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Christophe de Voogd
L’égalité se trouvait au cœur du discours tenu par Manuel Valls devant la Fondation Jean Jaurès mercredi 10 octobre, ce qui n’a rien de très surprenant. Ce qui est plus inquiétant en revanche, ce sont toutes les dérives que le culte voué à ce principe peut entraîner.

A une gauche en perte accélérée de repères, d’identité, et d’adhésion(s), la semaine passée semble avoir offert un répit, voire un ballon d’oxygène. Avec le discours de Manuel Valls à la fondation Jean Jaurès, voici qu’elle se ressource auprès de son totem tutélaire : l’Egalité. Discours conforté par l’étude de l’OCDE, peu suspecte de marxisme militant, sur les effets négatifs des inégalités sur la croissance, qui a été habilement sollicitée dans ce retour aux fondamentaux.
A première vue comment ne pas donner raison au Premier ministre sur la différence fondamentale entre la droite et la gauche sur le rapport à l’égalité ? La première ne privilégie-t-elle pas l’ordre comme valeur cardinale ?
Sauf que c’est aller un peu vite en besogne : d’une part le saint graal de l’égalité pourrait bien être très difficile à conquérir pour le preux chevalier Manuel : peu de chances que la suppression des notes à l’école y contribue. Cette autre actualité de la semaine, dont Pierre Duriot, dans les colonnes d’Atlantico, vient de démontrer le caractère aussi hypocrite que contreproductif… D’autre part la politique du Premier ministre reste massivement une politique de redistribution, qu’il vient lui-même de renforcer en supprimant la première tranche de l’impôt sur le revenu !
Sauf, de plus, que la lecture dominante de l’étude de l’OCDE, sur fond de « Pikettisme » triomphant, traduit une inquiétante dérive de l’esprit critique, où les règles élémentaires de la logique et de l’analyse statistique sont bafouées : corrélation entre inégalités et croissance qui n’a rien de linéaire ; exceptions gênantes comme… la France précisément, aussi peu inégalitaire (eh oui !) qu’en panne de croissance ; rôle finalement modeste des inégalités sur le niveau effectif des taux de croissance (la Nouvelle-Zélande, le pire élève en matière de croissance des inégalités dans l’OCDE, est l’un des pays les plus dynamiques du monde !). Eh bien, tout cela n’empêche pas le chœur des commentateurs (sauf des Echos à Atlantico !) de décréter une causalité directe et unilatérale : les inégalités tuent la croissance ! Sans se demander si la causalité dominante ne jouerait pas exactement en sens inverse : le manque de croissance renforce les inégalités, par un mécanisme aussi simple que redoutable, le chômage de masse et de longue durée. Et c’est au passage ce que démontre le même rapport de l’OCDE : l’inégalité nocive est celle des plus pauvres, non par rapport aux plus riches, mais rapport aux classes moyennes.
Sauf, enfin, que « ce grand retour à l’Egalité » fait l’impasse sur des enjeux capitaux, opportunément oubliés dans la démonstration : celui, par exemple de cette agaçante liberté : Valeur de droite ? Valeur de gauche ? Incertitude insupportable ! Or pas un mot de Manuel Valls sur le conflit lancinant entre égalité et liberté dans nos sociétés démocratiques, la première menaçant d’écraser la seconde sous un « despotisme doux », dont la France d’aujourd’hui pourrait bien être le meilleur exemple historique.
« Au-dessus [des citoyens] s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. II est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. I1 ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. I1 travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre? (…)
Aussi vrai que glaçant ! « La liberté, voilà l’ennemi ! » : tel serait donc le vrai consensus secret de notre pays ? Tant est forte la tentation liberticide de notre culture politique : au nom de « l’égalité », à gauche ; mais aussi à droite, au nom de « l’ordre » !
Et ce n’est pas la petite hirondelle de la « loi Macron » qui fera le printemps retrouvé de la liberté…