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Arabie séoudite, Dépeindre l’Iran, Etats-Unis, Iran, le général Sissi, le nucléaire Saoudien, le statu quo, monde arabe, monopole de la stupidité, Yemen
«Cette nation (arabe), même à ses heures les plus sombres, n’a jamais connu de menace à son existence et à son identité aussi grande que celle qu’elle connaît aujourd’hui», a déclaré le général Abdel Fattah al-Sissi, actuel président d’Égypte.
On aurait envie de répondre: pas même lors des Croisades? De l’invasion mongole? Pas même lors de l’envahissement de la totalité du monde arabe par l’Europe entre 1830 et 1920? Croyez-vous vraiment que la plus grande menace à l’identité et à l’existence même de la nation arabe soit une bande de guerriers tribaux campés au Yémen?
Le président égyptien s’adressait aux dirigeants de la Ligue arabe réunis en sommet au Caire, le 29 mars dernier, lors duquel une nouvelle force militaire conjointe a été créée. La rhétorique enflammée était donc de mise, mais tout de même… Les forces aériennes saoudiennes et leurs voisins du golfe bombardent incessamment le Yémen, et des rumeurs voulant que l’Arabie saoudite, l’Égypte et même le Pakistan s’apprêtent à envoyer des troupes au sol circulent, mais cela ressemble davantage à de la panique qu’à de fins calculs.
Cet affolement vient du fait que le statu quo, qui prévaut au Moyen-Orient depuis les années 1980 environ, tire à sa fin. L’Iran est de retour, et dans les palais de Riyad, la consternation règne – d’autant plus que ce sont les États-Unis, fidèles alliés et amis de l’Arabie saoudite, qui ont permis la libération de Téhéran.
C’est l’entente conclue à Lausanne, le 2 avril dernier, entre l’Iran et le groupe 5 + 1, formé des États-Unis, de la Russie, de la Chine, de l’Angleterre, de la France et de l’Allemagne, qui a mis fin au statu quo. Cette entente a levé les différents embargos commerciaux imposés à l’Iran, en échange de contrôles stricts sur son programme nucléaire pour une période de 10 à 15 ans, libérant le pays du confinement économique auquel il était réduit depuis la révolution de 1979.
Cette révolution a d’abord effrayé les voisins arabes de l’Iran: l’idée qu’il était possible de renverser le pouvoir pro-occidental et de s’opposer plus fermement à Israël était fort populaire dans la rue. La solution? Dépeindre l’Iran comme un État terroriste et voyou, et l’isoler le plus possible du reste de la région.
L’autre stratégie employée par les États arabes conservateurs était de mettre l’accent sur l’écart religieux entre l’Iran (où 90 % de la population est chiite) et les autres pays arabo-musulmans (où les populations sont au moins à 85 % sunnites). Les différences philosophiques entre les deux branches de l’islam sont bien réelles, mais elles ne font pas des citoyens ordinaires des ennemis naturels, à moins que quelqu’un (en l’occurrence, les États propagandistes) s’obstine à les convaincre de leur rivalité.
Pendant 20 ans, ces mesures ont atteint leurs objectifs – aidées de gestes stupides commis par l’Iran, comme la prise en otage du personnel de l’ambassade américaine qui dura 444 jours –, mais vers la fin du 20e siècle, elles ont commencé à perdre en crédibilité. Puis, en 2002, les travaux de conception d’armes nucléaires de Téhéran ont été mis au jour, ce qui donna un second souffle à la « politique de quarantaine ».
Ces activités nucléaires étaient en fait une récupération des recherches entamées (puis abandonnées) lors de l’invasion de l’Irak appuyée par les États-Unis, de 1980 à 1988, à une époque où Saddam Hussein travaillait certainement à fabriquer des armes nucléaires. En 1998, les travaux avaient repris, presque assurément en réponse aux essais nucléaires du pays voisin de l’Iran, le Pakistan. Une autre bêtise, certes, mais qui n’avait probablement rien à voir avec Israël.
La présumée menace nucléaire iranienne a motivé une autre décennie de quarantaines politiques et d’embargos commerciaux qui ont affaibli l’économie de l’Iran et qui ont isolé le pays sur la scène politique internationale… Jusqu’à ce que soit conclue cette entente de principe à Lausanne, le 2 avril dernier, à moins que les lobbys saoudiens et israéliens à Washington ne trouvent une façon de torpiller l’entente au cours des prochains mois.
L’Iran et l’Égypte (le pays le plus peuplé du Moyen-Orient) ont une population et un PIB à peu près équivalents, mais l’Iran est beaucoup plus près des États du golfe Persique et des zones de combats sunnites et chiites de l’Irak et de la Syrie – deux pays dont les gouvernements sont proches de Téhéran. Voilà de quoi parlait véritablement le général Sissi quand il a déclaré que l’identité et l’existence de la nation arabe étaient en danger; n’empêche, il a tort.
Ni l’identité ni l’existence de la nation arabe ne sont en jeu ici, et l’Iran n’a pas besoin de tenir en ennemi les pays à majorité sunnite. Il se peut que le régime iranien soit en train de perdre l’appui des jeunes, mais il n’a certes pas besoin de les immuniser contre les différents systèmes politiques arabes et les politiques étrangères en favorisant une confrontation arabo-iranienne. Rien de cela ne les attire, de toute façon.
Quant à l’idée selon laquelle la milice Houthi qui contrôle la majeure partie du Yémen est en fait un appareil iranien (idée qui sert de justification à l’intervention militaire actuelle): rien de moins ridicule! Les Houthis, comme les Iraniens, sont sunnites, mais ils doivent protéger leurs propres intérêts régionaux, et l’on s’expliquerait mal la nécessité d’un pied-à-terre stratégique iranien au Yémen. À vrai dire, il y a fort à parier qu’il n’y a actuellement aucun combattant iranien au Yémen.
Si les États-Unis se sont permis d’envoyer des troupes en Irak en 2003 parce qu’ils croyaient désespérément que Saddam Hussein y cachait des armes de destruction massive, l’Arabie saoudite peut bien croire qu’elle combat des Iraniens au Yémen. Aucune nation n’a le monopole de la stupidité, et Riyad aura probablement de nombreuses occasions de se mordre les doigts.