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Al-Jazira, Arabie Saoudite, associations communautaristes, condamner l’Islam radical, fracture sociale et de l’exclusion, McDonalisation du monde, populations sunnites, Qatar, rouler par terre
Par Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. et Mohamed Chérif Ferjani est professeur à l’Université de Lyon et chercheur au GREMMO
De l’argent alloué par le Qatar ou l’Arabie Saoudite dans le but de répandre le wahhabisme à celui issu des différents trafics de drogues ou d’armes, les sources de financement de l’islamisme radical en France et dans le monde sont multiples. Des sommes sur lesquelles les pouvoirs publics français ont souvent préféré fermer les yeux.
Doha, au Qatar Crédit Lazy Sam
Une vague d’arrestations dans les milieux islamistes a lieu en Europe depuis la fusillade de Charlie Hebdo. Depuis l’implantation des différents courants de l’islam radical hors des pays musulmans, quelles ont été les principales sources de financement observées à ce jour ?
Ardavan Amir-Aslani : Il faut, dans un premier temps, délimiter géographiquement la question. En fait, il est inexact de parler du financement de l’islam radical à l’étranger par des pays musulmans au sens large. En effet, la « notion de pays musulmans » englobe des réalités fortes différentes. Ainsi, l’Indonésie et la Malaisie sont des pays musulmans, dont ni la société civile ni les institutions étatiques ne sont à l’origine d’un quelconque financement de l’islam radical à l’étranger. Et pourtant ces deux pays en ont largement les moyens.
Cela dit, il y a globalement, deux sources de financement officiellement distinctes. La première est celle des gouvernements des pays arabes eux-mêmes et la seconde est celle que les médias occidentaux qualifient, à tort, de financement issu de leurs « sociétés civiles ». A mon sens ces deux sources se confondent. Il ne saurait y avoir de « sociétés civiles » dans des pays où aucune forme de démocratie n’existe. Comment parler par exemple de « société civile » en Arabie Saoudite, un système de gouvernement féodal moyen-âgeux. Ce n’est pas parce qu’une source de financement se situe en dehors du budget d’un pays, que les dirigeants en ignorent l’usage.
Ainsi en France, des mosquées et des écoles coraniques sont construites officiellement avec l’argent « public » de ces pays ou par des associations religieuses émanant des milieux privés qui se confondent avec les dirigeants en place.
En effet, le rôle de pays comme la Turquie d’Erdogan, l’Arabie Saoudite ou le Qatar placés, sous surveillance internationale, est surtout à décrypter en termes de connivence, de laisser-faire, de fermer les yeux, qu’en termes d’interventions directes. Cependant, si ces réseaux réussissent à enrôler des jeunes, c’est avant tout parce qu’il y a un vide laissé par le recul des services publics et par la démission des pouvoirs publics au nom du dogme ultra libéral qui préside aussi bien à la mondialisation qu’à la construction européenne : toujours moins d’Etat, moins de services publics et délégation à des acteurs privés, dont les réseaux de charité communautaire, du rôle de l’Etat pour garantir les solidarités nécessaires au renforcement du lien social.
Charles Allen, historien britannique, a évalué à 70 milliards de dollars les sommes dépensées par les autorités saoudiennes pour répandre le wahhabisme parmi les communautés musulmanes européennes depuis 1979. Qu’en est-il des autres courants comme celui du courant frériste ?
Ardavan Amir-Aslani : Le courant des Frères musulmans, présent originellement et historiquement en Egypte, est un mouvement différent de celui, par exemple, de l’islam wahhabite saoudien. C’est un mouvement dit de « grass roots » issu de la base qui cherche des adhérents principalement par un recrutement idéologique et par des actions caritatives. Il est présent comme force politique dans les pays musulmans et n’a pas vocation à privilégier le prosélytisme à l’étranger. Il s’agit d’un mouvement initiatique hiérarchisé, fortement centralisé qui limite les risques de dérapages. Il n’en est pas de même, en revanche, du courant wahhabite qui cherche à créer des allégeances principalement par des largesses financières, à l’instar de la diplomatie du portefeuille de l’Arabie Saoudite.
Ces deux mouvements sont en concurrence du fait de la compétition des deux familles dirigeantes du Qatar et de l’Arabie Saoudite ; toutes deux wahhabites et toutes deux utilisant l’argent pour créer des vassaux dans la communauté musulmane sunnite au sens large. Cette concurrence féroce pour l’âme sunnite est menée maintenant depuis plus d’un quart de siècles, le Qatar ayant choisi le support des frères musulmans et les Saoudiens celui du Salafisme. Le plus dangereux des deux étant le salafisme car in n’est pas hiérarchsé.
Mohamed Chérif Ferjani : Je ne suis pas spécialiste des aspects financiers du rôle de l’Arabie Saoudite et des autres promoteurs de telle ou telle expression de l’islam politique. Il est certain que l’Arabie Saoudite, directement ou à travers ses différentes officines comme la Ligue islamique Mondiale, ses fondations, ses banques et ses institutions « culturelles », a mobilisé d’énormes moyens pour répandre le wahhabisme en Afrique, en Asie et en Europe. Cependant, souvent, ces financements ont été détournés vers d’autres objectifs que celui du développement du wahhabisme. Les Frères musulmans et d’autres expressions de l’islam, dont des mouvements radicaux hostiles au wahhabisme et à l’alignement de l’Arabie Saoudite sur les positions américaines (comme lors de la guerre contre l’Irak), en ont bénéficié avant de se retourner contre les Saoudiens. Beaucoup de mosquées en France et en Europe, comme la Grande Mosquée de Lyon, ont également bénéficié de l’aide de ce pays sans pour autant devenir des lieux de propagation du wahhabisme.
