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Clotilde Cadu
Le ministère de la Santé et celui des Affaires étrangères veulent attirer de riches étrangers dans les hôpitaux français. Une marchandisation du soin qui inquiète les professionnels. Enquête.
M.LIBERT/20 MINUTES/SIPA

 

Voiture avec chauffeur. Palace de haut standing. Privatisation de boutiques de luxe. Scalpel. Bistouri. Tout est prêt pour l’opération à cœur ouvert. Le patient allongé sur la table n’a pas de carte Vitale. Il possède, en revanche, une carte Platinum. Il est chinois, russe, américain ou saoudien et a fait appel à une luxueuse conciergerie médicale pour organiser son hospitalisation. « Nous nous occupons de tout. Nous trouvons le bon chirurgien pour la bonne personne. Et tout le reste », explique Najette Sabban, la responsable de Surgical Luxury Concierge, une société spécialisée dans l’organisation de séjours médicaux en France. Madame veut un cours de yoga pendant que Monsieur est sous anesthésie générale ? « On trouve. » Monsieur veut un traiteur asiatique plutôt qu’un insipide plateau repas d’hosto ? « On trouve. » « Nous répondons aux besoins de nos clients. Mais dans la limite du raisonnable », précise Najette Sabban. Un jet au milieu de la nuit en sortant du bloc, par exemple, c’est non. Mais ça n’a jamais été exigé. « Nous ne recevons pas de demandes extravagantes car il s’agit de personnes malades, qui viennent pour se faire soigner », ajoute-t-elle. Depuis sa création, en février dernier, Surgical Luxury Concierge s’est occupé de 37 patients, dont 15 étrangers, tous soignés dans des cliniques privées. Les 24 en attente de traitement sont tous des patients internationaux.

La France veut être une destination prisée des « touristes médicaux»Oligarques moscovites, émirs du Qatar, traders londoniens, cadres sup new-yorkais, richissimes ou simplement « solvables », et souffrants : voilà le type de malades que les pouvoirs publics veulent attirer dans les hôpitaux hexagonaux. La France ne veut plus se contenter de cette poignée de VIP qui, chaque année, traversent les fuseaux horaires pour venir se faire opérer, plus ou moins discrètement, à Paris, Marseille ou Lyon, souvent dans le service d’un professeur de médecine qui opère dans le cadre de son activité libérale. Elle veut être une destination prisée des « touristes médicaux », financièrement aisés ou couverts par une assurance santé, capables de prendre un avion pour une opération programmée. Et elle veut que ça rapporte. « Le marché international de l’offre de soins présente des perspectives de croissance majeures, susceptibles d’engendrer des retombées substantielles en matière d’activité économique, de création d’emplois, et de recherche en France », indiquaient la ministre de la Santé, Marisol Touraine, et celui des Affaires étrangères, Laurent Fabius, en annonçant, le 31 juillet dernier, une série de mesures pour développer l’attractivité des établissements de santé français.

Parmi celles-ci, l’édition d’une brochure multilingue présentant l’offre de soins, des simplifications administratives pour les établissements, qui pourront établir des devis et facturer plus cher leurs prestations à ces patients-là, un coup de pouce aux métiers de la conciergerie médicale et de l’hôtellerie… A l’échelle mondiale, le tourisme médical génère 60 milliards d’euros. La Thaïlande, l’Allemagne ou la Suisse en ont fait une de leurs spécialités depuis plus de quinze ans. En France, l’accueil de patients étrangers pourrait rapporter 2 milliards d’euros d’ici à cinq ans, selon les estimations de l’économiste et ancien directeur des hôpitaux Jean de Kervasdoué, auteur d’un rapport sur la question. Pionnier en la matière, l’Hôpital américain de Paris, à Neuilly-sur-Seine, réalise presque un tiers de son chiffre d’affaires grâce aux opérés internationaux, soit 30 millions d’euros en 2014. Près de 30 % de la patientèle réside hors de France, dans les pays arabes, sur le continent africain ou en Europe de l’Ouest.

