Hubert Védrine, en polo noir

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De mémoire, je lui rappelle qu’il est le seul homme politique français avec Jean-Louis Debré à avoir refusé toutes les décorations
Hubert Védrine, en polo noir

Nous sommes dimanche soir. Je suis crevé. Il tombe des trombes d’eau.

Ce qui frappe l’œil quand on découvre Védrine, c’est qu’il ne porte ni décoration, ni cravate. Un camaïeu de costume gris et un polo noir que le cher Hubert définit : « Comme une élégance d’architecte… C’est la liberté, le matin je jette un coup d’œil à mes rendez-vous et s’il n’y a pas de ministre ou de cérémonie importante, voire de joli dîner… le polo noir ! » De mémoire, je lui rappelle qu’il est le seul homme politique français avec Jean-Louis Debré à avoir refusé toutes les décorations : « Je ne critique évidemment pas ceux qui en veulent, mais il y a chez moi une part de snobisme et d’esthétique…» Rien que d’y penser, ça a l’air de l’épuiser, les acharnés de la décoration ! « J’en ai tellement distribué et j’ai tellement vu ce que les gens étaient capables de faire pour obtenir des Légions d’honneur que ça m’a guéri à tout jamais ! L’establishment qui s’entre-décore, ça n’a plus aucun sens. J’ai tout refusé à Jacques Chirac. Quant aux autres nombreuses décorations obtenues à l’étranger, j’ai fait comme Jacques Attali, je les ai plongées au fond d’un aquarium sans eau où elles dorment très tranquillement. »

Plus sérieusement, ce qui préoccupe notre ami, observateur des mouvements du monde, c’est la mise en cause du consensus qui existait en France sur la politique étrangère : « C’est Nicolas Sarkozy qui a rompu avec l’héritage de la Ve République. Quand il a accédé au pouvoir, sa culture géopolitique était voisine de zéro. Et marquée par les films américains. Il voulait d’abord et avant tout rompre avec Chirac et Villepin. A la fin de son quinquennat, il a évolué, car il ne supportait plus Netanyahou et était désemparé par Barack Obama ». Et Hollande ? « Il ne veut pas s’inscrire dans un courant trop précis. Ce n’est pas un théoricien de la politique étrangère. Il cherche des opportunités. » Alors pourquoi le consensus est-il menacé ? « Vous savez chez les diplomates chevronnés, on entend des critiques à bas bruits qui considèrent qu’on a été ces derniers temps trop inflexibles sur l’Iran, la Syrie et la Russie. Si on ne parle pas avec eux que fait-on ? La guerre ? Alors il ne s’agit pas de renversement des alliances comme l’a proposé récemment François Fillon concernant Poutine et Assad. Ca c’est du gaullisme archaïque. Il s’agit de dialoguer. » Donc les quatre diplomates qui ont été à Damas ont raison ? « En tout cas, je ne les accable pas… C’est exagéré de leur tomber dessus. Sur la Russie, François Hollande cherche une solution avec Angela Merkel, mais sur la Syrie il reste intransigeant et sur l’Iran il ne s’en mêle pas. » Comment anéantir Daech ? « Même les Américains considèrent qu’on ne pourra jamais éradiquer l’Etat islamique s’il n’y a pas un minimum de concertation avec la Syrie et la Turquie. Le régime de Damas est un régime de psychopathes, mais nous devons être réalistes. Les postures morales ça ne marche pas. » Et Védrine de paraphraser Sartre : « A force de vouloir avoir les mains propres, nous n’aurons plus de main ! Si on avait adopté ces positions soient disant vertueuses dans le passé jamais Kissinger n’aurait fait alliance avec la Chine et on ne se serait pas alliés avec Staline contre Hitler ! Souvenez-vous à l’époque Staline avait tué plus de gens. »

