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Mercredi 24 septembre 2014
Discours prononcé cet après-midi lors du débat devant le Parlement sur l’engagement des forces armées françaises en Irak.
Monsieur le Président
Monsieur le Premier ministre, mes chers collègues,
Avec plusieurs membres du groupe UMP, je me suis rendu au début du mois en Irak pour témoigner de notre solidarité aux Chrétiens d’Orient.
Ils sont là depuis 2000 ans, témoins d’une très longue histoire qui vit peut être ses derniers jours.
Aujourd’hui, ils n’ont pour choix que la fuite ou la mort et ils voient dans la France, la nation protectrice qu’ils appellent à la rescousse.
Dans les camps de réfugiés, j’ai écouté les témoignages.
A cinq heures d’avion de Paris, on tue, on viole, on torture, on vend des femmes sur les marchés, on détruit des églises, on dynamite des mosquées séculaires. Des milliers de morts, près de deux millions de personnes déplacées.
Les fanatiques de l’EIIL ne forment pas une organisation terroriste comme nous avons pu en affronter autrefois.
Cette organisation ne vit pas dans l’ombre, elle a pris le pouvoir sur des provinces et des villes.
Elle a des moyens financiers avec les revenus tirés de la vente de pétrole.
Elle a une assise territoriale, qu’elle veut étendre en bousculant les frontières fragiles du Moyen Orient.
Elle détient de puissants moyens militaires tirés du chaos irakien.
Elle a une connaissance intime de nos sociétés et de nos points de vulnérabilité.
Elle s’appuie sur des groupes vassaux qui nous défient directement, comme en Algérie où l’un de nos compatriotes est menacé d’exécution.
Tout doit être entrepris pour sauver Hervé Gourdel vers lequel vont à cet instant toutes nos pensées, mais nous ne pouvons pas céder aux ravisseurs.
Dans son histoire, la France a souvent été exposée au terrorisme.
Dans chaque cas, ce terrorisme prenait la forme d’un chantage macabre, mais il y avait cependant toujours présent l’idée d’une revendication, d’une négociation.
Avec l’Etat islamique nous avons changé de monde.
On ne négocie pas, on tue.
On ne cherche pas à sauver sa propre vie, on souhaite la mort, dans un combat salvateur contre un monde prétendu décadent : «l’Occident infidèle» bien sûr, mais aussi les «mauvais» Musulmans, jusqu’à ce que le califat règne sur la terre et impose à tous sa lecture de la Charia.
Refuser d’intervenir ? Ce serait assurer, aux portes de la Méditerranée, l’instauration d’un Etat fanatique ; ce serait être complice d’un crime contre toutes les valeurs de l’humanité.
Lorsque l’essentiel est en jeu, c’est-à-dire la liberté et la démocratie, lorsque la sécurité des Français est directement menacée, l’opposition ne se dérobe pas.
Aujourd’hui, il n’y a pas la droite, il n’y a pas le centre, il n’y a pas la gauche… Il y a la République debout !
Face au terrorisme, le groupe UMP ne tergiverse pas : il est pour l’action et pour l’unité nationale.
Nos armées peuvent compter sur notre soutien pour porter des coups décisifs à la capacité offensive de l’EIIL et appuyer tous ceux qui, sur le terrain, se battent pour faire reculer les djihadistes.
Mais ce moment d’unité nationale doit aussi être un moment de transparence.
On ne part pas en guerre les yeux fermés : pour cela, j’invite le gouvernement à clarifier sa position sur des points décisifs.
Nous sommes engagés dans une coalition internationale. 29 pays où organisations se sont réunies à Paris pour répondre à l’appel de la France.
Mais qu’en est-il aujourd’hui de cette coalition ?
Seuls la France et les Etats-Unis sont réellement engagés dans la bataille. Où est l’Europe ?
Lundi, vous étiez, Monsieur le Premier ministre, en Allemagne. Avez-vous reçu l’assurance d’un renforcement du soutien allemand et d’une participation à la coalition sur un plan autre qu’humanitaire?
De même, où est l’Italie, pays lui aussi très sensible à la cause des chrétiens d’Orient ?
