. Pendant qu’il opérait. L’équipe a dû évacuer. L’hôpital est devenu inutilisable. Maynard qualifie l’affirmation standard d’Israël – selon laquelle des centres de commandement du Hamas se trouveraient sous les cliniques – pour ce qu’elle est: un mensonge sans aucune preuve. «J’ai parcouru chaque centimètre carré de ces hôpitaux. Je n’ai rien vu, absolument rien, qui indique une présence militaire du Hamas.» Les bombes ont toujours frappé les zones cliniques – là où se trouvaient les patients, là où travaillaient les médecins, là où étudiaient les étudiants en médecine que Maynard avait formés quelques semaines auparavant.
«Jeu de cibles» aux distributions alimentaires
Les récits peut-être les plus troublants concernent les soi-disant distributions alimentaires de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF). Ces points de distribution gérés par l’organisation américaine dirigée par le «pasteur chrétien» autoproclamé Johnny Moore ont été présentés comme un grand geste humanitaire. Les rapports de Maynard brossent un tableau radicalement différent.
Le chirurgien décrit un schéma récurrent: la nourriture est disposée dans un périmètre clôturé. Les portes restent fermées jusqu’à ce que la foule soit bien plus nombreuse que la quantité de nourriture disponible. Puis les portes étroites s’ouvrent, le chaos éclate – et à ce moment-là, des soldats israéliens et des drones quadricoptères ouvrent le feu sur des civils non armés. Les victimes: principalement des jeunes garçons de 11, 12 ou 13 ans – les familles envoient les plus costauds chercher à manger.
Mais ce qui est vraiment bouleversant, c’est le système qui se cache derrière. Maynard et ses collègues de l’hôpital Nasser ont observé une étrange concentration des blessures par balle:
- Un jour: 19 jeunes garçons, tous touchés exclusivement à la tête et au cou
- Un autre jour: principalement des tirs à la poitrine
- Un autre jour encore: principalement des tirs dans le ventre
- Un samedi: quatre garçons, tous touchés exclusivement aux testicules.
«Cela dépassait le simple hasard», explique Maynard. «Nous avions l’impression qu’on jouait à un jeu. Aujourd’hui, on vise la tête, demain le ventre.» Un garçon de 12 ans s’est vidé de son sang sur la table d’opération entre les mains de Maynard – touché à l’aorte par un soldat israélien alors qu’il tentait d’aller chercher de la nourriture pour sa famille affamée.
La chaîne Channel 4 News a documenté les déclarations de Maynard.2 Le GHF et Johnny Moore – le même homme qui a affirmé publiquement qu’il n’y avait pas de famine à Gaza – qualifient ces rapports de «propagande du Hamas». La réponse de Maynard: «Je ne crois pas un mot de ce qu’ils disent. Les preuves que je vois de mes propres yeux sont écrasantes.» Entre-temps, Moore est affilié à la Liberty University de Lynchburg, en Virginie – une carrière remarquable pour quelqu’un sous la supervision duquel des enfants ont été abattus lors de distributions de nourriture.
La torture en tant que politique étatique
Maynard fait état d’un programme systématique d’enlèvements et de tortures à l’encontre des professionnels de santé palestiniens. Près de 500 professionnels de santé ont été enlevés par les forces armées israéliennes depuis octobre 2023 et détenus sans inculpation dans des prisons israéliennes. Aucun d’entre eux n’a jamais été accusé d’un crime. Aucun n’a eu droit à un procès.
Maynard a enregistré des témoignages vidéo et audio détaillés de survivants. Ce qu’ils décrivent relève des manuels de torture de régimes autoritaires:
- 60 jours d’aveuglement continu les yeux bandés
- Electrochocs sur les parties génitales – une spécialité récurrente
- Coups pendant des périodes de 12 heures
- Position forcée à genoux ou assise pendant 60 jours sans interruption – interdiction de s’allonger, sommeil impossible
- Des chiens équipés de caméras et d’armes à feu, envoyés dans des hôpitaux par télécommande pour attaquer des personnes de manière ciblée.
