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par  THIBAUT Francoise

Le « présentisme » n’est pas nouveau. Mais il prend des proportions inquiétantes.
Il consiste en politique et en gouvernement des sociétés à « gérer uniquement le présent », la succession des incidents quotidiens, à faire face épisodiquement aux évènements, accidents, malheurs, bonheurs, commémorations, ratées, réussites, obligations de la société globale, sans avoir de continuité, ni de programme de long terme à offrir.
Dans cette noyade de miettes de pouvoir et discours, aucune perspective d’avenir n’est donnée ; les promesses faites lors des campagnes électorales sont devenues fumées, les redressements envisagés sont gloutonnement dévorés par les obligations de l’instant, les gouffres financiers s’amplifient, les erreurs ne sont ni avouées, ni pardonnées.
Bref, le fossé de la méfiance et de la surdité ne cesse de grandir entre administrés désabusés et gouvernants amidonnés de leur propre contentement.

Le « présentisme » est d’abord détecté et nommé au Japon : il est très reproché au Premier Ministre Shinzo Abé  et à son gouvernement, lesquels, gestionnaires de la 3ème puissance économique mondiale (statistiques FMI et BM), n’ont aucune perspective d’avenir à offrir à leurs concitoyens, aucun projet durable pour une population en proie à l’inquiétude devant la stagnation persistante de son niveau de vie, une montée importante et rapide de la pauvreté (phénomène des évaporés) et une situation démographique catastrophique qui conduit tout droit à « la disparition du Japonais dans ses iles aux alentours de 2100 ».
Pour se tirer d’affaire, Shinzo Abe – 63ème premier ministre  de l’histoire moderne – a provoqué des élections anticipées en décembre 2014, remportées haut la main, ce qui lui permet de pouvoir continuer paisiblement ses « Abenomics » c’est-à-dire ses rafistolages économiques et financiers, palliatifs supposés à  une dégradation plus radicale.
A sa décharge, il est honnête de signaler que le « présentisme » est une « vraie » constante de la mentalité de la société japonaise : le Japonais vit  « l’instant », la fugacité du temps, obéit sans barguigner aux injonctions venues du haut, qu’il soit écolier, étudiant, employé, cadre, retraité ; c’est encore plus vif pour les femmes lesquelles sont encore avant tout  « obéissantes ». On décèle cette tendance dans la langue japonaise, la littérature, la musique, les arts : la fragilité de cette civilisation si particulière a enjoint à ses acteurs – soumis aux volcans, aux tsunamis, aux guerres internes, aux famines, de ne se soucier ni du passé ni de l’avenir, en préservant l’insularité.

Le Présentisme a atteint la France : quand a-t-il commencé ? On ne saurait le dire. Après Mai 68 ? Avec l’élargissement inconsidéré de l’Europe Unie ? Avec les excès d’optimisme d’une droite surfant sur du pseudo gaullisme ou d’une gauche vaguement jaurèsienne enfin au pouvoir ? De la bataille irresponsable de ces deux tendances apparemment opposées mais complices, qui n’ont cessé, depuis 50 ans de détricoter ce que l’autre avait fait ? De l’absence de vrai projet social et économique ? D’une excessive vanité nationale trop encline à encenser le passé au détriment de vraies ambitions d’avenir ? D’un nombrilisme tel que l’évolution rapide et si radicale du monde n’a pas été perçue ?

Le « présentisme » a 2 aspects complémentaires : Il consiste d’abord, dans la gestion de la société globale, à faire face au jour le jour aux incidents et accidents de parcours : la moindre ratée, le moindre malheur, toute carence se révélant soudainement, font l’objet d’une annonce  immédiate d’intervention judicieuse, d’une réglementation oubliée, d’une mesure législative nouvelle, de recrutements de  personnels, de fermeture de ce qui ne marche plus, etc… Sans préciser que les lois nouvelles mettent environ 2 ans à être votées, que la plupart ne reçoivent que peu de décrets d’application, qu’il faut « former » les gens recrutés et que cela prend souvent beaucoup de temps, que la plupart des annonces faites dans la hâte ne seront suivies d’aucun effet, que l’argent est dilapidé à tors et à travers.
On fait de l’innovation a postériori.
Cela au détriment de mesures « vraies » de long terme, de réformes structurelles profondes que personne n’ose entreprendre de peur de perdre le fauteuil confortable de sa fonction, de l’insertion d’un véritable dialogue démocratique entre le personnel politique (qui plane dans ses illusions et utopies) et les populations, les acteurs économiques, les laissés pour compte d’un tissu social en perdition, d’une réforme totale d’un système scolaire périmé.
Le pouvoir se méfie du peuple ; il en a peur, en fait, depuis toujours, peut-être, en France, avec nos 4 révolutions, nos 11 constitutions, nos 5 républiques, nos 3 empires, nos guerres religieuses et civiles. Le peuple se méfie du pouvoir dans lequel il n’a aucune confiance et qui ne lui a jamais appris ni la transaction ni la mansuétude.

