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eau fossile, l’accès à l’eau est un droit humain, pénurie d’eau douce, Water Resources Group
L’ONU a reconnu en 2010 que l’accès à l’eau est un droit humain. Peter Brabeck-Letmathe l’a précédée de cinq ans.
Peter Brabeck-Letmathe, président du Conseil d’administration de Nestlé et du «2030 Water Resources Group» (2030 WRG), était l’invité du 9e Symposium scientifique sur l’eau douce qui s’est tenu cette année à Genève. Il y a présenté les défis que l’humanité doit relever pour préserver son accès à l’eau. Campus, magazine scientifique de l’Université de Genève, en a profité pour demander à l’industriel de préciser le rôle de ce partenariat public-privé fondé en 2008 qu’est le 2030 WRG et l’interroger sur son opinion personnelle sur la pénurie d’eau douce qui menace le globe.
Pourquoi la date (2030) figure-t-elle dans le nom du WRG? Ses fondateurs (la Banque mondiale, des agences de développement nationales, dont la Direction du développement et de la coopération suisse, des ONG et des entreprises privées) ont calculé dès 2008 que si rien ne changeait, le déficit d’eau douce serait de 60% en 2030. Ce qui signifie que le monde serait confronté à une crise majeure: la pénurie d’eau provoquerait une insécurité alimentaire et compromettrait l’approvisionnement énergétique que l’auteur qualifie de «deux principaux facteurs de stabilité sociale». L’humanité dispose de 4200 km3 d’eau potable par an qu’elle peut prélever de manière durable. Tout le surplus, explique le président de Nestlé, est tiré de sources non renouvelables, à savoir des réserves d’eau fossile comme on en trouve sous le Sahara. Et d’affirmer avec force: «C’est un peu comme le pétrole sauf que le monde manquera d’eau bien avant de manquer de pétrole».
Le 2030 WRG entend modifier cette tendance fatale. Pas en tirant des plans sur la comète, mais en déployant une action essentiellement locale concrète. Il a mis au point des outils permettant une analyse intégrée des ressources en eau douce dans des pays ou des bassins versants, et conçu des techniques empêchant l’utilisation excessive de la précieuse ressource et estimant les coûts de réduction de la pénurie d’eau. Il tient par-dessus tout à ce que l’eau soit utilisée «de manière durable en fonction des quantités renouvelables» disponibles dans un pays. Il veut éviter que ne se reproduise la situation de la mer d’Aral qui a perdu 90% de son volume depuis les années 1960 à cause d’une exploitation excessive.
Le WRG observe que dans la plupart des pays, beaucoup de monde s’intéresse à l’eau mais en fin de compte personne ne s’en occupe vraiment. À la suite de ce diagnostic sévère, il met son expérience à la disposition des gouvernements et les aide ainsi à définir et surtout à mettre en œuvre une politique d’eau cohérente.
Nestlé participe pleinement à cette utilisation économe de l’eau. En 2005, elle a décidé d’en faire la priorité de ses objectifs environnementaux. Depuis, elle a réduit de 40% l’utilisation de ce liquide rare par kilo de produit qu’elle fabrique. Elle veille également à un traitement efficace des eaux usées afin de pouvoir en réinjecter un maximum dans le système hydrologique.
L’ONU a reconnu en 2010 que l’accès à l’eau est un droit humain. Peter Brabeck-Letmathe l’a précédée de cinq ans en affirmant déjà en 2005 au World Economic Forum de Davos que les 25 litres par jour et par personne servant à l’hydratation et à l’hygiène personnelle font partie des droits de l’homme. En 2015, quelque 2,7 milliards de personnes dans le monde en sont toujours privées.
Des quantités d’eau sont actuellement souvent gaspillées de manière irresponsable. Les fauteurs? L’agriculture (70%), l’industrie (20%) et les activités domestiques (le reste). En Inde, on va jusqu’à offrir des pompes électriques aux fermiers. Résultat: la nappe phréatique dans le Penjab était autrefois à 1,5 mètre de profondeur. Aujourd’hui, elle se situe à 100 mètres. Pour que cela change, il faut, selon le président de Nestlé, que les gens prennent conscience de la valeur de l’eau.
D’où vient alors que l’image publique de Nestlé soit à ce point déplorable et que l’entreprise soit si souvent attaquée – surtout en période de sécheresse – parce qu’elle fait des profits sur ses ventes d’eau en bouteille? M. Brabeck ne pouvait pas échapper à cette question. Il se défend pied à pied en soutenant avant tout qu’il ne comprend pas le problème. «La survie de Nestlé, argumente-t-il, dépend de son accès à l’eau et elle l’utilise de la manière la plus responsable possible. L’eau que nous mettons en bouteilles ne correspond qu’à 0,0001% du total de l’eau prélevée chaque année dans le monde. Même si nous arrêtions totalement de vendre de l’eau, cela ne changerait absolument rien, ni localement, ni globalement. Par ailleurs, pour produire un litre d’eau en bouteille, il faut 1,5 ou 2 litres d’eau. En revanche, pour produire la même quantité de soda, il faut 500 litres d’eau, si l’on tient compte de tout le processus industriel et du sucre ajouté.»
* Université de Genève