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Grèce, Ukraine, TAFTA: rarement l’actualité européenne n’a concentré autant de sujets d’inquiétude en aussi peu de temps. Faut-il y voir le signal d’une dégradation brutale et durable des rapports internationaux sur le continent?

La Grèce tente de soulever l’Europe

Une bonne partie de la tension européenne s’est concentrée sur la Grèce. Le nouveau Premier Ministre Alexis Tsipras et son désormais incontournable ministre des Finances Varoufakis ont en effet tenté de soulever le sud de l’Europe contre l’obsession allemande de la rigueur. A ce stade, on peut se poser des questions sur le bon sens de cette démarche, inaugurée le vendredi précédent par une sortie de Varoufakis sur la Troïka, à Bruxelles, avec qui il a annoncé qu’il refusait désormais de discuter.

Probablement porté par la grande manifestation de Podemos à Madrid, le dimanche qui suivait, le gouvernement grec n’a reculé devant rien. Mélenchon, jamais en retard d’une récupération, n’a pas hésité à exprimer, à Madrid, l’état d’esprit qui a dominé la Grèce pendant quelques jours:

La victoire du parti anti-libéral Syriza en Grèce « est considérable, la mobilisation en Espagne, je ne sais pas si elle sera victorieuse, mais elle fait déjà bouger les lignes« , a-t-il poursuivi. « Après que la chaîne est rompue en Grèce, on pense qu’elle peut dorénavant rompre en Espagne et à partir de là on peut imaginer que le dispositif actuel de la Troïka (Union européenne, FMI et Banque centrale européenne) et de la gouvernance merkelienne s’effrondre« , a ajouté Jean-Luc Mélenchon.

Ce bel enthousiasme n’a pas tardé à être douché par les petits pays de l’Union, qui ont accueilli les visites d’émissaires grecs avec la jovialité des chiens de faïence. Tsipras a tout de suite pu le tester à Chypre, première destination visitée par les Grecs, et premier gouvernement à faire la sourde oreille à l’idée d’une coalition anti-germanique. L’attitude de l’Espagne a été la même.

Comment la France a roulé Tsipras dans la farine

Dès le dimanche soir, Varoufakis rencontrait Michel Sapin. Probablement peu rompu à la dialectique socialiste française, le ministre grec s’est fait enfumer dans les grandes largeurs:

« Je suis ravi d’être ici, je voulais vous remercier (…) en particulier pour avoir fait de mon discours un discours plutôt redondant. Je ne vois aucun désaccord », lui a aussitôt répondu Yanis Varoufakis, visiblement satisfait. Dans un anglais parfait, cet économiste de formation n’a cessé de vanter l’Europe et son esprit de dialogue, convoquant pour l’occasion un de ses pères fondateurs, le Français Jean Monnet.

Ah! l’esprit de dialogue des Français! La visite de Tsipras, mercredi, à l’Elysée, a permis d’en donner une nouvelle preuve:

Reçu à l’Élysée, Alexis Tspipras plaide pour… par LePoint

La France se sent solidaire, mais… il faut sauver la zone euro et payer ses dettes, M. Tsipras! Un lâchage en rase campagne façon François Hollande, qui avait été préparé avec Angela Merkel dès le dîner à Strasbourg tenu le vendredi précédent.

Les Grecs amusent beaucoup les Italiens et les Français

Cette remise en place de Tsipras par François Hollande s’est toutefois faite avec beaucoup d’humour. Notre excellent président a par exemple incité Tsipras à mener une réforme fiscale ambitieuse, en proposant le concours de la France pour l’aider dans cette voie: « chacun sait que nous sommes des spécialistes! » a-t-il ajouté.

En Italie, le Premier Ministre Renzi a offert une cravate à Tsipras, pour le jour où la Grèce sortira de la crise. Pour le reste, il a déclaré:

Alors qu’Alexis Tsipras évoquait « la politique ruineuse de l’Europe », Matteo Renzi a répliqué :« Chaque pays doit faire les réformes nécessaires. Le sauvetage ne viendra pas des autres ». Une déclaration dans le droit de fil des assurances qu’il a données à Angela Merkel de ne pas créer « un front méditerranéen contre Berlin ».

