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Acronyme de « Daoulah islamiya fi el Irak wal Cham », ce qui signifie l’Etat islamique en Irak et au Levant, Da’ech est le parapluie d’une multitude de composantes islamistes, idéologiquement se réclamant du « salafisme jihadiste », mais ayant des origines nationales et organisationnelles diverses : on y trouve des activistes venant d’Arabie saoudite, de Tchétchénie, de Libye, du Maroc, de Jordanie, etc. Un noyau dur est identifiable constitué de Syriens de Syrie et d’Irakiens d’Irak.

De Al-Qaïda à Da’ech

A l’origine en 2006, le groupe Al-Qaïda d’Irak, dirigé par Abou Moussab Zarkawi déclare l’instauration d’un Etat islamique en Irak mettant, peu avant sa mort, les dirigeants d’Al-Qaïda devant le fait accompli. Il est à noter que des divergences importantes de doctrine et de stratégie existaient entre la direction d’Al-Qaïda incarnée par Ben Laden et Zawahiri et sa succursale irakienne dirigée par Abou Moussab Zarkawi. Dans une lettre adressée par Ayman al-Zawahiri à ce dernier, le numéro deux d’Al-Qaïda invitait les moujahidins d’Irak à cibler leurs actions contre les forces américaines et les collaborateurs irakiens sans s’attaquer aux autres communautés chi’ites ou chrétiennes ou d’autres factions de la résistance irakienne. Une mise en garde semblable avait été adressée à Zarkawi par l’homme qui fut sa principale référence idéologique lorsqu’il était encore en Jordanie, le théologien salafiste-jihadiste (Jordanien) Abou Mohammad Maqdissi.

Ce dernier dénonçait les attaques aveugles commanditées par Zarkawi contre les lieux de culte chi’ites. Il s’agissait en réalité d’une divergence stratégique au sein de la mouvance salafiste-jihadiste. Cette contradiction a d’ailleurs été soulignée par le dernier communiqué publié par Da’ech, dénonçant les positions de l’actuel dirigeant d’Al-Qaïda Ayman al-Zawahiri. Ce texte rappelle l’historique des oppositions entre la maison mère et sa succursale irakienne. Du point de vue de Zarkawi et de ses successeurs, le combat contre les Chi’ites irakiens et ce qu’ils considèrent comme le projet impérial safavide iranien est aussi, sinon plus important que la lutte contre l’hégémonie américaine. Cette précision est fondamentale, expliquant ainsi que Da’ech ait pu rallier de nombreuses recrues originaires des régions sunnites en Irak sur fond de guerre civile intercommunautaire dans ce pays.

Contre Al-Nosra et Al-Qaïda !

Avant l’expansion de la crise en Syrie (automne 2011), Da’ech est en grande difficulté en Irak, subissant des revers face aux services de sécurité et de renseignement irakiens. En raison de son extrémisme et de son sectarisme, l’organisation s’était coupée d’une partie significative de la communauté sunnite irakienne. Elle est en guerre continuelle avec d’autres groupes de la résistance irakienne. Durant l’été et l’automne 2011, une partie conséquente des effectifs de Da’ech (Irakiens et Syriens) vont s’infiltrer en Syrie pour prêter main forte à la rébellion qui s’amplifie contre le régime de Damas. Ces effectifs constitueront le front Al-Nosra (le secours, l’assistance ou l’appui). Il est intéressant de rappeler que le nom du groupe sera tiré de la dernière phrase d’une livre intitulé « L’appel à la résistance islamique mondiale » écrit par Abou Moussab Alsouri (de son vrai nom Moustapha Al-Rifaï Sit Mariam), Syrien né à Alep en 1958, considéré par les GIA algériens comme l’une de leurs principales références. L’embryon d’Al-Nosra avait fait partie des « Avant-gardes combattantes », groupe dissident des Frères musulmans syriens qui devait déclencher la révolte armée contre des officiers syriens alaouites entraînant le siège, puis la répression de Hama en 1982. A la suite de ces événements, Alsouri a fui la Syrie pour rejoindre Abdallah Azam, le mentor de Ben Laden en Afghanistan.

Cet homme a joué un rôle très important pour regrouper tous les moudjahidines au sein d’Al-Nosra. Au départ, ce rassemblement adopte un profil bas et se concentre sur le combat contre le régime de Bachar al-Assad, ne voulant pas entrer en conflit avec les autres composantes de la révolte syrienne. Le Front Al-Nosra a comme émir désigné Abou Mohammad al-Julani. En avril 2013, Abou Baker al-Bagdadi, l’émir de l’Etat islamique d’Irak déclare la fusion de son organisation avec le pays de Cham et rappelle à l’ordre son second Al-Julani.

Celui-ci rejette la fusion et en appelle à Ayman al-Zawahiri pour lui faire arbitrer le litige. Le nouveau chef d’Al-Qaïda ne reconnaît pas la fusion. Avec l’extension des opérations militaires en Syrie et la mainmise de Da’ech sur les puits de pétrole de Syrie, l’autonomisation financière favorise une augmentation substantielle de ses effectifs. L’organisation estime désormais qu’elle est capable de créer un Etat et de s’autoproclamer comme « direction du Jihad mondial » à la place de Zawahiri et d’Al-Qaïda… De fait, Al-Qaïda reste muette sur les derniers événements d’Irak malgré des appels réitérés de plusieurs groupes armés se sentant en rupture de référence théologico-stratégiques.

Recomposition actuelle

Très encadrée par les services de renseignements turcs et les bailleurs de fonds saoudiens, la situation actuelle paraît désormais résulter d’une convergence assemblant plusieurs acteurs composites et hétérogènes impliquant : une révolte populaire sunnite face à l’incurie de la politique de discrimination et de corruption du gouvernement de Nouri al-Maliki ; l’armée de la Confrérie Naq Shabandi (appellation générique des groupes armés liés au parti Baath dirigé par l’ancien numéro deux du régime de Saddam Hussein – Ezzat Ibrahim al-Duri -); plusieurs grandes tribus sunnites ayant en leur sein de nombreux soldats et officiers de l’ancienne armée irakienne ; enfin, de nombreux citoyens sunnites excédés par la gouvernance de Maliki.

La rapidité de l’extension de la rébellion et l’effondrement de la nouvelle armée irakienne ne peuvent s’expliquer qu’en tenant compte de cette réalité. Da’ech, avec ses effectifs est à elle seule incapable de prendre le contrôle d’un si vaste territoire. Vraisemblablement Bagdad sera défendue – avec ou sans les américains – mais une zone grise de combats ponctuels s’instaurera durablement à l’image de celle qui déstabilise le Nord Mali et une partie du Sahel.
Par Richard Labévière

Source : espritcorsaire.com  le 24/06/2014