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A 37 ans, la bonne élève du gouvernement et nouvelle icône de la gauche affronte la rentrée la plus difficile de sa jeune carrière. Elle qui déteste les conflits ne pourra cette fois les éviter.
Najat Vallaud-Belkacem va faire face aux enseignants, sur la réforme des collèges. AFPDans son vaste bureau de la rue de Grenelle ouvert sur le jardin, Najat Vallaud-Belkacem s’esclaffe au souvenir de sa première campagne législative. A l’époque, en 2007, elle est la jeune candidate que le PS envoie dans un bastion conservateur de Lyon, l’ancienne circonscription de Raymond Barre, ancrée à droite depuis… 1958. A 29 ans, elle sait qu’elle n’a aucune chance, mais multiplie les dîners chez elle avec les notables pour draguer l’électorat local et tenter de faire progresser la gauche. Ce soir-là, elle s’affaire en cuisine avec son mari lorsque ses invités sonnent à la porte. Sans retirer son tablier, elle va ouvrir. « Nous venons voir Mme Najat Vallaud-Belkacem », demande aussitôt un convive, certain de s’adresser à une domestique. Nouvel éclat de rire : « Ça vous donne une idée des représentations mentales ! »
Parcours éclair
C’était il y a huit ans, une éternité à l’échelle de son parcours éclair. Depuis, Najat Vallaud-Belkacem s’est hissée dans le club très sélect des personnalités politiques incontournables. A 37 ans, après deux ans d’apprentissage au ministère des Droits des femmes et comme porte-parole du gouvernement, elle a été propulsée ministre de l’Education, numéro trois du gouvernement. Un test grandeur nature pour cet espoir de la gauche et un job à haut risque.
Pour sa deuxième rentrée, la ministre doit simultanément répliquer à l’offensive d’Alain Juppé, qui promet d’augmenter de 10% les enseignants du primaire, et aux doutes des syndicats sur les 60.000 créations de postes. Sans oublier la grève des profs prévue le 17 septembre contre la réforme du collège… Studieuse, la ministre multiplie les démentis et met en avant les nouveaux moyens budgétaires de son ministère. Avec toujours ce sourire, cette égalité d’humeur qui désarment ses adversaires. Et attisent les jalousies jusque dans son camp : « Elle bénéficie d’une indulgence hallucinante de la part de l’Elysée, alors qu’elle s’est avérée incapable d’éteindre la polémique sur nombre de ses dossiers, tacle une ex-ministre. Tout ça parce qu’elle ne s’oppose jamais à personne, qu’elle louvoie. »
Lisse, Najat Vallaud-Belkacem ? « C’est vrai que j’ai horreur du conflit et ne fais pas partie de ces gens tout émoustillés à l’idée d’être en permanence dans la bagarre », reconnaît-elle. L’ancien Premier ministre Jean-Marc Ayrault décrit « une ministre très concentrée et respectueuse, qui prenait toujours soin de vérifier avec François Hollande et moi les principaux messages à relayer ». Depuis son arrivée rue de Grenelle, elle s’en tient à la lettre de la « refondation de l’école » lancée par son prédécesseur Vincent Peillon : rythmes scolaires, nouveaux programmes, réforme du collège. « Najat Vallaud-Belkacem n’a pas apporté d’idées nouvelles sur le cœur de métier du ministère, le scolaire », estime Frédérique Rolet, leader du principal syndicat des professeurs du secondaire (Snes). Ses initiatives concernent plutôt des thèmes périphériques, si possible ultraconsensuels : « café des parents » pour mieux les associer à la vie des établissements scolaires, lutte contre le harcèlement entre élèves…
Descente dans l’arène
Mais, dans ce ministère où tant de politiques se sont cassé les dents, la trêve n’est jamais longue. Au printemps, face aux attaques contre la réforme du collège, elle a dû se résoudre à descendre dans l’arène. « Ça faisait un moment que je lui conseillais d’y aller », souffle un de ses proches. Le dernier week-end d’avril, elle tombe de sa chaise en lisant une interview de l’écrivain Pascal Bruckner dans Le Figaro qui l’accuse de privilégier l’enseignement de l’islam sur celui des Lumières et du christianisme médiéval. C’en est trop : elle sonne la charge contre les « pseudo-intellectuels » qui « s’expriment sans avoir lu le contenu de la réforme ». Dans sa ligne de mire : Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Luc Ferry, Eric Zemmour et quelques autres. Tollé dans le milieu germanopratin, Jean d’Ormesson la traite de « Terminator de charme », Luc Ferry hurle à la « perversion intellectuelle »…