Y a pas à dire, elle tient bien son boy’s band sudiste par les cojones, la mère Merkel. Et pas un bruit dans la salle…

Comment Tsipras a mis la tête dans le sable de la BCE jusqu’au bout

Pauvre Tsipras! il n’a manifestement rien vu venir et son apprentissage du langage diplomatique devrait lui laisser un goût amer sur les papilles gustatives.

Ainsi, avant sa désastreuse tournée européenne qui lui a montré qu’il n’avait rien à attendre de ses voisins de gauche, Tsipras s’est manifestement abusé sur l’attitude des autorités européennes. Dans ce cas de figure, on peut même se demander si Tsipras et son équipe n’ont pas un problème de comprenette.

Par exemple, dimanche dernier, Tsipras avait appelé Mario Draghi pour lui faire des ronds-de-jambe.

La discussion s’est déroulée dans un bon esprit et il s’est confirmé qu’il existait une volonté de parvenir à une solution mutuellement bénéfique pour la Grèce et pour l’Europe », a-t-elle ajouté. Un porte-parole de la BCE n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet.

Manifestement, aucun Grec n’a jugé étrange le silence de la BCE sur cette conversation. Le vice-premier ministre grec Dragasakis a même ajouté publiquement:

« La Banque centrale européenne et (son président Mario) Draghi assurent le contrôle des liquidités. Tout sera donc fait – il l’a dit lui-même – pour ne pas altérer le cours paisible des choses », a-t-il déclaré sur l’antenne de la chaîne grecque Mega TV.

Pourtant, le gouverneur de la banque centrale finlandaise avait tiré le premier en annonçant que le soutien de la BCE cesserait rapidement si les Grecs ne se montraient pas décidés à respecter leurs engagements.

Malgré ces signaux avant-coureurs, Varoufakis continuait à déclarer mercredi, à l’issue de sa visite à la BCE:

« Nous avons des discussions très fructueuses », a déclaré le ministre au sortir de la rencontre, assurant que la communication avait été « excellente », ce qui lui procurait « un vif encouragement pour l’avenir ».

L’enjeu n’était pas mince pour la Grèce: sans les petites aides de la BCE, notamment les rachats de dette grecque aux banques grecques, le pays n’a aucune chance de survie. L’émission d’un emprunt pendant la semaine l’a montré: les marchés se montrent de moins en moins confiants dans la dette du pays.

La BCE oblige la Grèce à négocier rapidement

Sans véritable surprise, donc (sauf pour les Grecs qui ont fait la sourde oreille jusqu’au bout), la BCE a annoncé, quelques heures après les rassurantes déclarations de Varoufakis sur les discussions « très fructueuses » menées avec Draghi, qu’elle suspendait son aide exceptionnelle à la Grèce. Concrètement, la BCE refusera désormais les dettes grecques apportées par les banques grecques, ce qui condamne de fait le financement à court terme de la Grèce: on voit mal pourquoi les banques grecques continueraient à acheter des titres dont plus personne ne veut.

Cette décision, qui tient d’ailleurs plus du Mers-el-Kébir que du Trafalgar, a brutalement modifié la donne européenne. La Grèce court en effet après l’argent, quoi qu’elle en dise, et elle devra prochainement s’acquitter de plusieurs traites. En particulier, dès fin février, la Grèce doit rembourser 2,3 milliards€ au FMI. Manifestement, rien n’est prêt, et les Grecs n’ont pas encore entamé de discussions avec le FMI sur ce point.

Tout cela respire l’impréparation et la panique! du coup, Tsipras borde et navigue à vue… Il multiplie les conseils des ministres de crise, entretient le flou sur la réalité de ses décisions politiques, et prépare comme il peut la réunion extraordinaire de l’Eurogroupe, prévue le 11 février, à laquelle participeront la BCE et le FMI. En réalité, l’Europe est en train d’obliger la Grèce à négocier avec un pistolet sur la tempe. Une tactique qui risque de lui jouer un tour.

