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Henri schwamm*

Deux personnalités marquantes – Jean Pisani-Ferry, commissaire général français à la stratégie et à la prospective, et Henrik Enderlein, fondateur et directeur de l’Institut Jacques Delors à Berlin – se sont rencontrés récemment à Paris pour discuter des investissements, domaine prioritaire pour les deux pays.

On entend souvent dire que l’Allemagne doit investir et la France se réformer. Réflexion faite, cette approche n’est pas satisfaisante, car l’Allemagne a, elle aussi, besoin de se réformer et parce que l’on n’échange pas des réformes dans un pays contre des investissements dans un autre.

La faiblesse de l’investissement est liée à la faible dynamique économique de l’Europe. Or, l’investissement d’aujourd’hui représente, selon l’expression de Mario Dragui, président de la Banque centrale européenne, l’offre de demain.

Jean Pisani-Ferry insiste beaucoup sur le fait que la relance de l’investissement dépend en grande partie de la puissance publique: celle-ci investit en effet beaucoup, même si la baisse a atteint 50 à 75% dans les pays européens les plus affectés par la crise. Si l’investissement public allemand a diminué, le niveau du français reste satisfaisant, quoique l’on puisse parfois s’interroger sur la pertinence de son allocation. Il faut également rappeler que le cadre réglementaire détermine les décisions des entreprises, partant leurs investissements. Les entreprises ont besoin d’une visibilité à long terme. Tel n’est pas le cas en Europe. Le prix, très bas, du carbone constitue presque une «désincitation» à investir dans les technologies propres. On sait enfin que le système financier européen repose largement sur le système bancaire, où se concentre le risque. Or, les réglementations comme celles de Bâle ou les mécanismes de résolution des crises bancaires ont pour objectif de réduire les risques, de sorte que l’appétence pour ceux-ci, donc pour les investissements, diminue.

L’Allemagne aura à revoir son modèle de croissance, Henrik Enderlein en est convaincu: les salaires doivent augmenter et l’épargne s’orienter vers des placements en actions. Il lui faudra beaucoup investir dans les années à venir, non pour relancer la machine économique européenne, mais pour sa propre croissance. Une fois respecté le frein à la dette qui a une valeur constitutionnelle, elle devra investir 8 milliards d’euros de plus par an pour rattraper son retard. Depuis cinq à dix ans, les excédents ont servi à la consommation et non à l’investissement. La tendance doit s’inverser. L’Allemagne devra fixer un seuil minimal d’investissement, dans le respect de la règle du frein à la dette. Près de 70% des investissements sont réalisés par les collectivités. Le plan Juncker compte mobiliser 315 milliards pour 28 Etats européens. Henrik Enderlein trouve l’outil bon, mais constate que l’argent frais fait défaut. Quant aux projets à financer, il doit s’agir de vrais projets ayant impérativement une valeur ajoutée.

La question de la dépense publique en France et en Allemagne est mal appréhendée en raison des différences dans les données, sur l’investissement public notamment. Le niveau de dépenses supérieur de la France s’explique en partie du fait que ce qui y est du domaine public ne l’est pas en Allemagne. Exemple: l’assurance maladie des personnes dont les revenus sont supérieurs à un certain seuil. La France doit se préoccuper des domaines où pèse une présomption d’inefficacité, recommande Jean Pisani-Ferry. Elle dépense par exemple beaucoup pour le logement, avec des résultats médiocres. Elle dépense peu pour l’enseignement primaire, beaucoup pour le secondaire. Est-ce la bonne allocation?

La comparaison entre France et Allemagne doit bien sûr être corrigée, en premier lieu par des facteurs objectifs comme la démographie. Les deux pays investissent beaucoup dans la formation et la recherche, mais leurs bons résultats dans ces domaines sont souvent rachetés par des entreprises américaines ou chinoises. Comment faire pour les conserver en Europe? On n’a pas la réponse. Il convient de distinguer parmi les dépenses publiques les vrais investissements. Quand l’Allemagne décide d’affecter des crédits à la création de crèches, cela aura naturellement d’abord un coût. Mais quand elle en profite pour encourager les femmes à revenir sur le marché du travail, ce sera un bon investissement. L’épargne existe dans les deux pays, il suffit de la débloquer au profit d’investissements productifs.

*Université de Genève

http://www.agefi.com