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par Luc BEYER de RYKE,

Kobane résiste. Kobane tombera-t-il ? Kobane prend des allures de Stalingrad du Proche-Orient.

Verrouillé par des djihadistes de Daesh d’un côté, prise à revers par les mêmes grâce à la complaisance de la Turquie, y pénétrer est un exploit.

Pierre Barbencey de L’Humanité l’a tenté et réussi. Au-delà des opinions de chacun, ses chroniques et reportages sont à lire et à suivre. Pour ma part j’ai, à diverses reprises, rencontré Khaled Issa, porte-parole du PYD, le principal parti kurde d’opposition en Syrie. En clair, l’équivalent du PKK.

À deux reprises je me suis entretenu avec son dirigeant Saleh Muslim, de passage à Paris. Sur le sol syrien où les kurdes ont établi une zone autonome semblable à celle en Irak, ils ont à faire avec les djihadistes. Parmi eux des Belges et des Français. Entre Kurdes il n’y a pas d’unité. Ceux dont je parle sont depuis des années en guerre contre la Turquie. C’est le PKK dans l’Est du pays.

Alors qu’en Irak Barzani, il y a longtemps au moment de la Guerre du Golfe, m’avait dit lorsque je le vis à Erbil qu’il ne tolérerait pas que le PKK nuise aux relations excellentes qu’il avait avec Ankara Ocalan, lui, livra une lutte sans merci avant de tomber aux mains des Turcs. Il y est toujours.

Des périodes des trêves se succédèrent sur les ruines de villages kurdes nivelés par l’armée turque. Une armée qui de son côté a subi des pertes sévères.

Voici que surgit Daesh en Syrie et le siège de Kobane. Et là ce sont précisément les combattants du PKK (même s’ils portent un autre nom) qui sont le fer de lance de la résistance.

Devant la violence de l’affrontement, Barzani ne peut demeurer les bras croisés. D’autant que lui aussi a Daesh sur le dos et que les turcs n’ont pas bronché. Ce qui a conduit Barzani à envoyer des hommes à Kobane.

Un écheveau inextricable

Reste que l’imbroglio est total. On a perdu de vue Bachar El Assad. Ses soldats poursuivent une répression féroce. Indistinctement dirigée contre les islamistes et l’armée syrienne libre. Mais, qu’on se l’avoue au non, le coup de butoir contre Daesh en fait un allié objectif, au moins de manière circonstancielle. Quant aux États- Unis ils s’empêtrent dans une politique en dents de scie. Ils ont mis les chiites au pouvoir en Irak avec le désastreux Maliki qui fut évacué à grand peine. Mais pas avant que ce Premier ministre calamiteux eut dressé contre lui et sa commu-nauté la colère des sunnites. C’est elle qui a constitué le ferment unifiant les populations rurales et Daesh venu prêcher la révolte.

Devant la fureur et la barbarie de Daesh d’autres États sunnites rejoignent la coalition constituée par les États-Unis. C’est les cas de l’Arabie Saoudite, wahabite et zélatrice d’un islam rigou-reux. À tel point que, semble-t-il, il y aurait des ambiguïtés. Selon les Kurdes ils auraient à faire sur le terrain à des combattants appartenant à une « Armée de l’Islam » financée par les saoudiens.

La Turquie. Dans quel camp ?

Que dire alors de la Turquie membre de l’OTAN et candidate à l’Union Européenne ?

Les ambiguïtés ne sont en fait qu’apparentes. Point n’est besoin d’analyse compliquée.

C’est l’évidence qui parle. Et l’évidence est que pour Ankara les kurdes sont l’adversaire principal surtout s’ils sont représentés par le PKK. D’ailleurs à leurs yeux Kobane n’existe pas.

Il s’agit de « Ain Al Arab » (la fontaine des arabes) Khaled Issa le porte-parole à Paris du PYD explique : « Le Gouvernement turc nous reçoit, discute avec nous et, dès que nous avons le dos tourné, nous déclare terroristes.». Dès qu’il se livre, Erdogan se laisse aller pour dire « que les terroristes se battent entre eux ! »

Ayant été moi-même président de la Commission mixte chargée des relations entre le Parlement européen et de la Turquie je concède que l’Europe a manqué de franchise avec Ankara. L’établissement d’un partenariat solide eut mieux valu que des accords et des promesses d’intégration non tenus.

Le fossé s’est creusé, le fleuve d’une histoire séculaire a débordé.

Ne voilà-t-il pas qu’Erdogan lors de la visite pontificale en Turquie a réécrit l’Histoire. Adieu Christophe Colomb. C’était un imposteur. Les vrais découvreurs de l’Amérique ce furent des Musulmans au XIIe siècle.

Et voilà pour les Occidentaux qu’Erdogan estime « souffrir d’un égo surdimensionné ». S’il ne s’agissait que de cela. Mais aux dithyrambes s’ajoute l’invective : « L’Occident se dit l’ami du monde musulman mais n’aime que son pétrole, ses diamants, l’or, la main d’oeuvre à bon marché. Les Occidentaux […] veulent notre mort et aiment voir nos enfants mourir. ». Lorsqu’il se lance, Erdogan ne se sent plus de limites.

Dieu sait si je suis critique, sévère pour la politique israélienne mais ce n’est pas chercher à la mettre à raison de proclamer en parlant des Israéliens « qu’ils ont surpassé Hitler dans la barbarie ».

Il existe assez de raisons et d’arguments pour condamner les excès d’une politique tout en gardant le sens commun. Un dernier mot à propos de la Turquie.

Halki reste fermé !

Le pape François vient de s’y rendre .Tout au long de sa visite il a témoigné d’une approche humaine oecuménique et tolérante.

Ce qu’à la suite de tous ces prédécesseurs Recep Tayyib Erdogan n’a pas fait en ce qui concerne l’Institut de théologie orthodoxe de Halki. Il s’agit d’un grand séminaire destiné à la formation théologique du clergé orthodoxe. Il est situé sur une île, celle d’Heybeli, dans la mer de Marmara et dépend du patriarche oecuménique de Constantinople. Créé en 1844 il a été fermé par les autorités turques en 1971.

Lors d’une audience privée qu’il m’accorda il y a quelques années, le patriarche Mgr Bartholomée exprima le souhait ardent qu’un terme soit mis à la vexation et que Halki soit réouvert.

Devant la Grande assemblée nationale de Turquie en 2009 Barak Obama plaida en faveur de Halki.

En 2013 John Kerry revint à la charge après des entretiens ayant porté sur la crise syrienne. Rien n’y fit, rien n’y fait. Halki, battu par les flots de la mer et de l’indifférence demeure fermé.

De Kobane à Halki la Turquie nous déçoit… ¾

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