L’Allemagne intraitable face à une Grèce aux abois

Chacun comprend évidemment que l’Allemagne est au centre de ce jeu dangereux. Varoufakis a d’ailleurs eu un entretien très musclé avec le cruel Dr Schaüble, ministre allemand des Finances, jeudi.

« Nous ne sommes pas encore vraiment d’accord sur ce que nous devons faire maintenant », a reconnu M. Schäuble au cours d’une conférence de presse commune.

« De mon point de vue, nous ne sommes même pas tombés d’accord sur le fait de ne pas être d’accord », a confirmé crûment M. Varoufakis. « Nous sommes d’accord pour commencer des délibérations, en tant que partenaires », a-t-il ajouté. Autant dire pas grand chose, alors que la situation financière d’Athènes paraît de plus en plus délicate au lendemain de la décision de la BCE qui coupe une partie de leurs vivres aux banques grecques.

M. Schäuble, vétéran de la politique européenne et ardent défenseur de l’orthodoxie budgétaire, n’a pas fait mystère non plus de son « scepticisme » à l’égard des mesures déjà annoncées par Athènes – arrêt des privatisations, réembauche de fonctionnaires – qui « ne vont pas forcément dans la bonne direction ».

C’est probablement cet affrontement direct entre la Grèce et l’Allemagne qui laissera le plus de traces dans cette semaine houleuse pour le gouvernement grec. Il est évident que l’Allemagne a décidé de tenir coûte-que-coûte des positions dures, sans attention pour les effets indésirables de cette politique.

La Grèce frappe à la porte de la Russie

Dans les effets indésirables, on notera en particulier le mouvement à 90° que la Grèce est en train d’opérer vers la Russie dont on rappellera jamais suffisamment qu’elle se considère comme l’héritière légitime du patriarcat de Constantinople, titre également revendiqué par l’église grecque…

Dès l’annonce du coup de force de la BCE, Tsipras s’entretenait avec Vladimir Poutine.

« Le président russe et le Premier ministre ont souligné la nécessité d’améliorer de façon notable la coopération entre la Grèce et la Russie, des pays qui ont de profondes attaches historiques, notamment dans les secteurs de l’économie, de l’énergie, du tourisme, de la culture et du transport », précisent les services d’Alexis Tsipras dans un communiqué.

Vladimir Poutine a invité le chef du gouvernement grec à se rendre à Moscou le 9 mai, pour les célébrations du 70e anniversaire de la capitulation de l’Allemagne nazie.

Moscovici truque les chiffres et sauve la France

Dans la fébrilité de ces coups de billards compliqués, Moscovici a tenté de reprendre la main en publiant des chiffres totalement bidonnés sur la croissance, destinés à prouver tout le bien-fondé de la politique imposée par l’Union à la Grèce. Alors qu’il est évident pour tout le monde que la situation européenne empire, avec un glissement lent mais certain vers la déflation, Moscovici s’est offert le luxe (à l’ancienne…) de remonter arbitrairement les chiffres de la croissance anticipée pour 2015 en Europe.

La France tire ainsi ses marrons du feu: en remerciement de ses bons et loyaux services en Grèce, elle obtient un relèvement de ses perspectives de croissance (alors là, vraiment, Moscovici fait fort!), grâce auquel elle échappe à toute sanction malgré ses déficits abusifs. On en reste sur le cul!

En socialiste élevé sous l’ère Chirac, Moscovici a retenu un principe essentiel: « plus c’est gros, mieux ça passe! ». Il n’a donc pas lésiné sur les trucages statistiques en tous genres: il paraît que la Grèce pourrait faire 3,5% de croissance si elle respecte ses engagements. Tous les pays soumis à l’austérité sont dans le même cas: Irlande, Espagne, Portugal, tout à coup l’horizon s’ouvre à eux…

Et après ça, on soutiendra que c’est Poutine l’idéologue propagandiste…

Pendant ce temps, Juncker sauve sa peau

Toujours tracassé par ses petits arrangements avec l’esprit de coopération, Juncker, qui a à nouveau disparu des écrans radar, s’emploie à étouffer le Luxleaks que des députés écologistes ont décidé de mettre à jour. Il a marqué un premier point cette semaine en obtenant une révision à la baisse du mandat de la commission, grâce à un travail patient des juristes du parlement.

