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Claude Bartolone rêve de Matignon. François Hollande l’oriente plutôt vers la sauvegarde de l’Ile-de France contre Valérie Pécresse.

Le président de l'Assemblée nationale, Claude Bartolone, est candidat aux régionales en Ile-de-France.
Le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, est candidat aux régionales en Ile-de-France. © BERTRAND GUAY / AFP/BERTRAND GUAY
Par Emmanuel Berretta

Finalement, après quelques hésitations, Claude Bartolone a cédé à la pression de François Hollande et accepte le défi des régionales en Île-de-France. Un sondage avait été commandé par le PS il y a quelques semaines et le mettait à égalité avec Jean-Paul Huchon, le président socialiste sortant. Bartolone hésitait d’autant plus que lui ne songe qu’à Matignon. « Soit je serai le dernier Premier ministre de Hollande du quinquennat actuel, soit je serai le premier Premier ministre de son deuxième mandat », confiait-il à ses amis, récemment. Quand on attend un tel geste de la part du président, difficile de ne pas chercher à lui faire plaisir… Bartolone, qui n’a pas son pareil pour gagner une élection, espère, d’ici à fin mai, rallier à son panache Jean-Paul Huchon et Marie-Pierre de La Gontrie pour éviter une primaire fratricide. Le PS doit encore éviter une candidature dissidente de Julien Dray.

« Peut-il rester au perchoir en menant campagne ? »

La droite pointe aussitôt du doigt le franchissement des bornes déontologiques d’une candidature du président de l’Assemblée nationale. « Peut-il rester au perchoir en menant campagne ? Cela créerait une rupture d’égalité dans l’élection, s’indigne le député UMP Jérôme Chartier, lequel a été désigné par Valérie Pécresse pour bâtir son programme. Il serait inadmissible qu’il puisse disposer des moyens considérables de l’Hôtel de Lassay. » Chartier pointe en outre des difficultés institutionnelles : Claude Bartolone nomme des membres du CSA ainsi que le dirigeant de la chaîne LCP-AN.

« Il dispose également chaque semaine de deux fois deux heures d’antenne sur France 3 à l’occasion des Questions au gouvernement. Il pourrait en profiter pour tancer Valérie Pécresse ou ses soutiens en prenant n’importe quel prétexte. Claude Bartolone reçoit, par ailleurs, quantité d’élus à l’Hôtel de Lassay sans que la liste des invités fasse l’objet du moindre contrôle. Il existe donc un risque important de rupture dans l’égalité des frais de campagne. D’ailleurs, le premier à lui apporter son soutien n’est autre que le député Benoît Hamon, qui a rédigé son communiqué sur un papier à en-tête de l’Assemblée nationale. La boucle est bouclée ! » dénonce le député UMP.

Si d’aventure « Barto » devait quitter le perchoir – ne serait-ce qu’en cas de victoire -, qui pour le remplacer ? Un profil se dessine : Stéphane Le Foll. Le ministre de l’Agriculture, gardien du temple des hollandistes, a accompli l’essentiel de sa tâche au ministère. Sa loi sur l’avenir agricole du pays a été votée, les décrets d’application sont en cours de publication. L’homme du Mans s’est déjà mis en « mode élection » et rassemble les hollandistes derrière le chef de l’État avec la présidentielle en ligne de mire. Bref, le perchoir serait un promontoire idéal pour ce « super-whip » du groupe PS en vue d’encadrer les députés dans la compétition présidentielle à venir…

Avec Hollande, respect et méfiance

En attendant que ces points soient élucidés, c’est la relation entre François Hollande et Claude Bartolone qui intrigue. Respect et méfiance. C’est toute l’histoire de ce couple politique, tantôt rival, tantôt allié. D’abord, le respect. Celui que l’on doit aux adversaires qui, dans les méandres du PS, peuvent aussi se transformer en alliés de circonstance. Respect également pour un homme qui s’est construit une carrière politique à la force du poignet. Mais François Hollande conserve, dans un coin de sa tête, un peu de méfiance pour un Bartolone, réputé rusé, qui n’est pas de la caste des énarques, qui vient d’un département, le 93, où l’on ne fait pas de la politique avec des gants blancs. Méfiance encore pour un homme qui compte, parmi ses amis, un exilé fiscal en Suisse, le producteur Claude Berda, ou Bernard Tapie, avec qui Bartolone a écumé les stades d’Europe par «amour de l’OM», dit-il.

