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Parce qu’elle est trop simple justement. Ses incohérences sautent aux yeux. La première chose est qu’elle ne lui ressemble pas. Mais je n’ai pas le droit de le dire, puisque c’est du domaine de l’intime conviction. Si on parle plutôt d’une conviction qui, elle, peut se faire partager, issue de la raison, je dirais que pour un type aussi aguerri qu’Eric Laurent, aussi habitué aux coups fourrés, qui s’est frotté aux sujets les plus controversés, le 11 septembre, le Pétrole, la famille Bush, etc accompagné d’une co-auteur qui lui ressemble, le fait de réclamer « du fric », comme le dit élégamment l’avocat accusateur, comme ça, sur un simple coup de fil au secrétariat du roi du Maroc, en échange d’une destruction de manuscrit, est à la fois une maladresse idiote et une chose difficile à imaginer pour un écrivain, enfin pour deux écrivains réputés pour leur ruse. Les choses sont forcément plus compliquées. Or pourquoi nous les présente t-on de cette manière sommaire, simpliste, puérile? Qu’est-ce que vous appelez sommaire?
Non seulement la présentation des faits, mais le fait qu’ils soient considérés comme avérés par presque tout le monde dès les premières minutes. Et là mon interrogation est plus humaniste, plus littéraire, plus inquiète. Elle concerne la façon dont les choses se passent en France en ce moment : après avoir voté une loi qui autorise tous les reniflages de la vie privée sans intervention d’un juge, on a donc pu écrire, toute la journée d’hier, que Laurent et sa co-auteur Catherine Graciet ont proposé un marché au roi, et non auraient, car pour la plupart des journalistes c’était un fait acquis. On a pris une vérité décrétée par les agences de presse pour argent comptant. Pourquoi aussi vite? Je vous rappelle que, pendant la semaine qui a précédé, un type plaqué au sol avec un cutter, une kalach et neuf chargeurs dans un train bondé était qualifié de terroriste » présumé ». Visiblement on n’utilise pas les mêmes lunettes dans les deux cas. Ce n’est la seule anomalie
Quelles sont les autres ?
Deuxième anomalie, on nous dit qu’il y a eu de l’argent et un contrat et on nous présente la chose comme une preuve irréfutable. Sait-on au moins ce que contient ce contrat ? Et quand bien même les choses seraient délictueuses, quand on a arrêté les présumés coupables en sortant de la réunion, leur a t-on laissé ne fût-ce que deux heures, même une heure ,pour appeler la police, se présenter devant n’importe quel officier de justice et dénoncer, preuves à l’appui, une tentative de soudoiement de la presse en provenance d’une puissance étrangère (un scoop assez tentant j’imagine) ? Non, ils ont été cravatés nous dit-on dès leur sortie du bâtiment, le magot dans la poche. On n’a même pas attendu qu’ils le déposent en banque ou qu’ils aillent acheter une télé chez Darty.
Je ne suis pas un analyste de ce que’ Eric Laurent a publié dans le passé, mais il a indisposé beaucoup de gens sur plusieurs continents et sur plusieurs sujets. La seule chose que j’en retiens, c’est la raison d’Etat. Le montage par raison d’Etat est l’un des plus vieux subterfuges utilisés dans l’histoire. Quand l’avocat du roi nous parle de tentative de « déstabilisation » liée à une entreprise terroriste, il désigne, maladroitement, ce qui pourrait être l’un des mobiles de l’opération, la crainte épouvantée de la déstabilisation du royaume, qui justifie n’importe quoi, à cause de ce que contenait le livre, et dont j’ignore la nature évidemment. En somme la précipitation, le cafouillage dans l’exposé des motifs, tout porte la marque de la raison d’Etat. J’aimerais être convaincu qu’il ne s’agit que de l’Etat marocain . Mais le nôtre n’est peut-être pas entièrement étranger à tout cela. Dans ce cas, il s’agirait d’une affaire d’Etat bien française.