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Le Premier ministre Manuel Valls s’est envolé samedi 10 octobre au matin pour une visite de quatre jours au Moyen-Orient. En toile de fond : la gestion de la crise syrienne. Retour sur trois années de politique arabe de François Hollande.

Alexandre del Valle

Alors que Manuel Valls entame un voyage de quatre jours en Égypte, Jordanie et Arabie Saoudite, quel est le bilan de l’action de François Hollande au Moyen-Orient depuis le début de son mandat ?

Alexandre del Valle : Le bilan de François Hollande au Moyen-Orient est peut-être assez bon du point de vue économique. Il a réussi à marquer des points en vendant un certain nombre de matériel dans des pays comme les pays du Golfe ou l’Égypte. Cette dimension économique de la politique internationale semble l’avoir particulièrement intéressé. Le bilan est donc relativement positif, il a même eu des résultats presque supérieurs à ceux de son prédécesseur. Par contre du point de vue géopolitique, on ne peut pas dire que la position de la France en Syrie ait été positive ou réaliste.

Dès le début, la Syrie a été considérée par François Hollande comme un sujet qui devait être géré en fonction des intérêts saoudiens et qataris. La France est devenue la championne de l’Arabie saoudite, après avoir été la championne sous Sarkozy du Qatar. Mais ce n’est pas mieux ! Étonnamment, alors que François Hollande a rompu certains accords commerciaux avec la Russie qui était jugée attentatoire aux droits de l’homme et au droit international, il a trouvé tout à fait fréquentable l’Arabie Saoudite.

Pourtant ce pays viole les droits de l’homme en pratiquant fréquemment la décapitation, et viole le droit international en finançant des djihadistes, en ayant créé indirectement le cancer de Daesh, ainsi que d’autres mouvements djihadistes qu’elle continue même de fréquenter comme Al-Nosra. Donc ce qui est étonnant c’est cette politique française qui se veut moralisatrice au nom des droits de l’homme pour certains pays, et pas pour d’autre. Il y a des pays qui méritent l’indignation de la France en matière de respect des minorités ou du droit international, et il y a des pays qui ne le méritent pas. On voit bien que les intérêts économiques ont totalement dépassés la vision géopolitique. C’est pourtant bien de défendre les intérêts économiques, mais là on est entré dans une dérive assez incroyable qui est celle du suivisme. La France ne suit pas seulement les États-Unis dans un certain nombre de dossier – presque plus d’ailleurs que la droite gaulliste française – mais elle suit aussi les Saoudiens et les Qataris. Et ça c’est beaucoup plus inquiétant. Car la France des droits de l’homme qui donne des leçons de morale à certains pays qui les violent est devenue aujourd’hui un pays qui suit les intérêts de l’Arabie saoudite et du Qatar et qui est devenu littéralement le serviteur des pays du Golfe, qui sont quand même les principaux responsables idéologiques et financiers de l’ascension des mouvements islamistes qui pourtant tuent des citoyens français et les embrigadent.

Revenons sur les États-Unis : on appelait Nicolas Sarkozy « Sarko l’Américain ». Qu’est-ce qui a changé dans la relation entre la France et les États-Unis depuis l’arrivée de François Hollande ?

Depuis l’arrivée de François Hollande on ne peut pas dire que ça ait beaucoup changé. Depuis un certain nombre d’années – sans doute la fin de la présidence de Jacques Chirac – la France est un pays qui s’est beaucoup rapproché des positions américaines. Il existe de réelles convergences de vue au-delà des tendances politiques. De ce point de vue, on peut dire que si « Sarko », Président de droite, était « l’Américain », le socialiste très pragmatique Hollande l’est presque encore plus aujourd’hui.