L’établissement, privé, n’est pas conventionné et peut donc fixer ses propres tarifs. Tout est payant : les frais de bloc opératoire, les frais de séjour, les dépassements d’honoraires du médecin qui opère, les services demandés à la conciergerie… En contrepartie, le confort est au top, digne d’un palace. Les repas sont adaptés aux demandes du malade, végétarien, kasher… L’Hôpital américain de Paris est d’ailleurs particulièrement réputé pour son hôtellerie. Les promoteurs du « tourisme médical » verraient bien la même chose dans les hôpitaux publics. « Pour ce qui est des conditions hôtelières, à quelques très rares exceptions, aucun établissement sanitaire français n’est au standard international, écrit Jean de Kervasdoué, dans son rapport. Pour accueillir cette patientèle exigeante, il faudrait donc offrir les conditions hôtelières auxquelles ils sont habitués, et, bien entendu, les facturer en conséquence. » En attendant, pourquoi ne pas ouvrir « quelques hôtels haut de gamme spécialisés dans l’accueil de malades étrangers et de leur famille ? », propose encore l’économiste. Il faut croire que les malades riches ont le dos plus fragile que les simples détenteurs de carte Vitale et qu’ils ont besoin de plus de confort…

Médecine et faste

Quelques sociétés privées se sont déjà positionnées sur le créneau, désireuses de jouer les intermédiaires médicaux et offrant nombre de prestations et forfaits tout compris aux étrangers souhaitant profiter de l’excellence de la médecine et du luxe français. « Cette activité doit être réglementée ! plaide Mahieddine Tahraoui. N’importe qui aujourd’hui peut ouvrir une boîte d’assistance médicale. Il y a des arnaques. » Lui a créé la sienne, TMI Assistance, en 2006. Son objet : faciliter la venue de malades étrangers en France, essentiellement en provenance d’Afrique de l’Ouest. Il ne propose pas de billets pour Disneyland Paris, ni de shopping-tour avenue Montaigne ou d’hébergement cinq étoiles. Simplement du médical et de l’accompagnement. Il assure qu’il s’occupe autant de ministres que d’employés ou d’ouvriers pris en charge par les caisses de sécurité sociale de leur pays. « Le ministère de la Santé du Burkina Faso, par exemple, consacre chaque année 1,5 milliard de francs CFA [plus de 2,2 millions d’euros] pour envoyer des malades se faire soigner à l’étranger », explique Mahieddine Tahraoui. S’il voit d’un bon œil les annonces gouvernementales en matière d’accueil des patients non français, le patron regrette la nouvelle politique tarifaire des Hôpitaux de Paris. « L’Assistance publique-Hôpitaux de Paris a augmenté de 30 % les tarifs pour les patients internationaux. C’est un problème, ils confondent les malades du Golfe et les autres. Du coup, les moins aisés préfèrent aller en Tunisie ou au Maroc, moins chers », déplore-t-il. Depuis le 20 août, les établissements sont en effet autorisés, par décret, à surfacturer les soins aux étrangers non assurés sociaux.

L’établissement, flambant neuf, rêve de soigner des patients anglaisL’accueil des malades internationaux entre doucement dans les mœurs hospitalières, de façon de plus en plus assumée. Ici et là, des initiatives voient le jour. Sur la Côte d’Opale, le centre hospitalier de Calais regarde avec envie de l’autre côté de la Manche. L’établissement, flambant neuf, rêve de soigner des patients anglais. Martin Trelcat, son directeur, a calculé que l’activité pourrait faire entrer 1 million d’euros dans les caisses de l’hôpital annuellement, pour environ 400 opérés. « De nombreux Britanniques viennent faire leurs courses au Carrefour à Calais, pourquoi ne viendraient-ils pas aussi pour se faire soigner ? » s’interroge-t-il. L’hôpital est situé à trente-cinq minutes seulement de la région du Kent. Les habitants de ce bassin de vie ont plus vite fait de sauter dans l’Eurostar que de se rendre à Londres. « Il y a une demande de la part de la classe moyenne anglaise, qui souhaite être soignée dans des hôpitaux neufs et sans délais à rallonge », assure Martin Trelcat. De par sa situation géographique, le centre hospitalier de Calais a l’habitude de traiter des Anglais de passage ou des chauffeurs routiers en transit. « Ils viennent principalement pour des soins en urgence, du non-programmé. Nous souhaitons développer toute l’activité de soins programmés », poursuit le directeur. L’établissement a demandé au National Health Service (NHS), l’autorité sanitaire anglaise, une accréditation officielle pour pouvoir recevoir ces malades, nécessairement adressés par leur médecin traitant. Des formations à la langue anglaise vont être proposées au personnel soignant tandis qu’un agent s’occupera d’accompagner les patients pendant leur séjour : conseils pour l’hébergement et la logistique, bons plans tourisme… Mais pas de « packages »…

