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Jacques Hubert-Rodier

L’avancée de l’Etat islamique, qui, coup sur coup, a capturé Ramadi en Irak et Palmyre en Syrie, souligne l’échec des stratégies des grandes puissances. Un changement de cap est nécessaire. Mais il se heurte au jeu des alliances.
Comment arrêter l’inexorable progression de l’Etat islamique (Daech, selon son acronyme en arabe) en Irak et en Syrie, qui a enchaîné une série de succès dans les deux pays ? A l’évidence, les stratégies adoptées par les Etats-Unis, la France et les autres grandes puissances ont échoué à contenir sur le terrain le mouvement terroriste d’obédience sunnite. Et aujourd’hui, elles doivent répondre à une interrogation : quel rôle peut jouer l’Iran, devenu une puissance incontournable dans la région depuis le renversement par les Américains en 2003 de son pire ennemi, Saddam Hussein ?
De fait, comme une métastase, l’Etat islamique menace d’autres pays de la région jusqu’à la Libye et attire une grande fraction des quelque 22.000 combattants étrangers partis faire le djihad. L’avancée des troupes d’Abou Bakr Al Baghdadi, qui s’est prétentieusement autoproclamé calife, a remis en cause les frontières entre l’Irak et la Syrie, héritées des accords Sykes-Picot de 1916 qui visaient à partager entre le Royaume-Uni et la France les « dépouilles » de l’Empire ottoman.
Mais tout changement de stratégie s’avère complexe. Le mardi 2 juin, à Paris, la France organise une conférence de la coalition contre Daech, coprésidée par le Premier ministre irakien, Haïder Al Abadi, et les chefs de la diplomatie française, Laurent Fabius, et américaine, John Kerry. Elle devrait réunir quelque 24 pays, plus des organisations multilatérales. L’objectif initial était de faire le point sur la situation en Irak, mais aussi en Syrie, après la prise de la ville irakienne de Ramadi et de la cité antique syrienne de Palmyre.
Mais la conférence devrait aussi se concentrer sur l’action à mener face aux mouvements djihadistes et ouvrir la possibilité d’une inflexion.
Jusqu’à présent, le président Barack Obama s’est contenté d’ordonner des raids aériens contre Daech en Irak en soutien de l’armée irakienne. Mais celle-ci, après avoir déjà abandonné Mossoul en juin 2014 en laissant du matériel militaire lourd sur place, n’a montré aucune volonté de combattre dans les zones sunnites. En outre, les Etats-Unis, qui s’étaient retirés d’Irak en 2011, ont envoyé quelque 3.000 soldats pour la formation des forces de sécurité du pays. Leur objectif est de soutenir le nouveau gouvernement d’Haïder Al Abadi et de laisser en principe l’armée irakienne mener les opérations au sol, appuyée sur le terrain par des milices chiites irakiennes à la réputation douteuse.
En Syrie, l’Amérique et les alliés de la coalition contre Daech sont dans une situation différente faute de pouvoir compter sur un « partenaire », comme on le souligne à Washington et à Paris. Il s’agit essentiellement d’aider les forces de « l’opposition modérée » par des raids aériens et des opérations des forces spéciales comme celle, récente, qui a permis d’éliminer un haut responsable du groupe djihadiste Abou Sayyaf. A la différence de l’Irak, la France a décidé de ne pas participer à ces opérations militaires, sous le prétexte de ne pas aider le régime dictatorial de Bachar Al Assad. Mais une évolution de la position de la France, après la chute de Palmyre, n’est pas exclue, laisse-t-on entendre à Paris. Même si, sur le terrain, les rebelles modérés sont à peine visibles désormais.
Ces crises recèlent une série de paramètres incontournables et de paradoxes dangereux. Le plus important, et de loin, est de savoir quel rôle peut jouer l’Iran. Pour les Etats-Unis ou la France, Téhéran joue un rôle déstabilisateur en soutenant Damas et le régime de Bachar Al Assad, jugé responsable d’une grande partie des morts de la guerre civile qui ensanglante le pays depuis 2011. Le soutien de Téhéran est non seulement financier mais également militaire, avec la présence de cadres iraniens et de combattants à côté de l’armée fidèle au régime. De plus, le Hezbollah libanais, chiite, lui-même financé par Téhéran, effectue nombre de combats au sol. Il est difficile néanmoins d’imaginer une solution politique en Syrie sans l’Iran. C’est également vrai en Irak, où les gardiens de la révolution iraniens sont présents dans le Nord. Dans l’un des paradoxes de l’histoire récente, les Américains ont en outre installé à Bagdad un gouvernement chiite, plus proche de l’Iran que le régime de Saddam Hussein.
En attendant, les deux pays sont en train de disparaître sous le poids de conquérants décidés à rétablir un grand califat. Cette implosion du Moyen-Orient aurait aujourd’hui des conséquences encore plus graves que celle de l’URSS dans les années 1990, avec le risque de nouvelles extensions terroristes dans le monde.
Les grandes puissances ont échoué à contenir l’avancée du mouvement Daech sur les terrains syriens et irakiens.
Un changement de stratégie est nécessaire, qui passe par un rapprochement avec l’Iran.
Choisir une telle stratégie est difficile dans la mesure où elle signifierait une rupture avec l’Arabie saoudite, ouvertement hostile à Téhéran.