Un chirurgien orthopédiste de renom, avec lequel Maynard avait encore pris un café en mai 2023, a été torturé à mort. La cause du décès, documentée par les enquêtes de Sky News: des viols quotidiens pendant deux semaines jusqu’à la mort. Son corps n’a jamais été restitué.
Un jeune chirurgien plasticien avec lequel Maynard avait travaillé à l’hôpital Shifa a été retrouvé mort à environ un kilomètre de l’hôpital – les mains attachées dans le dos, une balle dans la tête. Sa mère gisait à ses côtés, également ligotée, également abattue.
Après le retrait israélien de l’hôpital Al-Shifa, 300 civils ont été retrouvés morts – beaucoup avaient les mains attachées dans le dos, beaucoup avaient reçu des balles dans la tête. Des patients. Du personnel. Des personnes non armées.
L’organisation Healthcare Workers Watch a minutieusement documenté ces cas.3 Maynard a transmis ses témoignages à la Cour pénale internationale. Le véritable scandale, c’est que cela n’ait eu aucune incidence sur la politique occidentale.
La famine comme arme de guerre
Maynard décrit la situation alimentaire catastrophique avec la précision d’un clinicien. Après la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, le gouvernement israélien a imposé un blocus total: plus aucun aliment, aucune aide médicale, aucune nourriture pour bébés n’arrivait à Gaza.
** Figurines de l’exposition «Desperté en Palestina» («Je me suis réveillé en Palestine»), présentée au printemps 2024 à Grenade, en Espagne. Organisée par Alfonso Masó, professeur d’art, en collaboration avec des militants locaux. Les figurines ont été façonnées à partir de film adhésif transparent/film d’emballage, combiné à des mains en plâtre et des têtes modelées. Les personnes représentées semblent blessées, traumatisées ou sans défense. La matérialité éphémère et transparente a été choisie délibérément pour illustrer la vulnérabilité et la déshumanisation.
Les conséquences étaient immédiatement visibles au bloc opératoire. Maynard opérait des patients présentant des blessures graves, mais surmontables – pourtant, les tissus ne cicatrisaient pas. «Ils se désagrégeaient», rapporte-t-il. «Parce qu’ils étaient tellement sous-alimentés que le corps n’avait plus de ressources pour la cicatrisation.» Il n’y avait ni alimentation par voie intraveineuse, ni alimentation par sonde. La petite Habiba, une fillette de 11 ans dont l’œsophage était fracturé – la spécialité de Maynard à Oxford –, a survécu à la reconstruction nocturne complexe, mais est décédée quatre semaines plus tard. Non pas à cause de l’opération. Mais parce que l’hôpital n’avait rien pour la nourrir.
Dans l’unité de soins intensifs néonatals, quatre prématurés sont morts de faim parce que leurs mères, elles-mêmes sous-alimentées, ne pouvaient pas les allaiter et que tout le lait maternisé avait été confisqué à la frontière. Des médecins américains avaient apporté du lait maternisé – on le leur a confisqué à la frontière.
Maynard lui-même a perdu huit kilos en un mois. Il n’a pas reconnu un de ses amis chirurgien: l’homme avait perdu 40 kilos.
Le témoin clé que le système ne peut réduire au silence
Ce qui rend Maynard si dangereux pour le discours de propagande israélien, ce n’est pas son activisme politique. C’est son immunité institutionnelle totale. Professeur à Oxford. Chirurgien oncologue. Humanitaire qui se rend à Gaza depuis 16 ans. Pas un membre du Hamas. Pas un islamiste militant. Un médecin britannique d’une soixantaine d’années qui ne fait rien d’autre à Gaza que ce que font les médecins partout dans le monde: sauver des vies.
La réaction de l’establishment britannique à ses rapports était révélatrice. Maynard et ses collègues ont remis au Premier ministre Keir Starmer un dossier détaillé contenant des preuves photographiques et écrites. Ils ont rencontré des hauts fonctionnaires de l’administration Biden – dont Samantha Power, rendue célèbre par son livre sur la prévention du génocide, récompensé par le prix Pulitzer, et qui siégeait au Conseil national de sécurité pendant la guerre de Gaza. Maynard a posé sur la table des photographies couleur plastifiées de bébés touchés à la tête, d’enfants amputés, d’enfants affamés.