A quoi ces sommes ont-elles servi concrètement ? A quel niveau ont-elles appuyé le prosélytisme de manière plus générale, et à quelles catégories de populations étaient-elles destinées ?
Ardavan Amir-Aslani : Les 70 milliards que vous citez traduit cette réalité, puisqu’il suffit de regarder autour du monde pour constater qu’il n’y a pas, ne serait-ce que pour une fraction de cette somme, d’écoles ou de mosquées construites. Par contre, on peut aisément constater l’impact de cet argent en termes de changement de mentalité. Des pays, comme le Pakistan, historiquement, modérés et soufis , vantant le culte des saints, sont devenus des piliers de l’islam wahhabite, persécutant les minorités telles que les chrétiens ou les Ahmadis chez eux. Des pans entiers des sociétés musulmanes ont été radicalisés.
Ces financements ne cessent d’acheter des allégeances dans les populations sunnites partout où elles se trouvent et participent à un changement radical tant du paysage national des pays que de celui des alliances géopolitiques.
Pour autant, ces pays ne sont pas les seuls à avoir participé financièrement à cette diffusion. A-t-on pu observer une certaine complicité (maladroit ou non) des pouvoirs publics ? Quels exemples permettent d’illustrer ce phénomène ?
Ardavan Amir-Aslani : La grande tragédie de l’Occident et de la France en particulier est celle de ne pas savoir ou vouloir confronter la réalité. On ne peut pas d’un côté se borner à condamner l’Islam radical et de l’autre se rouler par terre devant les pays qui fournissent aussi bien l’ossature idéologique de l’islamisme radical que ses sources de financement.
Mohamed Chérif Ferjani : Comme je l’ai précisé, les pays et les réseaux qui financent et manipulent les différents vecteurs de l’action des groupes djihadistes ne font que profiter du vide laissé par la démission des pouvoirs publics. Outre le vide laissé par la détérioration, le démantèlement ou la disparition pure et simple des services publics dans les quartiers défavorisés et les banlieues ainsi sinistrées, les pouvoirs publics ont favorisé le développement des associations communautaristes en y voyant un moyen de soulager les douleurs de la fracture sociale et de l’exclusion. Ils sont allés dans certains pays comme la Belgique, la Grande Bretagne, les Pays Bas et même en France jusqu’à subventionner des associations pour leur confier des missions de service public destinées à racheter une paix sociale au rabais, sans trop se soucier des objectifs et du contenu des actions menées par les associations ainsi subventionnées. Ils ont fermé les yeux sur, ou même apporté leur aide à l’organisation de salons d’expositions et de grandes conférences internationales auxquelles sont invitées les grandes figures de l’islam politique comme Qaradawi, etc.
Est-il possible d’estimer ces aides ? Dans quelle mesure ont-elles pu aider l’islam radical à s’installer ?
Ardavan Amir-Aslani : Il est très difficile d’estimer ces aides. Elles ne passent pas par des canaux officiels et sont donc difficilement identifiables. Elles peuvent revêtir différentes formes. Il peut s‘agir des bourse d’étude, des dons alimentaires à l’occasion du Ramadan, des versements en espèces, de soins médicaux offerts etc
D’une manière générale, quelle diversité des attitudes de la part des pays accueillant ces prosélytismes peut-on décrire ?
Ardavan Amir-Aslani : La France a une position de principe. La laïcité française n’est pas conciliable avec le prosélytisme. Ainsi, l’espace public ou celle de l’école publique est libre de toute tentative de prosélytisme. Le problème est que l’on vit dans un monde globalisé. L’internet et les télévisions par satellite participent massivement à la propagation de l’islam radical. Le soutien apporté par la chaine Al-Jazira notamment à la cause des Frères musulmans en Egypte et ailleurs en est bien l’illustration. Les prêches quotidiens insupportables de l’imam Kardaoui sur Al-Jazira est un appel permanent au meurtre et au djihâd.
Mohamed Chérif Ferjani : Les pays européens, comme les autres pays de la planète, ont du mal à faire face à la prolifération des replis communautaires et identitaires face à une mondialisation ultralibérale que Benjamin Barber, dans son Jihad vs. McWorld (Desclée de Brouwer, 1996), a raison de décrire comme « McDonalisation du monde ». Les modèles de gestion de la diversité élaborés il y a plus d’un siècle – le « communautarisme » anglo-saxon, le système des « piliers » des Pays Bas ou en Belgique, le « républicanisme » assimilationniste à la française, les legs des différentes formes de systèmes concordataires en Allemagne et dans d’autres pays européens, etc. – n’ont plus la capacité de gérer les effets de l’accélération et de l’intensification des processus de mondialisation. Aucun de ces modèles n’est épargné par la crise qui n’est pas seulement économique ou financière. Le djihadisme islamiste n’est qu’une forme parmi d’autres de résistance identitaire à la McDonalisation du monde. Ce qu’il a en commun avec les autres formes de replis identitaires, comme le précise Sophie Bessis dans son dernier livre La double impasse, l’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchand (La Découverte, 2014), c’est le rejet de l’universalité de l’humain et de ses droits, dont la liberté d’expression visée par les attentats contre Charlie hebdo. Cette universalité, il faut le rappeler, était déjà mise à mal par les puissances européennes qui en avaient exclu, et continuent d’exclure, les « indigènes des colonies » et les populations des autres continents. On ne peut faire face au développement des communautarismes et des replis identitaires, dont le « fondamentalisme islamique » et ses différentes expressions, sans remettre en cause la logique ultralibérale à l’œuvre dans une mondialisation n’ayant pour horizon que la McDonalisation du monde.