L’autre aspect, encore plus inquiétant est le « présentisme dans les médias » : il faut se montrer, il faut « paraitre », il faut « causer dans le poste » (comme disait Desproges), être aux matinales des radios, aux 20 heures télévisés, cadrer ses annonces avec les plages d’infos et de pubs. Il faut convoquer les journalistes ou  téléphoner aux directeurs de chaines afin qu’ils vous convoquent. Tout cela est vaguement mortifère et bien des pères de famille saturés en profitent pour aller promener le chien.
L’irruption des médias de masse dans la vie politique est une vraie catastrophe, crée une collusion d’intérêts qui n’ont qu’un seul but : faire de l’audience et du fric. Par ailleurs, il faut aussi être « sur tous les évènement » nationaux et internationaux : Il faut être à Quimper, à Davos, à Cambera, aux G8, G10, G20, à Bruxelles (là où se prennent les vraies décisions), à Strasbourg, à Washington (là où se prennent les autres vraies décisions), aux J.O. de Perpette les oies, à la finale de la coupe du monde, de France, de n’importe quoi ; il faut aller embrasser les sinistrés, les blessés, les assassinés ; consoler les mères, les veuves, les orphelins, inaugurer les Philarmonies même si on n’est pas musicien, décorer les méritants annuels, recevoir des ambassadeurs entêtés, couper des rubans, dévoiler des plaques, faire des risettes sur les marches devant les photographes et les caméras, commémorer tout ce qui se présente sans distinction, avec, si possible, quelques autres égarés institutionnels, à défaut de la Reine d’Angleterre qui a fait prévenir qu’elle ne se dérangerait plus tant son avenir est devenu court. Bref, il faut se montrer, être « présent », du moins en apparence.
Nous sommes entrés dans l’ère de la gesticulation et du spectacle.
Pas dans celle de l’efficacité et du sens.
Devant ce délire de « paraitre », une question vient à l’esprit du plus crétin : les journées n’ayant que 24 heures, et même si on se déplace vite, quand ces gens de pouvoir travaillent-t-ils vraiment ? Quand approfondissent-ils les dossiers, quand réfléchissent-ils à leurs vraies tâches ?
Il a été calculé que les « politiques de haut rang » consacrent environ un tiers de leur temps utile à « communiquer ». Quoi ? Et à qui ? On sait bien qu’ils prononcent des discours (parfois très beaux) écrits par d’autres, parce que c’est long d’écrire un beau discours ; on sait bien que leurs paroles de réconfort, de félicitations ou d’encouragement, sont des façades de bienséance… mais l’indifférence vaniteuse affleure souvent et vexe le citoyen ordinaire. On en revient à la magnifique formule de Pierre Bourdieu « Quand dire c’est faire » (Ce que parler veut dire, Fayard 1982) : parce qu’il aura annoncé une action, l’homme politique est persuadé qu’il l’a accomplie.

Le problème de tout ce « paraitre », renforcé par les stratégies télévisuelles, conduit au redoutable fléau de l’imposture et du conformisme : Imposture des gouvernants, conformisme obligé des gouvernés dont la liberté d’opinion et de pensée se trouve étrangement réduite dans ce maillage fin de la « pensée unique ». Il faut être « conforme », béat devant ce qu’on nous délivre à voir et à entendre, risquant d’être vampirisé par « le corps étatico moral » qui nous enveloppe de son linceul de banalités. Même les déclarations dites énergiques, tous les pactes, conventions, sursauts solennels sonnent tels des rabâchages de situations déjà vécues, tellement « jouées »  sur écran ou derrière le petit piédestal des déclarations officielles coincé entre 2 drapeaux, qu’ils en sont devenus fades et risquent de laisser indifférent.

Il faut se souvenir de la belle formule de Soseki Natsume dans son essai si lucide Et puis… de 2003 à propos du Japon et de sa propre société :  » …Par la grâce d’une éducation réduite au strict minimum, les gens de ce pays sont tellement exploités, à en avoir le tournis, qu’ils succombent tous en chœur à la neurasthénie »…
Protégeons-nous avec énergie d’un tel destin.