Cette gauche “forcément” immorale

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Yves de Kerdrel

La morale publique n’est pas une affaire de loi ou de décret adoptés à la hâte. C’est juste un état d’esprit et la plus belle forme de respect due aux Français.

La semaine qui vient de s’écouler sonne le glas de “la gauche morale”. De cette gauche que Marguerite Duras, grande amie de François Mitterrand, qualifiait de « forcément morale ». L’affaire Cahuzac et celle liée aux opérations financières réalisées dans les paradis fiscaux par le trésorier de la campagne présidentielle de François Hollande sont bien plus graves que toutes les perversités révélées dans le sillage des différents dossiers Strauss-Kahn.

De quoi s’agit-il ? Dans le cas de Jérôme Cahuzac, il y a trois aspects différents, mais tous aussi graves. D’abord, celui d’un homme qui ment effrontément à la nation tout entière, à ses collègues députés et au président de la République « les yeux dans les yeux ». Ensuite, celui d’un Français qui a choisi délibérément et depuis vingt ans de frauder le fisc, de ne pas respecter les règles communes qui font de l’impôt l’un des ciments de la citoyenneté. Enfin, celui d’un ministre du Budget (donc chargé de toute la législation fiscale) qui n’hésite pas à lancer au mois de novembre un grand plan de lutte contre la fraude… Délit qu’il commet à titre personnel depuis des années.

Tout cela conduit à un gâchis gigantesque. D’abord, un homme brisé par « la spirale du mensonge », lâché par tous ses amis, comme le fut en son temps PierreBérégovoy, et obligé de se terrer dans le maquis corse comme un bandit de grand chemin. Ensuite, avec sa démission, le gouvernement a perdu l’un de ses meilleurs techniciens en matière budgétaire, dans une période, ô combien délicate, où la France doit renégocier avec Bruxelles ses engagements de réduction du déficit public. Enfin, cette chute, ce parjure, ce scandale réveillent naturellement les instincts les moins flatteurs d’une France qui a toujours envie de crier “tous pourris !” à sa classe politique ou encore “qu’ils s’en aillent !”, à la manière de Jean-Luc Mélenchon.Mais il y a bien plus révélateur encore sur cette gauche qui nous gouverne : c’est la divulgation par le journal le Monde des nombreux et complexes placements financiers réalisés par Jean-Jacques Augier, personnage peu connu mais qui fut le trésorier de la campagne présidentielle de François Hollande. Voici donc un de nos anciens très hauts fonctionnaires, inspecteur des finances de surcroît, pris la main dans le pot de confiture, à utiliser des boîtes aux lettres dans des destinations improbables, pour échapper à l’impôt… en toute légalité. Car là est sa ligne de défense : tout ce qu’a fait cet homme d’affaires aux activités multiples n’avait peut-être rien d’illégal, mais tout d’immoral.

Et voilà résumée en deux scandales l’immoralité définitive de cette gauche qui entend toujours moraliser la vie politique, qui donne des leçons à la terre entière, en matière de bonne citoyenneté, de justice fiscale ou d’efforts demandés aux plus riches et qui applique le fameux principe « faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ».

Ce n’est pas un hasard si la gauche française a sombré dans cet abîme d’immoralité. Ce n’est pas un accident de l’histoire si les relations complexes de François Mitterrand et de certains de ses proches avec l’argent sont supplantées aujourd’hui par des scandales sans commune mesure avec les affaires Pelat, Boublil ou Traboulsi. Les socialistes sont peu à peu sortis de leur isolement et de leur relation malsaine avec les communistes pour se frotter au monde des affaires, pour découvrir les réalités, les avantages et les rouages de l’économie de marché. C’est ce qui permet à certains d’entre eux d’être soit des “libéraux de gauche”, soit des sociaux-démocrates à l’allemande, soit enfin des adeptes de la fameuse “troisième voie” prônée par Tony Blair.

Mais alors que certains d’entre eux menaient cette révolution intellectuelle et culturelle, le coeur battant de la gauche continuait à dénoncer la finance, l’argent, la création de richesses, de manière non pas à ce qu’elle reste morale mais à draguer de manière grossière les électeurs les plus proches du PC ou du Front de gauche. C’est ce qui a conduit un François Hollande, aujourd’hui président de la République, à déclarer il y a un an au Bourget : « Je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. » Aujourd’hui, le roi est nu. Il pense pouvoir “remoraliser” la vie politique avec des textes bricolés à la hâte. Il n’a toujours pas compris que la morale n’était pas une affaire de loi, de décret ou de règlement. Que c’était juste un état d’esprit et la plus belle forme de respect due aux Français. Et que dans ce domaine, la gauche a perdu toute crédibilité. Elle est devenue “forcément” immorale.

kerdrel@valmonde.fr

Source : http://www.valeursactuelles.com/ 10/04/2013

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