A l’autre bout de la France, l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille (AP-HM) s’est, elle, associée à Mondoramas, un spécialiste de l’organisation de voyages, pour ­attirer des patients étrangers dans ses blocs opératoires. A l’institution hospitalière, le médical, à l’agence, le commercial. Les patients pour l’un, les clients pour l’autre. Pour l’heure, le binôme, regroupé sous la structure Provence Surgery, ne teste la formule qu’en orthopédie, avant peut-être d’élargir son offre. « Depuis le mois de juillet, nous avons reçu une vingtaine de dossiers, confie Yves Guivarc’h, le patron de Mondoramas. Nous proposons une offre packagée, comprenant l’anesthésie, l’opération, la logistique… Quoi qu’il se passe, le patient paie le même prix. » Pour une hanche, comptez environ 20 000 €, transfert depuis l’aéroport et interprète compris. L’intégralité de la somme doit être réglée en amont, afin d’éviter les mauvaises surprises. C’est l’une des plaies de l’hôpital public français : il a acquis la réputation de soigner gratuitement, un certain nombre de patients « oublient » donc parfois de régler la facture, même quand ils en ont largement les moyens. A Marseille, la créance s’élève à 9 millions d’euros. Elle est essentiellement le fait de touristes admis aux urgences. « Le plus gros problème, ce sont les Américains. Il est très difficile de se faire payer par leur assurance », indique Jean-Marc Viguier, le secrétaire général de l’AP-HM. Les pays du Maghreb ont, eux aussi, une ardoise importante. « Par l’intermédiaire des ambassades, nous essayons de renouer avec les organismes payeurs, les caisses de sécurité sociale. C’est ainsi que nous avons pu solder la quasi-totalité de la créance de la Tunisie, autour de 2 millions d’euros », explique Jean-Marc Viguier.

Différence de traitement

Les Hôpitaux de Paris, les plus visités des patients étrangers, ont eux aussi lancé une procédure de récupération des impayés. Le trou dans la caisse est énorme : plus de 118 millions d’euros ! Aux premiers rangs des mauvais payeurs, l’Algérie, qui doit 31,6 millions d’euros, le Maroc (11 millions) et les Etats-Unis (5,6 millions). Désormais, de nouvelles méthodes d’admission vont être mises en place pour éviter les ardoises, prévoyant notamment le paiement en avance. Pas d’arrhes, pas de chirurgie ! D’autant que le nombre de séjours de malades internationaux va vraisemblablement monter en puissance : en 2014, l’AP-HP comptabilisait 11 185 séjours de malades internationaux, une augmentation de près de 10 % par rapport à 2010. Depuis 2013, ils paient plus cher que ceux qui cotisent à la Sécurité sociale. L’émir qui a privatisé toute une aile de l’hôpital Ambroise-Paré, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), a donc casqué – même si les tarifs ont dû lui sembler très bas, bien inférieurs à ce qui se fait ailleurs, malgré la majoration. « A un moment où nous avons besoin de tous les moyens pour soigner les plus modestes, où nous devons maîtriser nos dépenses tout en innovant, gagner de l’argent sur ces patients qui en ont les moyens, cela ne me choque pas », assurait à la suite de cet épisode Martin Hirsch, le directeur général de l’AP-HP, ravi d’endosser le costume de Robin des bois des hostos. Certes.