Mais Najat Vallaud-Belkacem ne regrette rien : « Dans cette affaire, tout le monde n’a pas voix au chapitre. Ceux qui ont accès aux médias et aux plateaux de télévision sont souvent ceux qui ont intérêt à ce système inégalitaire. J’aurais aimé les entendre un peu plus lorsque quelques semaines plus tard, le ministère a publié un rapport sur les 1,2 million d’élèves en situation de grande pauvreté. »
Au passage, Najat Vallaud-Belkacem a conforté son statut d’icône de la gauche. Nicolas Sarkozy en fait une cible de choix, suivi par tous les francs–tireurs des Républicains, tandis que Manuel Valls vole à son secours – « Elle agit et elle réforme », s’est-il félicité devant les militants à Poitiers en juin. Ironie du sort, elle qui déteste les conflits devient l’une des personnalités les plus « clivantes » du gouvernement. Avec un effet immédiat sur sa popularité : seuls 34% des Français sont satisfaits de son action, alors qu’ils étaient 58% à la soutenir comme ministre des Droits des femmes. « Si le phénomène se poursuit, elle sera néanmoins la caution de gauche idéale pour François Hollande lors de la prochaine présidentielle », observe Frédéric Dabi, directeur adjoint de l’Ifop.
Rencontres décisives
D’autant que, si ses convictions sont trempées à gauche sur les sujets sociétaux, la ministre est à l’aise avec la ligne économique sociale-démocrate de François Hollande. « Ce gouvernement ne pratique pas l’austérité budgétaire », affirme-t-elle, avant de louer la loi Macron qui « s’attaque aux rentes ». L’économie n’est toutefois pas son terrain favori : lorsqu’elle était porte-parole du gouvernement, les journalistes financiers des agences de presse avaient pris l’habitude de vérifier ses déclarations sur les dossiers sensibles avant de publier la moindre dépêche de peur de relayer une bourde…
Le ciment de l’engagement de Najat Vallaud-Belkacem, c’est plutôt la lutte contre les inégalités, la justice sociale. Elle qui est née à Beni Chiker, village des montagnes du Rif marocain sans eau ni électricité, et a grandi à Amiens, connaît mieux que quiconque les fragilités de l’ascenseur social. Deuxième d’une famille de sept enfants, elle a suivi l’exemple de sa sœur Fatiha, très bonne élève devenue avocate, avant de découvrir Sciences-Po en tombant par hasard sur une plaquette de l’établissement.
Quelques mois plus tard, elle intègre la rue Saint-Guillaume pour de « très belles années » où elle fera deux rencontres décisives : Boris Vallaud, son futur mari, aujourd’hui secrétaire général adjoint de l’Elysée, qui a parfois tenu la plume de son blog, et Caroline Rouget, épouse du maire socialiste de Lyon Gérard Collomb. Discrète, elle est alors peu attirée par la politique, même si elle joue un temps les assistantes parlementaires auprès de la députée PS Béatrice Marre. « C’est quelqu’un qui comprend très vite ce dont a besoin son patron, mais elle avait d’autres projets en tête », raconte l’élue.
Adhésion tardive
Le déclic se produit le 21 avril 2002, jour de la qualification au second tour de la présidentielle de Jean-Marie Le Pen. En vacances en Espagne avec des amis partisans de Jacques Chirac, la future ministre est prise d’une forte culpabilité à l’annonce du résultat : elle qui prépare l’ENA n’a pas pris la peine de voter par procuration… « Je me suis dit : je ne peux pas en être arrivée à ce niveau de compréhension de la vie politique et ne pas m’engager. » Dès le lendemain, la bande repart à Paris, les uns pour fêter la victoire annoncée de la droite, les autres avec le moral à zéro.
