Étiquettes
Baden Baden, Bagarre, Des mots en français, Feu ! Chatterton, FrancoFolies de Montréal, Grand Blanc, Granville, la « variété » d’expression française, La Femme, musique
Cousins de Stromae et de Christine and the Queens, descendants d’Arthur H et de Bashung, de jeunes groupes francophones européens s’affranchissent de la tradition et explorent de nouveaux sons

Ce n’est pas encore une tempête, mais le vent souffle fort dans le dos d’une série de groupes européens chantant en français. Ils s’appellent Grand Blanc, Feu ! Chatterton, ou Baden Baden, et forment une nouvelle scène musicale dynamique et décomplexée. Et plusieurs d’entre eux seront présents aux FrancoFolies de Montréal.
Bon an mal an, en France et dans les pays limitrophes, la chanson et la « variété » d’expression française ont toujours eu la pêche. Cali,Fersen,Vanessa Paradis,Bénabar et consorts : y a le choix. Dans la musique aux sonorités plus actuelles, pop, rock ouélectro ? Il a fallu longtemps gratter pour trouver des groupes francophones dignes de mention. Mais voilà que la France voit ces mois-ci pousser une série de groupes qui réussissent à faire vriller la langue deMolière avec des musiques contemporaines, stimulantes et accrocheuses.Leurs noms ? Grand Blanc, Baden Baden, Feu ! Chatterton, Bagarre, Granville, La Femme, voire les plus connus : Fauve… On peut ajouter par la bande le Belge Antoine Chance — dont on vous parlait dans l’édition du vendredi 9 juin — ou Moodoïd, déjà présent aux FrancoFolies de Montréal l’année dernière. Ils ne font pas tous le même type de musique, mais ils ont adopté une attitude qui se recoupe, entre fronde pop, audace rock et trame électro.
Vous en trouverez probablement quelques-uns chez les disquaires québécois et assurément dans les boutiques en ligne. Mais cette scène ne bénéficie pas de diffusion médiatique de masse chez nous, se contentant de temps d’antenne chez les radios communautaires et universitaires, ainsi qu’à ICI Musique pour les plus accessibles. Et s’ils se retrouvent cet été en sol québécois, c’est qu’ils suscitent un réel intérêt chez les mélomanes français.Des mots en français
Pour Laurent Saulnier, vice-président à la programmation des FrancoFolies de Montréal, tout part du son de ces formations. « Ces groupes-là écoutent fort probablement beaucoup de musique anglo-saxonne, puis ils reprennent ça avec des mots en français. Les Français ont toujours eu un peu de difficulté avec ça, dans le sens où, pour eux, les idoles étaient plus du genre Gainsbourg, qui, même s’il a toujours tripé sur des arrangements recherchés, faisait fondamentalement de la chanson. Ç’a pris des Bashung, des Daho, pour appliquer là-bas un peu le même principe que, nous, on faisait ici dans les années 1970. Et cette nouvelle génération-là, qui a entre 20 et 30 ans, elle n’a pas de complexe. »Ce constat est partagé par la directrice artistique des FrancoFolies de La Rochelle, Florence Jeux, qui connaît bien cette nouvelle bande de groupes, elle qui a entre autres confié des scènes à Feu ! Chatterton depuis quelques années.
« Ce sont des artistes qui ont été influencés par toute cette chanson traditionnelle francophone, Jacques Brel et tout ça, mais qui ont été bercés par de l’électro, par du rock, et qui l’ont aussi intégré dans leur musique. C’est un moment de renouvellement, ils ouvrent une nouvelle voie plus contemporaine. »De sa Belgique, Philippe Kopp, directeur chez le géant du spectacle Live Nation dans le plat pays, ne ressent pas encore les bourrasques de Grand Blanc et des autres jeunes pousses. Mais il voit toutefois poindre de nouvelles façons de faire. « La crise [de la musique], la difficulté de faire un disque, de le sortir, de le distribuer font qu’aujourd’hui, tout est permis. Faisons le projet qu’on aime, défendons-le de la manière la plus efficace, et on verra bien. Il y a ce côté “on fait son projet et on calcule un peu moins pour rentrer dans certains quotas”, et ça, c’est très sain. »
De belles plumesAu bout du fil, Florence Jeux insiste sur l’utilisation du français par toute cette nouvelle scène, ce qui n’est pas du tout un fait acquis dans l’Hexagone.
« Je pense qu’il y a eu quelques artistes qui ont vraiment percé en chantant en français, comme Christine and the Queens et Julien Doré, qui ont donné envie à ces jeunes-là de se réapproprier leur langue, croit-elle. Et puis, il y a aussi quelques artistes qui cartonnent peut-être un peu moins, mais qui ont vraiment un succès d’estime en France, comme Arthur H et Dominique A, qui aujourd’hui sont un peu devenus les maîtres de ces jeunes artistes-là. »Et ces artistes n’utilisent pas le français de manière artificielle, « ils sont heureux de le faire », explique Isabelle Ouimet, de l’agence montréalaise de promotion La royale électrique. Sa boîte s’occupe au Québec du catalogue de l’étiquette française Entreprise, qui compte en son sein Grand Blanc, Moodoïd et d’autres groupes moins connus ici, mais qui font partie de cette bande d’affranchis musicaux.
« Ils prennent le temps de vraiment bien faire les choses, jusque dans leurs outils de promotion, continue Isabelle Ouimet. Tu sais, les bios des groupes d’Entreprise, c’est incroyable, ce sont des romans. La qualité de la langue est extrêmement élevée, et tout ce qui est en lien avec ces artistes est vraiment soigné. Il y a une valorisation de la langue française, un souci du détail qu’on ne voit pas ici. »
Selon Philippe Kopp, ce choix du français s’inscrit dans une tendance plus large : celle du retour aux marchés intérieurs. Ce passionné qui représente plusieurs artistes québécois en Belgique (Salomé Leclerc, Radio Radio, Klô Pelgag) donne l’exemple de la dynamique scène flamande, où des groupes comme Clouseau (clouseau.be) connaissent beaucoup de succès en chantant uniquement en flamand.« Je dis depuis deux ou trois ans que quand les groupes allaient revenir à la langue française, ils allaient être tout étonnés de voir comment ça peut marcher. Je pense qu’il y a un public qui est tout à fait demandeur de choses en français, sans que ce soit de la variété. C’est une analyse basique de ce qui peut fonctionner dans les marchés. En Allemagne, les groupes qui fonctionnent le mieux, c’est quand même des groupes allemands, et la moitié du temps, ils s’expriment en allemand. Aujourd’hui, ce qu’on appelle “les marchés intérieurs” devient plus fort, parce qu’il y a une volonté de certains publics d’aller chercher des artistes de leur propre communauté. »
Cette nouvelle scène francophone profite donc d’un réel intérêt, mais laisse plusieurs observateurs prudents. « En ce moment, c’est trop tôt pour parler de pérennité », dit Laurent Saulnier, des Francos de Montréal. Même bémol de la part de Philippe Kopp. « Oui, c’est enfin une ouverture vers quelque chose qui revient à la langue française. Mais je n’ai pas l’impression qu’il y en a beaucoup qui suivent ; en tout cas, pas dans les projets qu’on me propose, qui sont encore pour la plupart en anglais. »Fils de défricheurs, ces nouveaux affranchis feront-ils eux aussi des petits ?