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Florent Parmentier , Cyrille Bret
Alors que la situation empire de jour en jour en Ukraine, les responsables occidentaux pourraient infliger de nouvelles sanctions à la Russie. Mais maîtrisent-ils réellement les conséquences et les enjeux de ce conflit?
La situation s’est fortement tendu ces derniers jours en Ukraine. Crédit REUTERS/Yannis Behrakis
Face au regain de violence entre les séparatistes soutenus par la Russie et les forces ukrainiennes, une réunion extraordinaire des ministres des Affairesétrangères européens a été convoquée pour ce jeudi 29 janvier. Les sanctions imposées en mars dernier à la Russie devraient être prolongées de six mois, la liste noire des personnalités visées élargie, et de nouvelles mesures pourraient être prises.
1) Les Etats européens peuvent-ils raisonnablement s’attendre à ce que le maintien des sanctions contribue à apaiser la situation ?
Cyrille Bret : Prendre des sanctions n’apaise pas les conflits.
De manière plus conjoncturelle, dès que Moscou ou les insurgés font une percée militaire – comme cette semaine à l’aéroport de Donetsk et dans la région de Marioupol – les Européens réagissent en leur infligeant des dommages sur un autre plan : financier, monétaire, commercial, industriel ou administratif. Le risque est que les cibles des sanctions y soient de moins en moins ressenties : la propagande nationaliste peut renforcer l’unité autour du chef, des stratégies de contournement ou à des renversements d’alliance avec la Chine peuvent être trouvées. Après tout, le blocus continental infligé à la France napoléonienne a généré des alternatives dans l’alimentation des marchés en sucre.
Les sanctions sont comme les uppercuts à la boxe : elles ne font reculer l’adversaire que s’il sent encore la douleur des coups. Or la Russie perçoit le conflit, les sanctions et les réponses aux sanctions d’une façon bien différente de celle des opinions occidentales.
2.Barack Obama a insisté sur l’importance des sanctions économiques, et s’est même félicité de leurs effets. La guerre n’est pas une option envisagée côté occidental, mais qu’en est-il dans l’opinion publique russe ? Si Vladimir Poutine cessait de soutenir les séparatistes, cela ne serait-il pas considéré comme un aveu de faiblesse par ses soutiens ?
A l’opposée, l’opinion publique russe avait été choquée des interventions américaines au Kosovo, contre les Serbes, et contre l’Irak, et comprend mal qu’on lui fasse la leçon aujourd’hui. Elle considère majoritairement qu’elle est dans son droit, aidé en cela par des médias qui ont façonné l’histoire suivante : la chute de l’URSS a laissé de nombreux russes au-delà des frontières, tout particulièrement en Ukraine. Elle a laissé hors de l’orbite de Moscou des territoires historiquement russes, à l’exemple de la Crimée. En outre, l’opinion publique perçoit difficilement la possibilité d’un éloignement de l’Ukraine par des voies politiques : la révolution orange de 2004 avait ainsi constitué une humiliation pour Vladimir Poutine, qui n’avait pas anticipé la défaite de Viktor Ianoukovitch, due à l’incapacité de ce dernier à verrouiller des résultats obtenus par tous les moyens. Dix ans plus tard, afin d’éviter une nouvelle déconvenue qui aurait pu aboutir à l’expulsion de la base de Sébastopol ou un rapprochement avec l’OTAN, les dirigeants russes ont intimidé les autorités en place, dénonçant un coup d’Etat fasciste soutenu en sous-main par les Etats-Unis. Cette vision reste dominante pour tous les citoyens s’informant par les chaînes de télévision russes, ce qui n’incite pas le Président Poutine à la faiblesse. Au vu de ces éléments, on conçoit hélas bien que les opinions publiques des deux pays resteront durablement divisées sur ces questions.
3) Si les Etats occidentaux persistent durablement dans leur politique de sanctions, quelles pourraient être les conséquences ? Peut-on dire qu’ils se livrent à un jeu dangereux dont ils ne maîtrisent pas tout à fait les règles ?
Elles ont ensuite fait l’objet de plusieurs vagues allant croissantes, mais elles posent un problème essentiel : la question de leur sortie. La Russie ne se résoudra pas à rendre la Crimée à l’Ukraine, ne se sentant pas liée par son rattachement à l’Ukraine sous l’Union soviétique en 1954 ; elle pourrait en revanche faire davantage de concessions sur le Donbass. Si on lie la fin des sanctions à l’évacuation de la Crimée, nous risquons de nous retrouver dans une impasse pour l’ensemble des acteurs.
Or, le conflit exige une solution politique qui ne passera pas nécessairement par le plus petit dénominateur commun. Elle passe notamment par une réforme profonde des institutions politiques ukrainiennes, à même de fédérer les citoyens. Dans ce domaine, les Européens sont capables de proposer des solutions pragmatiques, fondées sur ses savoir-faire en matière d’assistance technique à l’établissement d’un véritable Etat de droit.
4) Au lieu du « tout sanctions », quelle logique les Occidentaux devraient-ils adopter pour sortir de la crise actuelle ? Par exemple, rejeter l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, cela ne serait-il pas de nature à désamorcer en partie la situation ? (ce qui n’exclurait pas forcément une coopération économique renforcée avec l’UE…)
Annoncer des sanctions pour demain, en adopter certaines et les mettre en œuvre ne constitue – et ne doit constituer- qu’un des aspects de la réponse des Européens aux actions militaires des séparatistes et à la posture stratégique de la Fédération de Russie dans ce conflit.
Le régime des sanctions ne doit pas être conçu en Europe comme un moyen pour amener la Russie à résipiscence. Il doit être un aiguillon pour guider la Fédération vers une sortie de crise et des concessions graduelles. Ainsi, contre la « neutralisation » ou la « finlandisation » de l’Ukraine, c’est-à-dire sa non adhésion à l’OTAN, concession aux Russes, les Européens pourraient négocier une non-ingérence militaire dans la région du Donbass. Les concessions doivent être opérées également par les Etats-Unis concernant le bouclier anti-missile, et par les autorités ukrainiennes concernant l’organisation constitutionnelle des territoires orientaux et méridionaux du pays.
Pour que la crise s’apaise, le rapport de force avec Moscou est une condition nécessaire mais non suffisante : il faut proposer une voie de sortie à un pouvoir russe raidi par la récession économique, l’isolement diplomatique et la verticale du pouvoir politique. Le bras de fer doit déboucher sur une danse à deux, c’est-à-dire vers un mouvement coordonné et coopératif vers le même objectif.