Regrette-t-il le quai d’Orsay ? « Le conseiller que je suis et l’intellectuel que j’essaye d’être (concept d’hyperpuissance + 15 livres) doivent tout au ministre que j’ai été. Le quai d’Orsay, c’est plus de 100 voyages par an. J’en ai gardé un trouble du sommeil. Entre l’Elysée et le ministère, j’ai passé 19 ans mobilisables, 24/24. Encore aujourd’hui, je me réveille toutes les deux heures chaque nuit. Je n’ai aucune frustration du pouvoir. Ca me passionne d’être un analyste. Je ne cherche pas à me greffer sur les processus de décisions. » Et il fait état de ses dernières conversations : « Je parle de l’Islam avec Bernard Cazeneuve, de défense avec Jean-Yves Le Drian, j’ai fait des rapports sur l’Otan, la présence française en Afrique et je travaille avec Laurent Fabius sur le droit de veto au Conseil de sécurité ».

Sous l’avalanche de café, je le soumets à une sorte de quiz diplomatique. Que pense-t-il de l’assassinat de Boris Nemtsov ? « Poutine lui-même, probablement pas. Mais le fait que ça se soit passé à proximité du Kremlin est une provocation à son encontre. Il ne contrôle pas forcément les nervis de ses services. Vous savez, Poutine pour les ultranationalistes Russes, c’est presque un centriste. » Le mystère Villepin ? « C’est un ovni qui n’est pas fait pour cette époque de rapetissement de la politique. Sa grande qualité, c’est d’avoir su résister à l’occidentalisme arrogant des néoconservateurs américains en 2003. A l’époque, les Américains ont déclenché la guerre tous seuls. Aujourd’hui quand on intervient au Mali, et Villepin a tort de contester cette intervention, on le fait à la demande des Africains et du Conseil de sécurité avec l’approbation des Chinois ! Même l’intervention en Libye, éminemment discutable, avait été demandée par la Ligue Arabe et l’ONU ! Donc là, ses critiques sont vraiment excessives. » Question d’une grande subtilité, Obama est-il un mou ? « Il est paradoxal, beau, charismatique, orateur extraordinaire, ses analyses de politiques étrangères ont la sophistication de grands professeurs de Harvard. Tous ses premiers discours, comme celui du Caire sur le monde arabo-musulman étaient très intelligents… Mais il met mal à l’aise les nostalgiques d’une Amérique dure, l’Europe n’est pas sa priorité et c’est normal, mais il a laissé le Premier ministre Israélien continuer sa politique de colonisation alors qu’il était contre.Maintenant, je pense qu’il a raison sur l’Iran, malgré la “sortie” de Netanyahou au Congrès. »

Comment croiser Védrine sans lui parler de François Mitterrand ? « Mon père l’a connu pendant la guerre, de retour des camps, ils se tutoyaient. Ils terminaient leurs lettres par “Que Dieu te garde”. Il fut à son cabinet de 1946 à 1952 ». Hubert Védrine est né en 1947, dans le berceau familial de la Creuse. « Avec Mitterrand, je n’ai jamais eu l’impression de vivre un instant normal. Il donnait une intensité romanesque à tout. Le moindre café, pouvait donner l’impression d’un complot ou d’un grand dessein. Mais ces gens-là n’existent plus. Ils avaient passé toute leur enfance à lire des romans et la Bible. Même l’ennui les a enrichis. » Védrine a gardé de cette période, malgré son apparence compassée un goût de l’anti politiquement correct. Récemment, sur France Culture, qui n’est pas à proprement parlé une radio poujadiste, il a défendu toutes les expressions qui ont fait polémique ces dernières semaines : « Français de souche », « apartheid » et « islamo-fascisme ». « Dans la France d’aujourd’hui, entre l’Interdit et l’Obligatoire, on assiste à une impossibilité de la pensée. Les précautions d’accord, les censeurs certainement pas. La démocratie crève de ça. » Après une heure de conversation, une phrase claque : « Un jour j’écrirai un éloge du froid sec ». En sortant du Montalembert, j’imagine Védrine comme personnage de John Le Carré. Et je me demande pourquoi le pouvoir « hollandais » emploie tant de tocards alors qu’Hubert Védrine rentre tranquillement chez lui boulevard Raspail.

Le 1er mars, hôtel Montalembert dans le VII e arrondissement de Paris.

http://www.lopinion.fr

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