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Alliance, La grèce, La Russie, Vladimir Fédorovski, Vladimir Poutine

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Après la victoire de Syriza, le gouvernement grec a amorcé un rapprochement avec la Russie. Vladimir Fédorovski analyse les tenants et aboutissants de cette alliance.
Vladimir Fédorovski est un écrivain russe d’origine ukrainienne, actuellement le plus édité en France. Diplomate, il a joué un rôle actif dans la chute du communisme, il fut promoteur de la perestroika puis porte-parole d’un des premiers partis démocratiques russes.
Peu de temps avant leur victoire, le directeur du département des affaires étrangères de Syriza a déclaré que le parti d’extrême gauche avait l’intention «de coopérer partout où nous avons des intérêts communs avec les pays BRICS et surtout la Russie». A peine élu, Alexis Tsipras rencontrait à Athènes l’ambassadeur russe. Cette position pro-russe va-t-elle changer la donne en Europe?
Il ne faut ni exagérer, ni sous-estimer la coopération actuelle entre ces deux pays. Je ne pense pas qu’il s’agira d’un changement radical, mais il y aura certainement une coopération plus poussée entre la Grèce et la Russie, qui va surtout peser d’un point de vue diplomatique. La Russie va, en effet, représenter une alternative de développement, à la fois économique, politique, et même civilisationnelle pour la Grèce.
Poutine propose une sorte de concept de défense du monde occidental, du monde chrétien face à l’islam mais aussi face au monde anglo-saxon, protestant. Beaucoup d’affinités unissent ces deux pays: la religion orthodoxe, tout d’abord. Cette religion qui est commune à une grande partie de leurs populations est un facteur important dans le contexte actuel. Ensuite le fait que les russes adorent la Grèce comme destination touristique. Elle les attire pour leurs similitudes culturelles, religieuses et touristiques. Considérable, le tourisme russe représente une véritable manne financière pour la Grèce.
Cette proximité n’est pas à sous-estimer car elle souligne, à mon sens, la tentative de Poutine de montrer qu’il n’est pas isolé sur le plan international.
Traditionnellement, le parti de la gauche grec était lié avec l’URSS. Au-delà de cela, la posture des grecs face à la bureaucratie de Bruxelles et l’intransigeance allemande les rapproche de la Russie. La semaine dernière, la Grèce, à l’instar de Chypre, s’est opposée à un renforcement des sanctions de l’Union européenne envers la Russie. Cette position accroit les divisions au sein de l’organisation, ce qui n’est pour déplaire à Poutine. La Grèce peut ainsi devenir son allié pour peser sur la politique européenne.
Pour autant, La Grèce va-t-elle aller jusqu’à une exécution de sa menace de changement de cap et se désolidariser de l’UE? Je ne pense pas. Elle reste pour l’instant aux côtés de l’UE. Cette alliance entre la Russie et la Grèce va donc essentiellement jouer sur le plan diplomatique et pas forcément de façon définitive.
Si cette alliance est essentiellement diplomatique, peut-elle être également économique? Poutine peut-il aider la Grèce à rembourser sa dette?
Sur le plan économique, il y a la question de la livraison de gaz russe, mais Les échanges économiques restent relativement secondaires pour l’instant.
Si l’Europe refuse de renégocier la dette grecque, l’aide de Poutine pourrait devenir une bonne alternative. Malgré toutes ses difficultés, la Russie peut octroyer à la Grèce les 5 milliards d’euros dont elle a besoin. Cette éventualité a donc un poids certain, mais elle correspondrait à une recomposition générale, à une rupture quasi définitive de la Grèce avec l’Europe. La posture grecque par rapport à la Russie serait alors proche de celle de la Biélorussie.
Si l’on ne peut exclure cette hypothèse, Je ne pense pas, cependant, qu’elle soit la plus probable. Les relations entre Grèce et Russie vont surtout se développer d’un point de vue diplomatique et pratique, pour les gisements de gaz, le tourisme…
Le gouvernement américain vient d’annoncer qu’il envisageait de fournir armes et équipements à l’armée ukrainienne, pour un montant de 3 milliards de dollars. Pensez-vous que cette mesure soit une sanction envers la Russie pour son rapprochement avec la Grèce? Se dirige-t-on vers une guerre froide bis?
Ces derniers jours, les américains ont accusé la Grèce d’être en lien avec l’extrême-droite russe et avec les penseurs russes anti-occidentaux. Ils ont également mis en avant les liens qui unissent le gouvernement grec avec un oligarque russe, Konstantin Malofeev -qui a été mis sur la liste des sanctions européennes en raison des soupçons de financement des séparatistes prorusses en Ukraine qui pèsent sur lui.
Mais cette nouvelle posture des américains ne consiste pas seulement en une sanction envers le rapprochement opéré entre la Grèce et la Russie: elle est plus globale et s’inscrit dans une logique de confrontation que je trouve contre-productive pour tout le monde.
Cette guerre en Ukraine n’est pas un retour à la guerre froide, la situation diffère, mais on s’achemine vers une guerre sérieuse. On se trouve dans une sorte d’impasse, la solution militaire n’existe pas. Avec la livraison d’armes en perspective des américains, on se trouve dans l’un des pires enchaînements que l’on puisse prévoir et je suis terriblement inquiet de cette situation.