L’avis juridique préconise donc de revoir à la baisse le mandat de la commission d’enquête, qui pourrait être rétrogradée sous forme d’une commission « spéciale », sans accès aux documents des administrations fiscales nationales.

Une commission spéciale sans pouvoir d’investigation, voilà qui devrait permettre au président de la commission de sauver ses billes. Au passage, il a décidé d’enquêter sur les rescrits fiscaux belges, histoire de donner un os à ronger à la presse, et de détourner l’attention sur plus méchant que lui.

A l’ombre de la Grèce, l’Europe accélère sur TAFTA

Grâce au feu concentré sur la crise grecque, la négociation du traité transatlantique a connu cette semaine une rapide progression sans émouvoir l’opinion publique – une fois n’est pas coutume.

Lundi s’ouvrait en effet, à Bruxelles, le 8è round de négociation entre les Etats-Unis et l’Europe. Alors qu’une partie de la presse parie de façon totalement absurde sur l’échec des discussions,  le bilan tiré de cette semaine de rencontre semble prouver le contraire.

Dan Mulllaney, le négociateur en chef américain pour le traité transatlantique (TTIP) et son homologue côté européen, Ignacio Garcia Bercero, se sont engagés, vendredi 6 février à Bruxelles, à l’issue du 8e round de discussions, à « intensifier les discussions ». Un 9e round est programmé, en avril, à Washington. Et une 10e séance de négociations devrait se tenir avant la pause estivale.

Si les discussions en cours n’ont débouché sur aucune décision concrète, tous les sujets ont été abordés, et les Européens ont même proposé la création d’un super-régulateur, chargé de préparer l’harmonisation des normes entre l’Europe et les Etats-Unis. Euh! ce ne serait pas une sorte de préfiguration d’une communauté transatlantique, ça?

L’Ukraine revient sur le tapis

Porochenko, le président ukrainien, copain d’Angela Merkel, accumule les défaites militaires depuis le début du mois de janvier. Les « séparatistes » sont notamment en passe d’encercler les troupes officielles dans la ville de Debaltseve. Ces mauvaises nouvelles poussent les Européens à négocier un statu quo, que Poutine a évidemment tout intérêt à refuser. Le temps joue en sa faveur, et la Russie s’apprête à donner une bonne correction aux Ukrainiens qui ont renversé son homme lige au printemps dernier.

Merkel et Hollande se sont donc précipités à Kiev et à Moscou pour négocier un petit quelque chose qui n’a rien donné. Merkel a d’ailleurs à cette occasion déclaré:

« Il n’est pas certain que ces discussions aboutissent (…) mais cela vaut le coup d’essayer ». Ces propos, tenus ce samedi par la chancelière allemande Angela Merkel à la Conférence sur la sécurité de Munich, ne témoignent pas d’une grande confiance en l’issue positive de ces discussions.

Du coup, les Etats-Unis ont décidé d’armer l’Ukraine pour retarder le moment où la Russie obligera Porochenko à prendre la fuite.

« Nous allons continuer à fournir une assistance sécuritaire à l’Ukraine, non pas pour encourager la guerre, mais pour permettre au pays de se défendre. Soyons clairs : nous ne pensons pas qu’il y ait de solution militaire en Ukraine, a-t-il insisté. Le président Poutine a un choix simple à faire : quitter l’Ukraine ou faire face à un isolement prolongé et à des difficultés économiques croissantes.’‘

La mise en œuvre de l’accord de Minsk est le seul moyen de régler le conflit, a de son côté insisté le président ukrainien. Petro Porochenko a rappelé les grandes lignes du plan de paix, à commencer par l’instauration d’un cessez-le-feu. “Il faut un dialogue politique, la fermeture de la frontière, le retrait de toutes les troupes étrangères et la remise en liberté immédiate des otages, entre autres. »

La situation ukrainienne a donné à François Hollande l’occasion de sortir une belle tirade sur la guerre en Europe. Encore une déclaration qui ne mange pas de pain, et qui est bonne pour sa popularité. Puisque nous savons tous qu’aucun Européen ne mourra pour Kiev.

http://www.eric-verhaeghe.f