Il faut intensifier la mobilisation diplomatique et battre le rappel.
L’action de la France répond à une demande formelle des autorités irakiennes mais cela ne nous dispense pas de passer par le conseil de sécurité des Nations Unies.
La résolution 2170 ne prévoit pas de recours à la force.
Il faut une nouvelle résolution. Sans elle, la coalition pourrait n’être internationale que de façade.
Il faut le faire maintenant, alors que les chefs d’Etat sont réunis, à New York, et que le Conseil de sécurité doit adopter ce soir une déclaration sur les filières djihadistes.
Malgré les blocages sur la Syrie de l’année 2013, ne nous laissons pas entraîner, dans le dépit et le contournement du Conseil de sécurité pour éviter la Chine et la Russie.
La lutte contre l’EIIL constitue une occasion pour renouer à l’ONU avec ces deux puissances qu’il faut réintégrer dans le jeu diplomatique. Car ce n’est qu’unie que la communauté internationale vaincra cette menace globale.
Face au danger où sont les pays de la région ?
Ils sont les premiers concernés par cette crise, par ces crimes, par cet affront lancé à la haute spiritualité de l’Islam. Où sont les héritiers d’Averroès ? Où est la révolte que devrait leur inspirer ces fanatiques ?
Nul n’a intérêt à laisser accréditer l’idée que cette intervention serait celle de l’Occident.
Certains s’engagent concrètement, mais la plupart sont sur leurs gardes, pour éviter une conflagration encore plus grande entre sunnites et chiites, entre arabes et non-arabes.
Grâce à sa tradition diplomatique, la France peut jouer un rôle.
Pour parler à l’Iran, dont on ne pourra se passer.
Pour parler à la Turquie, qui voit la menace à ses portes mais s’inquiète des ambitions kurdes.
Pour parler aussi aux Etats du Golfe, auxquels nous sommes liés – en particulier l’Arabie saoudite et le Qatar.
Sur ce point, il est impératif que notre diplomatie rompe avec le suivisme et conduise nos partenaires arabes à clarifier leur position.
Je le dis solennellement : la retenue ne saurait être l’ambiguïté.
On ne peut à la fois dire aux Européens : « intervenez, et nous vous soutenons financièrement», et dans le même temps fermer les yeux sur tous ces financements privés qui partent du Golfe ou d’ailleurs pour alimenter les réseaux fondamentalistes.
Cette duplicité a trop duré !
C’est pour y mettre un terme que j’ai proposé que la Cour pénale internationale puisse être saisie contre les auteurs des crimes de masse sur les territoires contrôlés par l’Etat islamique et contre ceux qui les financent.
Dernière interrogation : dans cet Orient en miettes, notre stratégie diplomatique et militaire est-elle bien claire ?
Depuis plusieurs mois, nous agissons au fil des évènements, dans le sillage de nos amis américains.
J’ai dit en son temps qu’il me paraissait hasardeux d’intervenir en Syrie sans mandat de l’ONU, que pour la moi la solution passait par un accord avec la Russie et l’Iran.
La suite des évènements n’a fait que confirmer cette conviction.
En découlent alors plusieurs interrogations : si la France intervient aujourd’hui, à juste titre, contre l’armée islamique, comment entend-elle conserver son autonomie de décision par rapport à une stratégie américaine, dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle a été difficilement lisible ces dernières années.
Quel est le but de guerre assigné à nos forces aériennes dans ce conflit ?
Est-il raisonnable de considérer que la mission s’arrêtera à la frontière de la Syrie, alors même que les bases-arrières de l’Etat islamique sont situées dans ce pays ?
J’ai été surpris d’entendre le Président de la République indiquer le 18 septembre que nos frappes viseraient uniquement l’Irak, et dire que les Américains s’éloigneraient de la légalité internationale s’ils frappaient la Syrie.
Curieux revirement, alors qu’il y a un an il expliquait qu’il fallait frapper en Syrie, même sans autorisation du conseil de sécurité…
Aujourd’hui, les Etats-Unis ont choisi d’agir sur le territoire syrien.
