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Rémi Mogenet
Dans un article récemment publié au Figaro, Michel Maffesoli, s’exprimant sur le dernier roman de Michel Houellebecq, a osé révéler que la critique littéraire avait décrété que la modernité avait commencé quand on en avait eu fini, dans les récits, avec les anges. Officiellement, parle des anges qui veut; chacun est libre; dans les faits, dès qu’on en parle, on est projeté dans l’enfer social, comme eût dit Victor Hugo.
Et c’est là que me revient en mémoire que, justement, une édition de ses Misérables destinée aux écoliers a censuré l’allusion aux anges qui accueillent Jean Valjean à sa mort. Car Hugo parlait souvent des anges, en fait. L’interdiction de le faire doit dater de la Troisième République, et la modernité avoir commencé très tard! D’ailleurs, même quand ils étaient progressistes, on accuse les romantiques d’avoir été rétrogrades précisément parce qu’ils étaient friands des anges: Chateaubriand, Lamartine, Vigny, tous en ont parlé.
Dans la science-fiction – au moins en France -, il est pareillement interdit de relier les superhéros aux anges – alors que le rapport est souvent manifeste, évident. Il faut affirmer que les anges sont en fait des extraterrestres mal appréhendés par la faible intelligence de nos ancêtres – alors qu’il est surtout
évident que les extraterrestres sont des archétypes mal appréhendés comme la même chose que les anges par le matérialisme moderne.
Il est entendu que la littérature médiévale chrétienne, ou même le merveilleux catholique, toujours pleins d’anges, ne sont pas modernes; et donc, qu’ils sont répréhensibles. François de Sales n’est pas un auteur recommandable. Le Coran contient aussi des développements sur les anges; du coup, entend-on, il n’est pas compatible avec la modernité! Car on peut dire que c’est surtout pour son traitement de la femme, ou de la liberté religieuse; mais on en a vu lui reprocher d’être trop gnostique, de contenir trop d’êtres spirituels – de parler trop des anges.
Le bouddhisme lui aussi est plein de divinités secondes: mais souvent, comme on veut le croire moderne, on les passe sous silence, ou on complique la chose en leur donnant des origines psychologiques mystérieuses. La vie canonique de Milarépa (grand nom du bouddhisme tibétain) contient bien des messagères célestes, anges à visage de femmes, ou alors des démons: êtres spirituels qui soit guident le noble ermite vers la lumière, soit sont mis au pas par lui. Bouddha Sakyamuni, du reste, évoque les divinités hindoues, dans ses textes consacrés.
En un sens, je comprends les modernistes. Il est vrai que l’intellect épuré est censé entrer directement avec l’absolu, aller au-delà de tous les anges. Mais dans les faits, je ne sais s’il existe. La tendance mystique à mépriser les anges ou le merveilleux existait déjà du temps de François de Sales: il en parle. Et il dit que les âmes ordinaires ne sont pas en mesure de viser si haut, que le passage par les anges est nécessaire; et que si on s’y refuse, on reste seul avec soi-même. La modernité est peut-être un manque d’humilité; un excès de foi en soi.
Cependant je ne sais pas si, comme l’assure souvent Michel Maffesoli, on est entré dans une ère de merveilleux. J’ai pour le moment l’impression qu’il s’impose depuis les autres continents: l’Asie, l’Amérique, l’Afrique. Les Européens en restent à une culture sans anges. Même si, je l’avoue, mon premier poème, à l’âge de dix-sept ans, en contenait!
Mon sentiment reste, néanmoins, que si on ne perçoit pas, dans la Liberté, l’Égalité et la Fraternité, des forces spirituelles objectives, ces idées resteront lettre morte. L’intellect à lui seul ne fait pas réellement agir: il y manque le feu de l’enthousiasme, que donne la vision intérieure des vertus!