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Derrière la dernière transition politique à Bagdad se cache une lutte plus acharnée pour déterminer qui fixe les limites du pouvoir irakien, et comment Washington les fait respecter.

Le 23 juin, la chorégraphie sécuritaire habituelle de la Zone verte de Bagdad a soudainement changé. Ce quartier, qui abrite le gouvernement irakien, le parlement, les missions diplomatiques étrangères et la vaste ambassade américaine, est normalement gardé par la Division spéciale irakienne, dont les troupes et les véhicules blindés y sont présents en permanence. Ce jour-là, cependant, le niveau de vigilance est passé de la routine à l’état d’alerte.
Deux hélicoptères, qui seraient des hélicoptères de combat AH-64 Apache, ont atterri à la zone d’atterrissage « Washington Landing Zone », près du complexe de l’ambassade américaine. Les mêmes sources ont signalé un déploiement inhabituel de personnel américain, notamment des agents du FBI, près de l’ambassade et en face du quartier général du Commandement des opérations conjointes irakien.
Des sources ont indiqué à The Cradle que ces forces étaient arrivées pour assurer la sécurité d’une délégation américaine. Les enquêteurs sont ensuite partis à bord de véhicules blindés arborant des plaques diplomatiques, tandis qu’un autre groupe sécurisait le périmètre de l’aéroport et un pont surplombant le complexe.
Selon ces sources, il s’agirait de la première fois qu’une force étrangère nouvellement arrivée prenait en charge cette position. Ces précautions semblaient refléter la crainte que la délégation ne soit prise pour cible par des drones.
De tels mouvements revêtent une importance particulière dans la Zone verte, où les institutions de l’État irakien côtoient les missions étrangères qui continuent d’exercer une influence sur elles.
Un trajet de quelques centaines de mètres peut donc révéler qui contrôle l’accès, qui assure la protection et quelle évaluation de la sécurité prévaut. À cette occasion, ce déploiement américain inhabituel a transformé une visite d’enquête par ailleurs discrète en une démonstration visible d’autorité au cœur même de l’État irakien.
Le dossier Savaya
Escortée par des unités de sécurité, l’équipe du FBI s’est rendue en convoi de 4×4 de l’ambassade au palais du gouvernement. Après une réunion d’environ une heure, la délégation est revenue dans l’enceinte de l’ambassade, située sur le même tronçon de la Zone verte, séparée du palais par une route et un rond-point.
Selon les sources de The Cradle, la visite des enquêteurs portait principalement sur l’ancien Premier ministre irakien Mohammed Shia al-Sudani et sur un dossier politiquement explosif : celui de Mark Savaya, l’ancien envoyé spécial du président américain Donald Trump en Irak.
Savaya, un homme d’affaires irako-américain entretenant des liens étroits avec Trump mais dépourvu d’expérience diplomatique, avait été nommé envoyé en octobre 2025. Fin janvier, il n’occupait plus ce poste. Reuters a rapporté que Savaya n’était jamais officiellement devenu employé du Département d’État et n’avait effectué aucune visite officielle en Irak après sa nomination. Son mandat, bref et irrégulier, a néanmoins coïncidé avec des pressions directes des États-Unis concernant la sélection du prochain Premier ministre irakien.
Selon des informations obtenues par The Cradle, le FBI a interrogé M. Sudani au sujet d’allégations selon lesquelles M. Savaya aurait reçu des fonds irakiens à plusieurs fins. L’un des objectifs présumés était d’inciter M. Trump à intervenir publiquement contre le retour de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, dont Washington s’opposait ouvertement à la candidature.
Des sources américaines ont indiqué à The Cradle que les enquêteurs se sont concentrés sur la manière dont l’argent aurait été transféré, sur les personnalités irakiennes de haut rang impliquées et sur ce que chacune attendait en contrepartie. Ces sources affirment que Savaya a reçu des fonds de Sudani et a conclu des accords avec pas moins de 30 responsables irakiens.
Barrack prend les rênes
Les détails qui ressortent de l’enquête suggèrent que les paiements présumés s’inscrivaient dans le cadre d’un projet politique plus large. Savaya aurait été chargé de mettre en place un groupe de pression proche de Trump, capable de faire pression sur Washington pour qu’il impose des sanctions au chef du pouvoir judiciaire irakien, le juge Faiq Zaidan.
Zaidan avait toutefois établi un lien solide avec Tom Barrack, l’ambassadeur américain en Turquie et envoyé présidentiel pour la Syrie, qui a par la suite pris en charge le dossier irakien. Selon certaines sources, Barrack aurait informé Zaidan de la mission présumée de Savaya et lui aurait indiqué qu’un parti irakien était à l’origine de cette initiative.