Cette question se posera vite à nous.
Que cherchons-nous ? Un simple repli des combattants de l’EIIL ou leur destruction ?
Si c’est leur destruction, alors nous n’aurons pas le choix car en matière de stratégie, rien n’est pire que les demi-interventions.
L’EIIL dispose d’une solide implantation en Syrie, où il est parvenu à rallier certains groupes extrémistes. De Syrie, il peut se projeter vers la Turquie, déstabiliser le Liban, la Jordanie. Restera-t-on les bras croisés ?
Nous avons livré des armes en Syrie sans d’ailleurs que le parlement en soit informé. A qui ont été livrées ces armes ? Où sont-elles aujourd’hui ? Vous nous devez une réponse.
Je connais le raisonnement selon lequel l’EIIL et Bachar Al Assad seraient des alliés objectifs… Je mesure l’argument mais je vois l’impasse.
Qu’on le veuille ou non, le combat contre l’Etat islamique ne sera victorieux que s’il est livré sur tous les fronts et sous toutes ses formes.
Dans les airs, nous faisons le travail, mais c’est sur le terrain que la victoire décisive devra être obtenue par les peshmergas Kurdes et l’armée irakienne, et, le moment venu, avec l’appui des tribus sunnites qu’il faudra convaincre.
J’ai rencontré les soldats kurdes.
Ils sont vaillants, expérimentés, mais leur armement reste rudimentaire malgré les livraisons d’armes qui restent insuffisantes pour faire la différence.
Nous devons aux Français la vérité.
La vérité, c’est que cette intervention expose notre territoire à des risques de représailles. La force de notre démocratie se juge à sa capacité à tenir le choc.
Le groupe UMP s’est pleinement associé au Projet de Loi visant à lutter contre la menace djihadiste, même si nous regrettons que nos amendements pour renforcer ce texte n’aient pas été retenus et si le cafouillage qui vient de se produire avec la famille Merah nous conduira à soutenir l’initiative de d’Eric Ciotti et de Pierre Lellouche de constitution d’une commission d’enquête.
La vérité, c’est que parmi les recrues étrangères de l’EIIL figurent un certain nombre de nos compatriotes.
Le virus est en France.
Il faut voir les messages insensés qui pullulent sur les réseaux : anti France, anti-juifs, anti musulmans. Un souffle malsain mine notre concorde nationale.
Il faut entendre les appels à la barbarie de ces français musulmans ou convertis à l’Islam, pour mesurer l’ampleur du défi qui est face à nous.
Pourquoi l’appel djihadiste rencontre un tel écho chez eux ?
Echec de notre modèle d’intégration ? Faiblesse de nos valeurs ? Impuissance des instances musulmanes officielles, pourtant les mieux placées pour montrer en quoi la dérive djihadiste n’a rien à voir avec la pratique de la religion ?
Ces questions ne doivent pas être taboues et la réponse ne peut se réduire à la surveillance étroite de ces jeunes qui préfèrent mourir pour un califat intégriste que vivre dans le pays des droits de l’Homme.
La vérité enfin, c’est que cette guerre peut être longue et difficile.
La question de la durée et du coût de cette opération est posée.
A l’occasion de la Loi de programmation militaire, j’ai tiré le signal d’alarme.
Malgré le dévouement et le professionnalisme de nos soldats à qui nous rendons hommage, nos armées peinent à remplir leurs missions déjà très lourdes.
Le budget de nos armées baisse mais le nombre et le rythme de leurs interventions augmentent.
Prenez-garde, Monsieur le Premier Ministre, à ce décalage car il n’y a pas de faute plus grave, pour un gouvernement, que celle qui consiste à ne pas se donner les moyens de sa politique extérieure.
Faire la guerre est parfois nécessaire, mais penser à ceux qui la font au péril de leur vie l’est encore plus !
Mes chers collègues,
Face au terrorisme, l’intérêt national est notre seul guide.
Unité face à la menace, solidarité avec nos armées, vigilance vis-à-vis des questions que soulève notre intervention : tel est, Monsieur le Premier ministre, le choix responsable de l’UMP.