En attendant, on ne peut que déplorer une différence de traitement entre ce superriche et le pékin moyen. Les pouvoirs publics, la Fédération hospitalière de France, assurent, eux, que l’accueil de patients solvables, voire très solvables, ne se fera pas au détriment des autres. Malgré leurs dénégations, il y a un risque, réel, de voir s’instaurer, un peu plus encore, un hôpital à double vitesse : d’un côté, les riches, étrangers ou français d’ailleurs, traités plus rapidement et selon leurs exigences parce qu’ils payent plus ; de l’autre, les moins fortunés, obligés d’attendre des mois pour un rendez-vous. « C’est une hypocrisie totale de dire qu’il n’y aura pas de différence de traitement, s’agace André Grimaldi, diabétologue et défenseur de l’hôpital public et de ses valeurs d’égal accès aux soins. On a tous vu déjà des comportements invraisemblables de malades riches. » Des « pauvres » déprogrammés au profit de « riches », des infirmières et aides-soignants considérés comme des domestiques… « Il y a moyen de faire en sorte que cela se passe correctement. A mon avis, la bonne position, c’est d’abord faire payer bien plus que seulement 30 % supplémentaires. Ensuite, ne pas accorder d’aménagement particulier. Et enfin, instaurer une unique caisse de paiement. Pour l’heure, l’hôpital, le médecin et l’éventuel intermédiaire sont payés », dit André Grimaldi, qui plaide par ailleurs pour que tous les établissements de l’AP-HP profitent de cette manne et pas seulement ceux qui accueillent ces patients. Le ministère de la Santé et celui des Affaires étrangères ont fait connaître leur volonté de mettre en place leur plan d’ici à la fin
de l’année.

Tout le monde peut être un VIPUn croissant livré tous les après-midi en chambre. Le Parisien et son supplément le vendredi matin. Coût du service : celui de la viennoiserie et du journal. Pas plus. « Nous proposons nos services à tout le monde. Nous ne sommes absolument pas un service pour très riches, explique Pierre Lassarat, le fondateur d’Happytal, une société de conciergerie hospitalière fondée en 2013. Nous sommes là pour faciliter la vie des personnes hospitalisées et de leurs proches. » Un malade qui a besoin de faire laver son linge, une vieille dame qui a envie d’une mise en plis pendant sa convalescence : la conciergerie hospitalière s’en occupe. Une chemise toute propre est facturée à peine plus de 3 €, le shampoing-soin-coupe-brushing, 29,90 €. Happytal négocie ses prix en amont, avec les fournisseurs. « Tout ce que nous proposons est en lien avec l’hospitalisation », détaille Pierre Lassarat. Pas de caprices, pas d’exigences, juste des demandes raisonnables. « La chose la plus particulière qu’on nous ait demandée jusqu’ici, c’est une personne qui souhaitait que nous lui trouvions un serrurier. Les pompiers étaient venus le chercher et avaient claqué la porte, les clés étaient restées à l’intérieur », raconte Pierre Lassarat. L’accueil de la conciergerie et la hotline sont accessibles de 10 heures à 19 heures. « Nous favorisons les livraisons pour le lendemain, pas dans l’heure », poursuit-il. La conciergerie hospitalière est actuellement présente dans cinq établissements publics, et compte bien se développer d’ici à la fin de l’année. « Je savais que je ne pourrais pas faire évoluer l’accueil hôtelier de l’hôpital dans l’immédiat », explique Christophe Kassel, l’ancien directeur de l’hôpital de Pontoise (Val-d’Oise), qui vient d’être nommé à Caen. « Dans une politique globale d’amélioration de l’accueil et de la qualité de vie à l’hôpital, nous avons donc fait appel à Happytal. » Le service deviendra-t-il « premium » avec le développement du tourisme médical ? « Peut-être faudra-t-il réfléchir à un autre service, très réactif, plus cher », imagine Pierre Lassarat. Mais ce n’est pas dans nos réflexions aujourd’hui. Notre ambition, c’est de servir le plus grand nombre, pas les VIP. »

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