«Il y a des zones d’ombre chez Claude Bartolone, c’est ce qui retiendra Hollande de le nommer à Matignon», glisse un ministre. «Bartolone à Matignon ? Jamais, jamais», murmure le clan des hollandistes (François Rebsamen, Stéphane Le Foll et Jean-Yves Le Drian en tête), qui ont trop de mauvais souvenirs des échauffourées avec celui qui fut pendant vingt ans le «porte-flingue» de Laurent Fabius avant de se mettre à son compte… Des zones d’ombre ? En référence à ses origines siciliennes, la presse l’affuble d’un «don Bartolone» qui évoque le parrain de Coppola. «Du racisme !» s’agace le président de l’Assemblée nationale. «On sait depuis longtemps que les mieux costumés ne sont pas les plus réglo», dit ainsi le député PS Malek Boutih.

À vrai dire, nul n’est dans la tête du chef de l’État, lequel, en dépit de sa science politique, n’a pas vu venir que Bartolone ferait du perchoir un centre politique de sa majorité. Le seul, à vrai dire. À côté d’un PS aphone et d’un Matignon étouffé par la technocratie, l’Hôtel de Lassay est le dernier lieu abrité de la bourrasque. Bartolone s’est ingénié à faire entendre sa petite musique tout en tricotant de la dentelle entre les différentes sensibilités du parti. Lors de ses «déjeuners-infusion» du mercredi – c’est leur nom -, il réconcilie des aubrystes sans guide avec des strauss-khaniens orphelins, sans oublier des hollandistes déboussolés. Naturellement, il ne néglige ni la turbulente aile gauche ni les jeunes pousses de son fief telles Razzy Hammadi, le candidat qu’il soutenait aux municipales à Montreuil. Bartolone cajole aussi les écologistes, avec une idée derrière la tête : sans le dire, il prépare la campagne présidentielle de 2017 en espérant apporter à Hollande le soutien des Verts dès le premier tour. Une chimère ?

Habilité et ambiguïté

Attention ! L’élu de Seine-Saint-Denis n’est pas un amateur quand il s’agit de balayer l’arrière-cuisine politique. Il faut se replonger dans les arcanes de son élection au perchoir pour mesurer son habileté et l’ambiguïté de sa relation à Hollande. Juin 2012 : Bartolone est torse nu dans son bureau de l’Assemblée. Sa chemise, trempée de sueur, est en train de sécher… Il a rendez-vous dans quelques minutes à l’Élysée où Hollande attend «Barto», qui vient d’être élu président de l’Assemblée. Un peu plus tard, les deux hommes tombent dans les bras l’un de l’autre… Une consécration pour l’enfant de Tunis qui aurait dû quitter l’école pour apprendre un métier manuel si un professeur n’avait insisté auprès de ses parents afin que cet élève doué et travailleur poursuive ses études.

Petit détail : les effusions du président ne sont pas feintes, mais Bartolone n’était pas son candidat. Le chef de l’État avait promis le perchoir à Ségolène Royal. «Quand j’ai vu la tête d’Olivier Falorni le soir du premier tour des législatives, j’ai dit à mes équipes : Royal sera battue dimanche prochain, on y va !» raconte  « Barto », qui s’empresse de se doter de tous les numéros de portable des députés pour féliciter les heureux élus par SMS. Ensuite, il prévient Hollande, qui lui demande de taire son ambition jusqu’à la défaite de Royal. En vérité, Hollande a d’autres candidats en tête : d’abord Marylise Lebranchu, puis, à défaut, Daniel Vaillant.

