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Rémi Mogenet

J’ai entendu à la radio François Hollande dire: La République aime tous ses enfants. En rhétorique, cela se nomme une personnification; mais je ne crois pas qu’alors le président français s’adonnait à la rhétorique: comme chez De Gaulle, la République, dans son langage, est une personne.
Mais quelle personne? Boèce, philosophe platonicien du sixième siècle, définissait la personne comme un être pensant. Les hommes, disait-il, sont des personnes; les anges aussi. Car les êtres pensants soit ont un corps distinct, un contour clair, soit non. On pourrait dire que la République a pour éléments de son corps l’ensemble de ce qu’elle recouvre. Mais la peau en est invisible: on est comme à l’intérieur de son corps, – que par conséquent on ne distingue pas de façon unitaire, sinon en esprit. Elle est donc de l’espèce des anges. Marianne est dans ce cas!
De fait, l’ésotérisme chrétien plaçait, pour diriger les peuples, les cités, les pays, des archanges: les simples anges étaient réservés aux individus. On en trouve l’explication par exemple dans le prologue à l’histoire de Gênes par Jacques Voragine, au treizième siècle. La nature de Marianne est donc claire.
Peut-elle être une déesse au sens absolu? Il y a d’autres républiques, et pourtant le monde est unitaire. Y aurait-il un ange pour toute la Terre, qui serait l’Être suprême de Robespierre, et Marianne serait-elle seulement l’une de ses filles? Certains la considèrent de façon plus abs
olue, comme si la France seule était en lien avec l’âme de l’univers.
En son temps, André Breton fit un magnifique poème en prose en l’honneur de Mélusine, qu’il assimilait à la terre même de France et à son peuple. Plus tard son disciple Charles Duits, dans La Seule Femme vraiment noire, posa la question du sexe de Dieu; pour lui, il s’agissait d’une femme, et on avait eu tort de délaisser le matriarcat.
Et de fait, la République est censée aimer, et non n’être qu’une machine sans âme, dirigée par une raison sans cœur. Duits voulait que l’amour de la divinité s’accordât avec l’amour au sens érotique. Il voulait faire descendre la divinité jusque dans les sensations. C’est sans doute aussi le but de François Hollande, lorsqu’il énonce le principe que j’ai cité plus haut.
Néanmoins, il est difficile, à notre époque, de croire au caractère absolu de cette république; les autres qui existent de par le monde n’ont rien d’illusoire. Et à l’intérieur même de la France, il y a des villes différentes, des contrées diverses; elles aussi ont leur esprit spécifique. Une mythologie qui ne vénérerait que Marianne, ne lui donnerait pas d’anges pour être envoyés en mission sur l’ensemble du territoire, ni de sœurs pour représenter les différents pays du monde – ni de mère ou de père pour représenter l’unité du monde -, aurait bien du mal à prendre, à se rendre crédible. Il faut donc déployer son imagination, ne pas en rester aux symboles figés. Sinon on paraît énoncer des formules vides.