Étiquettes

, , , , ,

Comprendre la situation au Yémen et anticiper les conséquences de son évolution nécessite de faire un zoom arrière sur l’ensemble du Proche-Orient.
Youssef Hindi , Écrivain et historien marocain

Comprendre la situation au Yémen et anticiper les conséquences de son évolution nécessite de faire un zoom arrière sur l’ensemble du Proche-Orient ; de la même façon, la confrontation des puissances régionales au Yémen, si l’on y est attentif, offre une clé de compréhension quant à l’avenir de cette région.

Sous un certain angle, le conflit en cours au Yémen nous en dit plus sur la situation géopolitique régionale que sur celle du Yémen même. La crise actuelle de ce pays est, en quelque sorte, la miniaturisation de l’échiquier géopolitique régional, impliquant d’un côté l’Arabie saoudite – avec Israël et les États-Unis en arrière-plan – et de l’autre l’Iran et ses alliés, ainsi que la Russie en arrière-plan.

La principale motivation de l’agression de la coalition « otanesque » arabe menée par l’Arabie saoudite est la suivante : ramener le Yémen dans le giron atlantiste, de la même manière que les Saoudiens l’avaient fait – avec, entre autres, le Qatar – au Bahreïn, en écrasant la révolte de 2011 qui menaçait le régime, dont le renversement était vu d’un mauvais œil par les États-Unis, qui possèdent une base militaire sur l’île.

En effet, depuis le début des années 2000, le Yémen connaît une révolte qui s’est transformée en révolution populaire en 2011 et qui est menée par l’organisation houthi Ansarullah, contre laquelle luttent les États-Unis et l’Arabie saoudite, usant d’armes comme les drones mais aussi, et surtout, d’outils tel Al-Qaïda, dont la présence au Yémen, à l’instar de Daech en Irak et en Syrie, sert d’agent corrosif destructeur des nations et de prétexte à des frappes américaines pour affaiblir la résistance houthi au Yémen et l’armée régulière en Syrie.

L’action de la coalition arabe est conforme aux intérêts géo-énergétiques américains dans la région. Par ailleurs, du point de vue saoudien, il est vital d’empêcher que la révolution yéménite n’aboutisse totalement. Ceci aurait un effet de contagion dans le royaume saoudite, qui menace déjà d’imploser, non seulement en raison des luttes de pouvoir au sein de la famille régnante, mais aussi par la nature profondément tribale de l’Arabie qui menace de resurgir.

La révolution yéménite représente un danger pour la famille des Séoud, qui redeviendrait ce qu’elle fut avant d’avoir conquis l’Arabie : une tribu parmi d’autres. Nous pouvons ainsi, d’ores et déjà, anticiper l’éclatement en sous-régions tribales de l’Arabie.

Les deux principales puissances qui s’affrontent au Yémen sont l’Arabie saoudite et l’Iran, qui soutient activement Ansarullah. Leur confrontation au Yémen entre dans le cadre de l’échiquier moyen-oriental, en particulier en Syrie, où Assad, l’allié de l’Iran (et de la Russie), aidé par le Hezbollah, est aux prises avec Daech, que l’Iran combat directement en Irak. Si l’Arabie saoudite perd le contrôle de Daech, l’on ne doit pas cependant surestimer l’autonomie de cet État dit islamique que les États-Unis et le gouvernement de Maliki, Premier ministre irakien jusqu’en 2014, ont laissé se constituer par le retrait volontaire de l’armée irakienne.

Les Saoudiens ont, certes, avancé un pion au Yémen, mais en abaissant leur garde. Une occasion pour l’Iran qui, par le bras d’Ansarullah, pourrait leur infliger un échec cuisant, qui redessinerait la carte de l’Arabie et, par suite, redéfinirait les rapports de force dans tout le Proche-Orient.

Nous assistons à une fin de partie entre l’Iran et la gérontocratie wahhabite, dont cette dernière ne sortira pas indemne. Ce qui rend fébrile Israël, pour qui l’Arabie saoudite est un pion important dans le bras de fer qui l’oppose à l’Iran. Israël est allé jusqu’à menacer publiquement d’offrir l’arme nucléaire à son allié saoudien ; un coup de bluff évident dont l’Iran n’est pas dupe.

Une fin de partie saoudo-iranienne qui pourrait, en toute logique, conduire à terme à un affrontement entre l’Iran et Israël, l’Arabie saoudite ne jouant jusqu’ici que le rôle de second couteau au profit de l’État hébreu.

 

Boulevard Voltaire – La liberté guide nos pas