Une circonstance va aider Bartolone : Jean Glavany, également candidat au perchoir, est réputé proche du camp rochelais qui a fait perdre Royal. Celle-ci lance un oukase : tout sauf Glavany. Un espace se libère pour «Barto». Dès le lundi matin, il appelle les députés avec lesquels il a le moins d’affinités, les anciens jospinistes. Bonne surprise : sur les dix premiers, quatre d’entre eux se montrent plutôt favorables à sa candidature… Au fur et à mesure, Bartolone accumule les soutiens, si bien que le rapport de forces penche de son côté.

Reste à convaincre les hollandistes et le premier d’entre eux. Bartolone appelle donc Hollande pour lui expliquer la situation : subir une défaite, ce qui ne serait pas glorieux pour un chef de l’État, ou se rallier à lui. Ce jour-là, le président est dans l’avion, le «Sarko One», doté d’une liaison téléphonique. Le président paraît enchanté de l’innovation. Bartolone abat ses atouts. Hollande réalise que Bartolone est en position de force. «Je te rappelle», glisse-t-il. Pendant ce temps, Hollande vérifie auprès des siens. Une heure plus tard, le président a fait ses comptes et plie : «Je suis ravi de parler au candidat du président de la République», dit-il au téléphone. Consigne est passée : les hollandistes se rallient à Bartolone.

L’ascension

Hollande et Bartolone sont deux enfants de Mitterrand. Pas de la même époque. Si Jacques Attali repère le jeune énarque et le propulse à l’Élysée, le parcours de Bartolone passe par toutes les étapes du militantisme à partir de son terroir, Le Pré-Saint-Gervais. Le maire de l’époque, Marcel Debarge, reçoit son ami François Mitterrand à déjeuner au restaurant Le Pouilly-Reuilly. Bartolone, 26 ans et encore cadre dans un laboratoire pharmaceutique américain, est convié. Mais dehors, des ouvriers en grève font du chahut. Bartolone sort et revient. Le chahut a cessé. Mitterrand interroge : « Que leur avez-vous dit ? » « Que vous iriez leur parler après le repas », répond le jeune homme. Surpris par l’audace, Mitterrand acquiesce. Et promet de venir soutenir Bartolone le jour où il se présentera à une élection. Mitterrand tiendra parole : le 17 février 1979, Bartolone est candidat aux cantonales ; le premier secrétaire du PS fait le déplacement sous un préau d’école, à 15 heures, un jour de match de rugby France-Angleterre !

L’ascension de Bartolone est un immense plaquage aux communistes qui tiennent, depuis des lustres, ce coin le plus pauvre de France. Pour déloger les «cocos», il faut d’abord empêcher la triche. Bartolone connaît leurs combines. L’un de ses scrutateurs dans les bureaux de vote, Joseph Di Martino, un Sicilien à l’accent à couper au couteau, lui rend compte des différents bureaux en lui téléphonant depuis les loges du gardien des écoles. Dans ces comptes rendus, il est toujours question d’une certaine «Catherine», militante communiste, «avec son sac». Bartolone comprend et ordonne à Di Martino de prendre trois ou quatre gars et de voler le sac. La pêche est bonne : il contient les enveloppes qui permettent de substituer aux vrais bulletins de faux bulletins. Bartolone dénonce la supercherie, menace de procès et de prison. Les communistes cèdent et cessent le bourrage des urnes. Bartolone l’emporte d’une courte avance.

Dans la bataille de l’Ile-de-France, il faudra aussi jouer des coudes. Le vent est favorable à la droite. Bartolone a réussi à préserver son fief de la Seine-Saint-Denis de la vague UMP lors des dernières départementales en s’impliquant fortement auprès des écologistes. Sur l’Ile-de-France, ce sera une autre paire de manches…

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