L’étudiante ne prend pas pour autant sa carte du PS dans la foulée. Après un deuxième échec à l’ENA, c’est sa camarade Caroline qui l’oriente vers l’équipe de son mari à Lyon. Comme à son habitude, Najat Vallaud-Belkacem pèse le pour et le contre, puis se lance. Elle est conseillère culturelle de Gérard Collomb à partir de 2003 et adhère à la section du IIIe arrondissement de Lyon. « Elle ne devient toutefois une militante active qu’à partir de 2004, lorsqu’elle est candidate aux élections régionales », relève Fabrice Vidal, le secrétaire de la section. Poussée sur la liste de Jean-Jack Queyranne, qui cherche des têtes nouvelles, elle est la dernière à être élue grâce à la vague rose en Rhône-Alpes. Le début d’une ascension fulgurante.
Quatre ans plus tard, sous l’aile de Gérard Collomb, elle devient adjointe au maire en charge de la vie associative. La même année, sacre suprême, elle est élue pour la première (et unique) fois sur son nom propre dans le canton de Montchat, réputé « ingagnable » par la gauche.
Il faut dire qu’entre-temps Najat Vallaud-Belkacem s’est fait un petit nom sur la scène nationale dans le sillage d’une autre figure du PS : Ségolène Royal. Séduite par la vivacité de la jeune élue, la candidate socialiste à la présidentielle l’a désignée en 2006 comme troisième porte-parole, avec Arnaud Montebourg et Vincent Peillon. Les deux femmes ne se quitteront plus. « A l’inverse de Delphine Batho et d’Aurélie Filippetti, Najat n’a jamais rompu avec Ségolène », atteste Jean-Louis Bianco, conseiller historique de la ministre de l’Ecologie.
En six ans à son côté, elle connaît le pire et le meilleur de la politique : le marathon et les espoirs de la campagne de 2007, la lutte fratricide du congrès de Reims contre Martine Aubry en 2008, les derniers souffles de Désirs d’avenir et les larmes des 7% à la primaire de 2011. « J’ai vu Ségolène Royal au sommet de la gloire et subir de dures défaites, avec toujours cette extraordinaire capacité de rebond, de résilience. C’est une leçon de politique inoubliable », confie la ministre de l’Education, qui dîne régulièrement avec sa collègue du gouvernement.
Fidèle, loyale, Najat Vallaud-Belkacem l’est jusqu’au bout. Presque à l’excès. En témoigne sa difficulté à rompre avec son ancien mentor Gérard Collomb. Depuis qu’elle prend la lumière au gouvernement, le maire de Lyon lui ferme de plus en plus de portes dans sa ville. Fin 2014, il a même refusé qu’elle s’exprime lors de l’inauguration du musée des Confluences, alors qu’elle était la représentante officielle de l’Etat ! Une manière de la punir d’avoir jeté l’éponge en 2012 à quelques semaines de l’élection législative ? « Il est surtout jaloux de son succès, pointe un ancien du cabinet de la ministre. Et s’est toujours comporté avec elle en parrain, du genre « je fais les choses importantes et toi, tu amuses la galerie ». »
Atterrissage post-2017
Najat Vallaud-Belkacem a fini par en tirer les conséquences. Depuis un an, elle loue un appartement à Villeurbanne, ville ouvrière limitrophe de Lyon, et se prépare à briguer la sixième circonscription du Rhône aux prochaines législatives. « La députée PS sortante Pascale Crozon est prête à passer la main, et le maire Jean-Paul Bret l’accueille à bras ouverts », relève François Pirola, son plus proche conseiller dans la région. Tout est donc prêt pour garantir à la ministre de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur un atterrissage en douceur post-2017, quelle que soit l’issue de l’élection présidentielle. Avec, cette fois, toutes les chances de gagner dans une circonscription largement acquise à la gauche.