La réaction? Des hochements de tête amicaux. Aucune action. Power est aujourd’hui de retour à Harvard.
La BBC, à laquelle Maynard s’est adressé à plusieurs reprises, a refusé de diffuser ses reportages détaillés sur les tirs systématiques contre des adolescents. Selon Maynard, certains journalistes de la BBC auraient été prêts à tout pour diffuser la vérité – ils ont été stoppés par leurs rédactions. Maynard qualifie de «fausse impartialité» la pratique de la BBC consistant à ajouter systématiquement la mention «ministère de la Santé dirigé par le Hamas» à chaque reportage sur Gaza, alors que les porte-parole de l’armée israélienne s’expriment sans aucune restriction de ce type. Le cas du porte-parole israélien David Mencer, qui a calomnié sur BBC Radio 4 un médecin que Maynard connaît personnellement depuis 16 ans en le qualifiant de «haut commandant du Hamas», illustre bien la méthode: présenter des mensonges comme des opinions à part entière.
Les raisons de tout cela
Maynard l’exprime avec la retenue du scientifique, mais la conclusion est inévitable: «Il me semble qu’Israël a pour mission très claire d’expulser les Palestiniens de Gaza.» La destruction du système de santé, le meurtre du personnel médical, l’affamement de la population – tout cela n’est pas le simple corollaire d’une guerre contre le Hamas. Ce sont les instruments d’un nettoyage ethnique.
Les chiffres des morts corroborent cette analyse. Le ministère de la Santé de Gaza, officiellement reconnu et que l’armée israélienne elle-même ne conteste plus, recense plus de 76 000 personnes tuées directement par les hostilités. La revue médicale The Lancet estime que ce chiffre est sous-évalué d’environ 50% en raison des milliers de victimes ensevelies sous les décombres. A cela s’ajoute la surmortalité due à l’absence de traitement contre le cancer, à la destruction des appareils de dialyse, aux maladies infectieuses et surtout à la malnutrition systématiquement provoquée. Les estimations les plus prudentes tablent sur plus de 250 000 morts – soit plus de 10% de la population de Gaza. D’autres calculs sont encore nettement plus élevés.
L’interview qui brise le discours dominant
L’entretien complet avec Tucker Carlson est un document d’une importance exceptionnelle.4 Alors que les médias traditionnels restent soit silencieux, soit édulcorent leur couverture au nom d’une «fausse impartialité», Carlson offre l’espace sans filtre dont un témoin oculaire de cette envergure a besoin.
Les déclarations de Maynard sont d’autant plus précieuses qu’elles échappent à toute instrumentalisation politique. Il ne fait aucune comparaison avec les nazis – la définition de l’IHRA5 de l’antisémitisme punit précisément cette comparaison et criminalise ainsi de manière préventive le parallèle historique le plus évident. Or, comme on le sait, tous les Palestiniens, tout comme tous les Arabes, sont des Sémites; le génocide vise donc les Sémites. Au lieu de cela, Maynard se contente de décrire ce qu’il a vu. Et ce qu’il a vu suffit amplement.
Ce que Maynard a documenté à Gaza – la destruction ciblée d’hôpitaux, l’affamement systématique, la torture de médecins, l’exécution d’enfants dans les centres de distribution de nourriture selon un schéma corporel changeant chaque jour – répond à toutes les définitions imaginables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Le fait que les gouvernements occidentaux ne se contentent pas de tolérer cela, mais le financent avec l’argent des contribuables, en fait des complices.
1 https://www.youtube.com/watch?v=AHPmW-XKfCM
2 https://www.channel4.com/news/teenagers-being-shot-by-israeli-soldiers-british-surgeon-in-gaza
4 https://www.youtube.com/watch?v=AHPmW-XKfCM
5 https://de.wikipedia.org/wiki/International_Holocaust_Remembrance_Alliance