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Christian VannesteHomme politiqueAncien député UMP, Président du Rassemblement pour la France

Lorsque des centaines de milliers de personnes, que leurs opinions séparent ou opposent, se retrouvent pour manifester ensemble, un effet important en découle. Comme le pensait Durkheim, la solidarité sociale a deux aspects : celle qui vient de la complémentarité, de la division du travail, et donc de différences, mais aussi celle qui résulte de croyances communes et donc de l’identité. La réaction passionnelle face au crime était, selon lui, un des vecteurs du retour de l’identité, de la communion dans une société morcelée. C’est exactement ce que nous avons vécu. Si beaucoup de politiciens n’étaient là que pour être vus, la plupart des participants ont vécu un grand moment de restauration de la communauté nationale, en rendant hommage aux victimes et en dénonçant les assassins. C’est donc une faute lourde que d’en avoir exclu le Front national qui souhaitait y participer. La présence, non loin l’un de l’autre, de Benyamin Netanyahou et de Mahmoud Abbas devrait couvrir de honte certains de nos élus et leurs médiocres arrière-pensées.

On peut penser que les organisateurs du défilé, essentiellement nos responsables politiques, tireront un bénéfice de la réussite d’aujourd’hui. Est-ce légitime ? Quelques islamistes fanatiques, issus d’une immigration qui n’est plus assimilée et inspirés par un de ces foyers de djihadisme du Moyen-Orient que nos gouvernements ont laissés se développer quand ils ne les ont pas suscités, ont commis des assassinats. Ils étaient équipés d’armes de guerre. Ils étaient connus de la police et avaient déjà eu maille à partir avec la justice. Les deux frères Kouachi et Coulibaly avaient notamment profité de la mise en liberté « surveillée » de Djamel Beghal, avant la fin de sa condamnation, pour le rencontrer. Coulibaly, condamné à sept reprises et une dernière fois en 2013, était libre et sans surveillance particulière. La cible choisie, Charlie Hebdo, était très prévisible. Si les assassins sont bien les coupables, la politique menée par ceux qui réclament l’union derrière eux est lourdement responsable de la situation qui a rendu leur crime possible.

L’ampleur de la réaction au massacre de Charlie Hebdo est due d’abord au fait que les victimes étaient des auteurs connus du grand public. Beaucoup de ceux qui les admirent se sont sentis personnellement atteints. Quant à ceux qui, comme moi, n’avaient de goût ni pour leur style, ni pour la plupart de leurs idées, ils veulent, avant tout, défendre la liberté d’expression dont ces dessinateurs et ces journalistes étaient des champions provocateurs, c’est-à-dire courageux. La manifestation d’aujourd’hui n’était nullement une adhésion au gauchisme du journal visé. C’était la défense d’un pilier de notre civilisation, que par ailleurs Charlie Hebdo n’a pas ménagée. La focalisation sur le titre, le « Je suis Charlie », ne doit pas faire oublier qu’à travers les policiers tués, à travers nos compatriotes juifs, l’attaque menée visait avant tout notre pays et notre civilisation, et non la ligne éditoriale d’un périodique qui n’avait pas hésité à demander dans le passé l’interdiction d’un parti politique. La liberté de penser ne doit pas être sélective à l’inverse du terrorisme intellectuel si souvent présent à gauche, et pas seulement, dans notre pays.

Certains ont comparé les foules d’aujourd’hui à celles de la Libération. Une victoire contre un ennemi puissant et implacable n’a rien à voir avec le combat actuel contre l’islamisme radical. À présent, c’est surtout contre notre faiblesse que nous devons nous battre, celle qui consiste à accepter que des « jeunes » expriment leur soutien à des actes barbares et stupides, celle qui tolère la présence des pyromanes, le Qatar et la Turquie, lorsqu’on rend hommage aux victimes de l’incendie et aux pompiers. Si la manifestation parisienne n’est pas le prélude à un changement radical de notre politique en matière d’immigration et de contrôle des frontières, si elle n’entraîne pas une révision de notre action à l’étranger – en Syrie notamment -, si elle n’induit pas une révolution en matière de justice pénale, elle n’aura été qu’une action symbolique, c’est-à-dire une catharsis, une communication libératrice ou, pire, récupératrice.

Boulevard Voltaire – La liberté guide nos pas