Philippe Bilger
La démocratie est sauvée.
Agnès Saal a démissionné de l’INA à la demande, paraît-il, de la ministre Fleur Pellerin qui a sans doute jugé intolérable l’abus de ses frais de taxi et, pour une part, la privatisation de ceux-ci. Et donc la perte de légitimité qui allait en résulter pour elle (Le Parisien).
Si j’osais, je comparerais cet acte d’autorité avec la complaisance gênée dont elle a fait preuve durant quelques minutes quand, à la cérémonie des Molière, Sébastien Thiry s’est exhibé dans le plus simple appareil et que – pardon, je suis réac ! – il a d’une certaine manière ridiculisé la fonction de ministre.
La République l’a échappé belle et la presse régionale se réjouit parce que l’impunité et les privilèges ont diminué.
Agnès Saal serait bien plus importante qu’elle-même.
Pour ma part, cette affaire ne laisse pas de m’étonner. Comme si rien ne servait à rien.
Depuis l’élection de François Hollande en 2012, les discours sur la morale publique ne manquent pas. L’exigence d’exemplarité ne cesse pas d’être proclamée. En gros les vertus et l’éthique sortent, magnifiques et évidentes, de la bouche officielle, des leçons données par le Pouvoir mais au détail les transgressions singulières, particulières continuent.
Comme si les titulaires d’autorité, où qu’ils soient et du niveau le plus haut jusqu’à l’échelon le plus bas, faisaient mine d’écouter l’Etat en lui disant : »Cause toujours ! » mais n’en faisaient qu’à leur tête dans leurs pratiques. La rectitude, c’est évidemment toujours pour les autres.
Comment des personnalités estimables et intelligentes, comme celle d’Agnès Saal en l’occurrence, sont-elles à ce point privées de lucidité que même dans leur propre intérêt elles ne voient pas le risque infini de ces accommodements avec l’intégrité professionnelle et personnelle ?
Ainsi, pourtant, les privilèges et l’impunité seraient vaincus chaque jour un peu plus ?
Je n’aime pas que nous soyons entrés, pour débusquer l’immoralité des autres – seulement celle des autres ! – dans une société de coups fourrés, de dénonciations et de lettres anonymes. Il y a un lâche derrière l’éviction d’Agnès Saal et à l’évidence ce n’est pas une indignation inspirée par l’honnêteté qui l’a habité mais, qui sait ?, la volonté de se venger, de faire libérer une place pour peut-être l’occuper.
Cette dérive des mises en cause en catimini, clandestines gangrène notre monde français. Inspirées par l’envie, la jalousie et, s’il s’agit de vérité, par des pulsions aigres et vindicatives – sinon, elles seraient courageuses et transparentes -, elles ont affecté l’univers judiciaire. Elles ont permis à ce dernier des succès indéniables mais causé aussi des erreurs, des malentendus, des injustices. Il ne faudrait plus, en matière pénale, laisser des libelles sans visage ouvrir la voie et susciter l’opprobre. Je n’ai pas la moindre illusion : ce processus va continuer, tant on préfère la preuve confortable, paresseuse de l’insinuation discrète et irresponsable à l’éclatante et solide démonstration des charges et des transgressions.
Enfin, croit-on parce qu’Agnès Saal a quitté l’INA que, demain, la pureté viendra sur nous tous comme une grâce? Si on aspire à une société parfaite en tous points, jusqu’où va-t-on devoir aller ? Jusqu’à quelle peccadille ?
Je suis remonté contre France Inter : c’est un épisode dont je ne surestime pas la portée. Mais cette radio dont le ton est si naturellement moral, si, j’en suis persuadé, elle n’invite pas des gens qui ont eu des conflits avec elle – par exemple, avoir pris le parti intellectuel et médiatique de Taddéï contre Cohen -, en revanche n’éprouve aucun scrupule à laisser Léa Salamé faire la promotion d’un livre écrit conjointement par l’une de ses journalistes. Ce n’est pas gravissime mais quitte à prétendre tout le temps et pour tout nettoyer les écuries d’Augias, il ne faudrait plus rien laisser passer !
Agnès Saal est partie.
Mais les faiblesses humaines restent.