Cet épisode permet de mieux comprendre la suite des événements. Le limogeage de Savaya n’a guère réduit l’influence de Washington à Bagdad. Au contraire, le dossier irakien a été confié à un responsable plus puissant, disposant d’un accès direct à Trump et jouant un rôle de plus en plus important dans toute l’Asie occidentale.
Sous l’égide de Barrack, Washington a commencé à s’impliquer plus directement dans la transition politique irakienne, écartant les intermédiaires concurrents par l’intermédiaire desquels il exerçait auparavant son influence.
Ce changement a également réduit la marge de manœuvre dont disposaient les acteurs irakiens habitués à cultiver des canaux distincts vers Washington. Les agissements rapportés de Savaya, qu’ils soient fondés ou non, reflétaient un système bien connu dans lequel les factions politiques cherchaient à exercer leur influence par le biais de relations personnelles, de lobbying et de promesses concurrentes.
L’arrivée de Barrack a placé ces canaux sous l’autorité d’un envoyé déjà habilité à négocier sur plusieurs dossiers régionaux. Les responsables politiques irakiens pouvaient toujours négocier, mais c’était Washington qui fixait les conditions et déterminait qui avait accès à la Maison Blanche.
Le partenaire choisi par Washington
Dans les jours qui ont précédé le déplacement du Premier ministre irakien Ali Faleh al-Zaidi à Washington en juillet, Bagdad préparait bien plus que les dossiers économiques et politiques officiellement inscrits à l’ordre du jour des négociations. Son équipe savait que l’administration Trump jugerait le nouveau gouvernement sur trois enjeux liés : la mise des armes sous le contrôle de l’État, la lutte contre la corruption et la réduction de l’influence des factions de la résistance au sein des institutions irakiennes.
Les conseillers de Zaidi comprenaient également que des allégations concernant l’argent et l’accès au cercle de Trump pourraient jeter une ombre sur la visite. Ils ont donc présenté son gouvernement comme marquant une rupture avec l’administration précédente, soulignant qu’il avait hérité d’un lourd fardeau politique et qu’il n’était pas responsable des accords ou des contacts établis avant son entrée en fonction.
Ce message s’adressait clairement à Washington, Zaidi promettant une plus grande transparence et un engagement direct avec l’administration américaine.
Ces signaux politiques ont largement dépassé le cadre des réunions à huis clos. Trump a réservé à Zaidi un accueil chaleureux à la Maison Blanche, présentant le nouveau Premier ministre comme le visage d’une nouvelle phase dans les relations américano-irakiennes. La visite s’est accompagnée de mesures de sécurité importantes : des routes ont été fermées autour de la résidence et des lieux de destination de Zaidi, et des hélicoptères ont été affectés à l’escorte de certaines parties de son cortège.
Trump a exprimé de manière inhabituellement explicite le rôle joué par Washington dans l’ascension de Zaidi. Faisant apparemment référence à Maliki, il a déclaré qu’il avait été « très important » pour lui qu’un autre candidat prenne ses fonctions, ajoutant : « » (« J’ai joué un rôle. ») Trump a ensuite déclaré : « Je me suis battu pour cela », avant de prédire que Zaidi deviendrait « un grand dirigeant au Moyen-Orient, au-delà de l’Irak ». Cette réception équivalait à un soutien public au dirigeant irakien que Washington avait contribué à porter au pouvoir.
Un partenariat assorti de conditions
La visite s’est conclue par la signature d’accords impliquant des entreprises américaines dans les secteurs du pétrole, de l’énergie, des infrastructures et de l’investissement. Le ministre irakien du Pétrole a par la suite estimé la valeur des accords énergétiques conclus au cours de ce voyage à environ 200 milliards de dollars, tandis que d’autres accords promettaient un rôle accru aux entreprises américaines dans la production et les voies d’exportation irakiennes.
Pourtant, l’offre de Washington était assortie de conditions politiques claires. La coopération économique dépendait de la mise en œuvre par Bagdad de ce que les États-Unis appellent des «réformes», notamment un contrôle plus strict des factions de la résistance, une plus grande distanciation vis-à-vis de Téhéran et un gouvernement central plus fort, aligné sur les priorités de Washington.
L’affaire Savaya met ces conditions en lumière de manière plus crue. La corruption n’est plus traitée uniquement comme une affaire judiciaire interne, mais comme un instrument par lequel Washington mesure l’obéissance, identifie les partenaires acceptables et sanctionne les personnalités qui agissent en dehors de ses canaux privilégiés.
Pour le gouvernement de Zaidi, le partenariat promis par Washington a un coût politique. Les événements du 23 juin suggèrent que le soutien américain à un nouveau visage à Bagdad s’inscrit dans un effort plus large visant à gérer la transition, à mettre sur la touche les réseaux qu’il considère comme hostiles et à maintenir les frontières politiques de l’Irak fermement sous le contrôle de Washington.