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Bernard Cazeneuve, Christian Vanneste, Compassion, drames privés et la collectivit, Les cellules « psy »

L’air grave, mi-préfet mi-notaire de province, Bernard Cazeneuve, sur un ton posé, dit : « Nous sommes dans la compassion ». Cette distance entre le mot et la froideur du message interroge. Compassion est un mot chargé d’émotion, et ici, elle est retenue, non comme un sentiment vécu mais comme un passage obligé de la communication, comme une figure imposée, pour ne pas dire une posture. La compassion, le « souffrir avec », le partage de la souffrance se fait service public. Pourtant, la douleur des familles et des proches des victimes est du domaine de l’intimité, appartient avant tout au cercle de ceux qui les connaissent. Certes, le fait que la catastrophe soit de dimension européenne explique, évidemment, son retentissement politique. Il ne s’agit pas de critiquer ce qui semble attendu et établi, mais d’analyser le phénomène.
La formule de Bernard Cazeneuve révèle trois choses. D’abord, le rôle primordial de la communication séquencée dans la politique contemporaine. Le politicien est devenu davantage un communicant qu’un acteur. Auparavant, il fallait communiquer pour agir soit pour annoncer, soit pour expliquer, voire justifier les actes. Avant et après, le discours entourait l’action. Aujourd’hui, c’est le message qui est devenu le centre. Il y aura un temps entre la parole et la réalisation. Cette dernière pourra même se perdre dans les trous noirs de la mémoire collective ou les dédales du parcours parlementaire. Peu importe. Seul compte le temps court des médias. Donc, il faut commencer par l’émotion, la reine du temps bref.
Ensuite viendra l’étape de l’accompagnement, puis lorsque les explications rationnelles arriveront grâce au travail de services extérieurs à la politique, l’oubli aura fait son œuvre, même si l’on cherche à entretenir « l’esprit » né de l’émotion collective.
La mobilisation des politiques au cours de la séquence affective est considérable. Plusieurs ministres se déplacent sur les lieux du sinistre, comme si leur présence apportait le moindre secours, à défaut de perturber le fonctionnement des opérations. On pourrait soupçonner un désir de récupération médiatique. Peut-être. Mais l’absence des « politiques » pourrait être accusée d’indifférence. Schröder avait gagné des élections qu’on annonçait perdues en chaussant ses bottes face aux inondations. En se contentant de survoler La Nouvelle-Orléans après un ouragan dévastateur, Bush avait déçu.
Ils sont donc tenus de se livrer à la compassion, même quand le drame n’a ni cause ni effet politique. Cela traduit un changement de rôle impressionnant. Les responsables politiques européens ont de moins en moins de marge de manœuvre, en raison des contraintes économiques et financières propres aux États-providence à bout de souffle d’une part, et de leur subsidiarité excessive et mal conçue d’autre part. Hollande, par exemple, se félicite d’une amélioration du contexte qui lui est totalement étrangère. Schröder avait, cette fois, été battu après avoir pris les mesures dont l’Allemagne se félicite aujourd’hui. Bref, l’empathie avec la population profite davantage aux politiciens que l’action efficace, mais antipathique.
Dans le passé, le lien entre les drames privés et la collectivité, dans la mesure où elle était touchée, était assurée par la religion. La mort et la souffrance, la compassion appartiennent au domaine spirituel. La politique est temporelle. Elle agit sur le réel et pour les vivants. Poutine est le dernier, en Europe, à s’en souvenir. On se rappelle que Giscard avait choqué, déjà, en soulignant cette distinction qui s’est estompée en disant : « Il faut laisser les morts enterrer les morts. » Le spirituel est simplement devenu psychologique. Les cellules « psy » ont remplacé les prêtres.
La compassion est devenue un rite laïque, une célébration émotionnelle du vivre ensemble. Les gouvernements s’y réfugient quand ils ne peuvent plus changer les choses.