Étiquettes

, , ,

 Les électeurs grecs ont voté ce soir en contribuables éreintés par une fiscalité confiscatoire: ils ont assuré une large victoire à Syriza, et probablement lancé un engrenage de crise continentale majeure. Cet événement lourd de sens méritait bien un petit décryptage.

Seule l’inflation permettra de rembourser les dettes publiques

Premier constat: sans inflation, le fardeau de la dette grecque (177% du PIB) est insoutenable. Il faudrait des générations aux contribuables grecs pour rembourser cette somme colossale. Il n’y a que les idéologues bruxellois et prussiens pour s’étonner que, face à cette perspective qui n’en est pas une, le peuple grec ait choisi de secouer son joug et de s’en affranchir en choisissant une majorité bien décidée à ne pas rembourser l’intégralité de la somme due.

L’aveuglement des élites européennes est tel que, jusqu’à ces dernières heures, des responsables éminents (notamment Pierre Moscovici) soutenaient que Tsipras serait contraint de rembourser quoi qu’il arrive. L’Europe est aujourd’hui dirigée par une caste incapable de comprendre que les urnes ne servent pas seulement à décorer une galerie: elles sont un espace de décision où l’ordre ambiant peut être modifié de façon indésirable pour eux.

Faute d’avoir choisi une politique monétaire coulante, laissant la part belle à l’inflation, la logique allemande qui gouverne la BCE (du fait même des traités) a largement préparé le terrain à cette majorité grecque qui refuse de se saigner pendant des dizaines d’années pour honorer ses créances. Si Tsipras va jusqu’au bout de ses annonces (confirmées dans son discours de ce soir, n’en déplaise aux incrédules…), il devrait réduire la dette grecque de 30 points. Soit une perte de plus de 15 milliards pour les Français et pour les Allemands respectivement…

L’éternelle victoire du contribuable sur l’épargnant

Vue avec un peu de recul, la situation de la Grèce rappelle une fois de plus que l’histoire économique est un long combat entre le contribuable et l’épargnant. Dans la pratique, la dette de 177% de PIB que les contribuables grecs refusent aujourd’hui de rembourser intégralement est d’abord une créance détenue par des épargnants, en particulier européens.

Lorsqu’un contribuable rembourse la dette publique, il se sacrifie pour rémunérer de l’épargne privée, même si celle-ci est largement intermédiée par les banques et les marchés financiers. Lorsqu’il refuse de rembourser, l’effort passe du côté de l’épargnant, qui est parfois un rentier, parfois un contribuable lui-même.

Face au défaut partiel grec qui s’annonce (et qui était non seulement prévisible mais inéluctable), l’enjeu va consister à ne pas reporter l’effort sur d’autres contribuables (qui pourraient être sollicités, en Europe, pour rembourser les épargnants prêteurs à la place des Grecs), mais à le maintenir sur les épargnants eux-mêmes. C’est cette bataille-là qui commence maintenant. Elle risque de faire des dégâts dans l’ensemble des pays de l’Union.

La contamination nationaliste gagne l’Europe

Les élections législatives sont riches de plusieurs enseignements annexes, en contradiction avec les délires de l’oligarchie française sur l’Europe comme source de paix et de prospérité.

Ce soir, l’Aube Dorée est officiellement le troisième parti de Grèce. Tsipras lui-même, dans son discours prononcé ce soir, a parlé de mettre un terme à l’humiliation nationale imposée par la Troïka. La victoire de Syriza n’est pas une victoire de l’internationalisme prolétarien, comme essaie de le faire croire une partie de la gauche française. Elle est d’abord une victoire du nationalisme grec, largement légitimé par les raidissements prussiens sur la politique monétaire.

Mélenchon a parlé ce soir de refonder l’Europe. Une refondation est en cours, oui: celle du nationalisme européen, qui est centrifuge et profondément hostile à l’idéal fédéral qui est porté par les élites françaises.

Une victoire pour la gauche?

Le parallèle qui est dressé entre Syriza et l’extrême gauche française (du NPA au Front de Gauche) est une erreur d’interprétation manifeste.

Syriza a bien l’intention de mener des réformes de structure, notamment pour réduire le poids de l’oligarchie. Mais suffit-il de réduire ce poids pour être de gauche? Rien n’est moins sûr. Syriza, à certains égards, porte une doctrine étonnamment libérale, consistant notamment à rétablir le marché là où copinage et collusions font la loi. On ne donnera pas six mois à Tsipras pour se fâcher avec la gauche française, elle-même oligarchique et complètement dépassée par les réalités.

Un exemple? Tsipras propose un accord mutuel de renégociation de la dette grecque, dont chacun sait qu’elle est inévitable. On est loin des cris d’orfraie poussés par la gauche dès qu’il s’agit d’entrer en relation avec la finance.

Et si, au fond, Syriza était une manifestation d’un libéralisme d’un nouveau genre?

http://www.eric-verhaeghe.fr