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© ARMEND NIMANI
– d’abord, l’ouverture à la présence étrangère, qui concerne la présence (plutôt que l’absence) de communautés étrangères dans notre pays;
– ensuite, la disposition à accepter, pour des motifs de différence linguistique et culturelle, une relativisation des normes civiques qui, traditionnellement, prévalent en Suisse.
Entre présence étrangère et exigence d’intégration
Ce que les chiffres montrent, c’est que les mêmes personnes peuvent très bien faire preuve d’ouverture à la présence étrangère et même y être favorables, tout en ayant de claires exigences sur le plan de l’intégration, comme le montre leur refus de toute relativisation des normes civiques prévalant en Suisse. Cette distinction entre catégories d’enjeux est très nette parmi les jeunes qui affichent des sympathies de gauche, mais on la retrouve aussi, même si elle est moins marquée, chez les jeunes gens qui se situent au centre.
En d’autres termes, quand on a des données, elles montrent que l’exigence d’intégration ne doit pas être confondue avec un refus de la présence étrangère; ou, pour illustrer cela à l’aide d’un exemple sur un thème sensible, se dire hostile au port du voile dans l’espace public ne signifie pas pour autant qu’on préfère une Suisse sans étrangers. Faute de place, il n’est pas possible d’aller ici plus dans le détail, mais les chiffres (non seulement sur ces «grands enjeux», mais aussi sur les 48 questions spécifiques sur lesquels ils sont basés) montrent qu’il y a, chez les jeunes Suisses, des attitudes complexes, différenciées, et sans doute assez pragmatiques.
Ce que l’on mesure chez 41 000 jeunes de 19 ans n’est sans doute pas totalement différent de ce qu’on aurait pu constater dans la population dans son ensemble. Et c’est peut-être là que se situe l’échec du message proposé par certaines voix plutôt issues de la gauche: en mettant tout dans le même sac, en attribuant sans nuance des penchants xénophobes ou des peurs diffuses à des personnes qui, tout en étant peu enthousiastes envers certaines manifestations visibles de l’altérité (qu’il s’agisse du voile islamique ou d’autre chose), n’ont rien contre la présence étrangère en Suisse ou y sont même favorables, elles n’ont guère fait que les inciter à aller voir ailleurs sur l’échiquier politique.
Le problème ne date pas d’hier: lors de la votation de novembre 2010 dite «sur les criminels étrangers», la gauche avait, sans succès mais avec raison, recommandé de voter «non» car l’initiative introduisait le principe juridiquement douteux de la double peine pour une certaine catégorie de criminels (en l’occurrence, les étrangers). Mais elle n’avait proposé aucune réponse au problème sociologique, à savoir que du point de vue de nombreux citoyens, l’étranger qui se rend coupable d’un crime, commet, de fait, un double crime: celui que sanctionne le code pénal, mais aussi une violation des lois de l’hospitalité. Sur le plan juridique, on peut certes déplorer un tel point de vue, mais sur le plan sociologique, la question reste posée, et elle ne sera pas réglée par des admonestations qui, outre qu’elles révèlent une certaine incompréhension des processus en cause, contribuent sans doute au glissement de toute une frange d’électeurs vers la droite ou l’extrême droite.
Un discours à reconstruire
Le défi que le centre et la gauche doivent relever, c’est de trouver, sur les questions migratoires, un discours qui leur permette de reprendre la main. Un discours qui reste fidèle à certaines valeurs mais réponde à des préoccupations que de nombreux citoyens partagent, à tort ou à raison. Et même si l’on estime qu’ils ont tort, il ne suffit sans doute pas de les blâmer d’avoir tort. Pour cela, il faut commencer, on l’a dit, par sérier les enjeux et ne pas tout mettre dans le même sac. Il faut aussi une réflexion plus profonde sur les concepts avec lesquels on pense la diversité et l’altérité.
Trop souvent, on cherche à tout interpréter en termes de «tolérance», alors que la réalité est sans doute plus complexe, et qu’il faut raisonner avec un trio de concepts où figurent, à côté de la tolérance, ceux de «tolérabilité» et de «tolération». Cet outillage conceptuel a commencé à apparaître dans la recherche il y a une dizaine d’années. A la gauche et au centre de s’en saisir et de s’en servir, s’ils souhaitent, sur les questions migratoires, reprendre la main dans le débat politique et proposer une alternative crédible au discours de l’UDC.
* Grin, F., et al., 2015: «Suisse-Société multiculturelle ». Glaris/Coire. Rüegger Verlag.
Voir http://www.chx.ch/fr/content/media
François Grin est professeur à l’Université de Genève où il dirige l’Observatoire Économie-Langues-Formation. Il a piloté l’enquête «Suisse-Société multiculturelle ».