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Le constat de ce début de siècle est que l’augmentation des revenus du capital ne s’est pas traduite par une amélioration du bien-être économique général. Ca n’est pas le fonctionnement normal d’une économie de marché.
Piketty jette également un regard neuf sur les quelque trente ans qui ont suivi la Grande Dépression et la Seconde Guerre mondiale. Peut-être en raison de la cohésion sociale inhabituelle que peuvent susciter des événements cataclysmiques, il considère cette période comme une anomalie historique de croissance économique rapide durant laquelle la prospérité était partagée au bénéfice de tous, notamment des plus défavorisés.
Il éclaire autrement les idées de « réformes » vendues par Reagan et Thatcher dans les années 1980 en tant qu’accélérateurs de croissance qui devaient profiter à tous. Leurs réformes ont été suivies par davantage d’instabilité et une croissance plus faible, qui a bénéficié seulement aux plus riches.
L’analyse de Piketty soulève des questions fondamentales à la fois sur la théorie économique et sur l’avenir du capitalisme. Elle met en évidence une importante hausse du rapport capital-production. La théorie standard associe une telle hausse à une chute des revenus du capital et à une hausse des salaires. Mais, aujourd’hui, c’est le contraire : ce sont les salaires qui baissent mais pas les revenus du capital. Aux Etats-Unis, par exemple, le salaire moyen stagne depuis quarante ans.
L’explication la plus évidente est que l’augmentation du capital mesuré ne correspond pas à une augmentation du capital productif – et les données semblent en accord avec cette interprétation. Une grande partie de l’augmentation du capital tient à une hausse des prix dans l’immobilier. Avant la crise financière de 2008, il est apparu une bulle immobilière dans de nombreux pays ; et même aujourd’hui la « correction » n’est peut-être pas encore achevée. Cette hausse des prix est peut-être aussi la conséquence d’une concurrence entre les riches pour des biens de prestige – une maison en bordure de plage ou un appartement sur la 5e Avenue à New York.
Il arrive aussi qu’une hausse du capital financier mesuré corresponde simplement à un déplacement du capital « non mesuré » au capital mesuré – un déplacement qui peut traduire en réalité une dégradation de l’économie. Si le pouvoir des monopoles s’accentue ou si des firmes (les banques, par exemple) mettent au point des méthodes plus efficaces pour exploiter les clients ordinaires, cela se traduira par une hausse des profits et, après capitalisation, par une hausse du capital financier.
Quand cela se produit, il est évident que le bien-être général et l’efficacité économique diminuent, alors que l’on mesure officiellement une augmentation du capital. Cela tient à la non-prise en compte de la diminution correspondante de la valeur du capital humain – le patrimoine des travailleurs.
Par ailleurs, si les banques parviennent à utiliser leur influence politique pour socialiser leurs pertes et conserver une part de plus en plus grande de leurs gains mal acquis, le capital mesuré du secteur financier augmente. De la même manière, si les entreprises réussissent à convaincre l’Etat de verser un prix exorbitant pour leurs produits (c’est le cas des grands laboratoires pharmaceutiques) ou si elles peuvent obtenir les richesses d’un pays à un prix inférieur à celui du marché (c’est le cas des compagnies minières), le capital financier mesuré augmente, tandis que la diminution du patrimoine des citoyens ordinaires reste invisible.
Ce que nous observons – une stagnation des salaires et une montée des inégalités accompagnées d’une augmentation du capital – ne traduit pas le fonctionnement normal d’une économie de marché, mais ce que j’appelle un succédané de capitalisme. Le problème ne tient peut-être pas à la manière dont les marchés fonctionnent ou devraient fonctionner, mais à notre système politique, qui ne parvient pas à rendre les marchés concurrentiels et a conçu des règles qui encouragent les dysfonctionnements des marchés, permettant ainsi aux entreprises et aux riches d’exploiter autrui (ce que malheureusement ils font).
Certes, les marchés n’opèrent pas dans le vide. Il faut une réglementation, et elle doit provenir d’un processus politique. Trop d’inégalité économique dans un pays comme les Etats-Unis (et de plus en plus dans ceux qui suivent leur modèle économique) produit des inégalités politiques. Dans un tel système, les chances de progrès économique et de mobilité sociale deviennent inégales elles aussi.
Les prévisions de Piketty quant au creusement encore plus marqué des inégalités ne reflètent pas les lois inexorables de l’économie. Des changements simples – une fiscalité plus importante sur les bénéfices du capital et sur les successions, des mesures pour faciliter l’accès à l’éducation, une application rigoureuse des lois antitrust, une réforme de la gouvernance des entreprises qui limite les revenus des dirigeants et une réglementation financière qui empêche les banques d’exploiter le reste de la société – réduiraient sensiblement les inégalités.
Avec une législation appropriée, nous pourrions peut-être même restaurer la croissance économique rapide et partagée qui caractérisait les sociétés de classe moyenne au milieu du XXe siècle.
Joseph E. Stiglitz, est prix Nobel d’économie et professeur à l’université Columbia à New York.
Source: lesechos.fr
