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La mort de nos confrères de Charlie Hebdo me touche d’une façon toute particulière.
Nicolas Gauthier

Ayant longtemps travaillé pour des journaux souvent victimes d’attentats criminels (Minute, National Hebdo ou Le Choc du mois), la mort de nos confrères de Charlie Hebdo me touche d’une façon toute particulière.

Parmi les victimes, deux m’étaient proches, par relations interposées : Cabu et Wolinski. Le premier, père du Grand Duduche, avait fait ses premières armes à l’hebdomadaire Pilote, fondé par le regretté René Goscinny. Des amis, eux aussi malheureusement défunts, tels que le journaliste Serge de Beketch et le dessinateur Loro, le tenaient en haute estime, louant son éternelle gentillesse. Sa largeur de vue, aussi, Serge de Beketch ayant alors cette étrange double casquette voulant qu’il travaillât en même temps à Pilote et à Minute, avant que Loro ne nous rejoigne dans ce journal si souvent plastiqué… Ce qui ne dérangeait que peu de monde à l’époque. Autres temps, autres mœurs…

Ensuite, cet excentrique petit monde se retrouvait parfois dans les locaux de L’Idiot international, avec d’autres disparus : Gébé et Jean-Edern Hallier. Cabu avait alors d’autres activités inattendues, travaillant avec Dorothée dans l’émission télévisée « Récré A2″ et dessinant des pochettes de disques de jazz, sa grande passion.

C’était encore l’époque où l’on croisait souvent la journaliste Paule qui, dans Minute, avait repris la chronique qu’elle tenait avant dans Charlie Hebdo, « L’avis des animaux », la première du genre en matière de défense animalière. Elle parlait alors de deux hommes avec une infinie tendresse : le professeur Choron et Wolinski, ces gens qui s’étaient tous plus ou moins croisés, par exemple, sur les plateaux de Michel Polac, dans son émission « Droit de réponse », en compagnie d’un Jean Bourdier, alors directeur adjoint du même Minute ; ce, principalement à l’occasion d’une émission demeurée fameuse et consacrée à la mort d’un journal… Charlie Hebdo.

Wolinski, toujours… Dont les dessins étaient souvent hilarants qui, à l’instar d’une Claire Bretécher, son alter ego de droite, n’hésitaient pas à railler les travers de ses propres amis de la gauche, de la bien-pensance. Car pour Wolinski, rien n’était jamais bien grave. Sa seule religion était manifestement celle de l’amitié. C’est ainsi que je l’ai vu, lors d’un Salon du livre, défendre publiquement l’un de ses potes d’Albin Michel, alors que ce dernier défendait un autre pote, un certain Jean-Marie Le Pen…

Je ne le connaissais pas personnellement, mais lui avais glissé à l’occasion : « Votre attitude ne manque pas de panache ! » Ce à quoi il répondit : « Ben quoi, j’ai fait le minimum syndical. J’ai juste défendu un pote qui défendait un autre pote… »

Bref, une certaine forme d’innocence, typique d’une époque où les prises de position, fussent-elles déviantes et radicales, ne prêtaient guère à d’irrémédiables conséquences. Ce temps est manifestement révolu. Les gens de Charlie Hebdo, Cabu et Wolinski au premier chef, aimaient à plaisanter de tout. Ceux qui les ont tués, eux, ne plaisantaient pas. L’esprit soixante-huitard était moribond depuis longtemps. Mais c’est définitivement ce soir qu’on l’enterre pour de bon. « Bal tragique à Colombey », titraient-ils lors de la mort du général de Gaulle… Cette ironie n’est désormais plus de mise.

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