 Je pense qu’avec François Hollande, la France suit encore plus les intérêts des Américains et de leurs alliés. La France n’a jamais été aussi pro-saoudienne et aussi pro-turque, deux piliers du dispositif stratégique atlantique et américain du point de vue. Sous Nicolas Sarkozy il y avait tout de même des bémols. Il s’était présenté comme un grand ami des États-Unis, et pourtant il s’est rapproché de Vladimir Poutine. Considérablement. Et Nicolas Sarkozy était très critique vis-à-vis de la Turquie avec qui il y avait une vraie brouille, alors que la Turquie est un allié important pour les Américains. Par contre François Hollande, qui aurait pu être plus éloigné des Américains en tant qu’homme de gauche, est très proche d’eux à bien des égards. Longtemps sur l’Iran, les Français étaient encore même plus durs vis-à-vis du régime iranien. Vis-à-vis de la Turquie, la France n’a jamais été aussi pro-turque que sous François Hollande. Et le France n’a jamais été aussi pro-saoudienne. Donc on peut dire qu’Hollande est à la fois plus américain que son prédécesseur, beaucoup plus anti-Russe que son prédécesseur, et également beaucoup plus proche des grands alliés musulmans des Américains au Proche et Moyen-Orient que sont l’Arabie Saoudite et la Turquie. Et enfin dans le dossier syrien, la France était, comme sur le dossier iranien, encore plus enragée, et encore plus jusqu’au-boutiste que les Américains, en soutenant les intérêts qui étaient ceux des islamistes depuis le début, c’est à dire des Frères musulmans. C’était un peu la position anglo-saxonne: remplacer Bachar Al-Assad par des Frères musulmans. Or ça n’a pas été possible. Donc la France dans tous ces dossiers, est soit suiviste des Américains, soit encore plus royaliste que le roi.

Qu’est-ce qu’on peut dire de la position française sur la Syrie ? Est-ce qu’il n’y a pas une forme d’angélisme dans sa posture ?

Bien sûr ! Mais c’est un faux angélisme. Au début du Printemps arabe, ou du conflit en Syrie, la France avait tout de suite dit que les Frères musulmans représentaient l’unique réelle opposition et manifesté sa volonté de faire de la chute de Bachar Al-Assad une exigence.

Plus que de l’angélisme, c’était en réalité du jusqu’au-boutisme, et c’était une volonté beaucoup moins idéaliste que l’on croit. Cela consistait à dire aux alliés saoudiens et turcs « ne vous inquiétez pas chers amis, on va vous vendre des avions, des armes et pour être bien vus par vous, nous vous rassurons, nous sommes très proches de vos positions et nous allons défendre vos intérêts. » Parce que la réalité c’est que la France a défendu l’opinion de la Turquie, de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Sur le dossier syrien, la France n’a pas adopté une position française, elle a adopté une position américaine, et surtout turco-saoudienne. La France a voulu, pour des raisons légitimes d’un point de vue économique, être bien vue par des partenaires qu’elle cherchait à courtiser. En Syrie, elle a joué le rôle de relais des exigences, des conditions, des intérêts saoudiens et turcs et celle continue à le faire aujourd’hui. Ce n’est ni bien ni mal ! Mais c’est juste une grande différence avec Nicolas Sarkozy qui prétendait être pro-américain, mais qui finalement avait une relation très privilégiée avec la Russie, et qui était très hostile à la Turquie, et était plus proche du Qatar que de l’Arabie saoudite. Il était complet. Sarkozy était capable d’être pro-américain et en même temps de montrer une certaine autonomie. Regardez la crise en Géorgie. En encore aujourd’hui sur le dossier ukrainien, l’ancien Président a grosso-modo défendu la position russe, c’est à dire qu’on n’allait pas ennuyer les Russes pour la Crimée. On constate que M. Hollande, lui, est très proches des positions des pays qui sont en général hostiles à la Russie.

Quelle lecture peut-on faire du déplacement de Manuel Valls au Moyen-Orient ce week-end ?

Tout d’abord, dans la Constitution de la Vème République, c’est le Président de la République qui a la main mise sur les affaires internationales. Mais le Premier ministre a quand même son mot à dire. Il dirige la politique du gouvernement. Et en accord avec le Président de la République, il est légitime qu’un Premier ministre fasse une tournée au Moyen-Orient. Deuxième aspect : M. Valls n’oublie pas qu’il a de très hautes ambitions, comme Nicolas Sarkozy en 2006, et il prépare aussi son leadership international, ce qui est tout à fait légitime. Et troisièmement, la situation est tellement grave dans les pays du Proche et Moyen-Orient que M. Hollande ne voit pas de mal à envoyer son Premier ministre tâter un peu le terrain et essayer de faire entendre la voix de la France, celle d’une grande puissance qui a son mot à dire. Cette visite a donc à la fois un aspect politique et un aspect lié à l’agenda personnel de Manuel Valls. C’est important quand on se veut présidentiable, de montrer que l’on a une carrure internationale. D’une certaine façon, on mêle l’utile à l’agréable et on fait d’une pierre deux coups.

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