En France, l’heure est toujours au deuil et à l’unité nationale. Mais l’heure des décisions approche. Dès aujourd’hui, le président François Hollande annoncera comment il entend répliquer aux attentats terroristes sans précédent qui se sont déroulés vendredi. Les pressions sont fortes pour que la France renforce son dispositif de sécurité et son action en Syrie contre le groupe armé État islamique (EI), qui a revendiqué ces attentats contre des « idolâtres ». Des attentats, disent les islamistes dans leur communiqué, qui ne seraient « que le début de la tempête ».
Après deux jours confinés chez eux, malgré l’interdiction des rassemblements, les Parisiens se sont regroupés par milliers dimanche devant les six lieux des 10e et 11e arrondissements, où 129 personnes, pour la plupart des jeunes, sont tombées sous les balles d’au moins 7 terroristes islamistes. Tout le week-end, les Parisiens ont découvert avec stupeur les noms et les visages de ces victimes qui étaient parfois des proches, des voisins ou des amis. Ils s’appelaient Élodie, Ciprien, Claire ou Nicolas. Ils étaient musiciens, étudiants ou avocats. Ils étaient Français, Américains ou Chiliens. Tous n’étaient coupables que d’être allés écouter de la musique, d’avoir assisté à un match de soccer ou d’avoir pris un verre sur une terrasse.Mais l’heure du deuil achève. Dès ce lundi matin, les Français reprendront le chemin de l’école et du travail. Même si à midi tout le pays s’immobilisera pour observer une minute de silence en mémoire des victimes, le débat fait déjà rage sur la façon de riposter aux terroristes. Contrairement à la trêve et aux journées de ferveur qui avaient suivi l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier dernier, cette fois, la politique n’a pas mis longtemps à reprendre ses droits.
Un pays « en guerre »Samedi, François Hollande a dit considérer les attentats djihadistes comme des « actes de guerre, commis par une armée terroriste », précisant que la France serait « impitoyable à l’égard des barbares » et qu’elle « agira avec tous les moyens dans le cadre du droit […] et sur tous les terrains, intérieurs comme extérieurs ».
Reste à savoir ce que signifie être « un pays en guerre ». C’est ce que le président devrait préciser lors d’une allocution solennelle cet après-midi à Versailles devant le Congrès du Parlement, regroupant tous les élus de l’Assemblée nationale et du sénat.De plusieurs secteurs de la société française, des voix montent appelant le président à adopter ce que certains appellent déjà un « Patriot Act » à la française. Samedi, un conseil des ministres exceptionnel a déjà opposé les partisans de mesures d’exception à ceux qui jugent suffisant l’arsenal sécuritaire actuel. Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a annoncé dimanche soir sur France 2 que l’état d’urgence serait prolongé pendant au moins trois mois.
La loi, qui n’avait pas été décrétée sur tout le territoire depuis 1955, autorise « d’interdire la circulation des personnes ou des véhicules », d’instituer « des zones de protection ou de sécurité où le séjour des personnes est réglementé ». Elle permet d’interdire le séjour « à toute personne cherchant à entraver, de quelque manière que ce soit, l’action des pouvoirs publics ». Le ministre de l’Intérieur a de plus précisé dimanche que cette loi serait bientôt réécrite.Le 24 juin dernier, l’Assemblée nationale avait déjà renforcé les pouvoirs de surveillance du renseignement français. À l’Élysée, on affirme qu’il n’est pas question d’invoquer l’article 16 de la Constitution, qui permet de donner les pleins pouvoirs au président.
S’allier à la Russie ?L’ancien président Nicolas Sarkozy a été le premier à rompre la trêve. Reçu dimanche à l’Élysée par François Hollande, le chef des Républicains n’a pas hésité à critiquer la politique sécuritaire et internationale du président. « Nous avons besoin d’inflexions majeures pour que la sécurité des Français soit pleinement assurée », dit-il. Nicolas Sarkozy, qui n’avait pas hésité quelques semaines plus tôt à rencontrer Vladimir Poutine, prône une intervention militaire commune contre le groupe armé EI. « Le mot guerre n’est pas un mot qu’on évoque au hasard » ou « avec légèreté », a-t-il déclaré.
À droite, le député Laurent Wauquiez préconise rien de moins que l’internement administratif de toutes les personnes qui ont une fiche « S » dans les services de renseignement. Cela pourrait impliquer plusieurs milliers de personnes associées à l’islamisme radical. Sur France 2, l’avocat Arno Klarsfeld a soutenu que « si on est en guerre, il faut prendre les mesures qui conviennent ». Concernant le groupe armé EI, « pendant trois ans, nous avons laissé grandir un monstre », tranche l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic.Le retour des frontières
À trois semaines des élections régionales, la présidente du Front national, Marine Le Pen, a aussi été reçue par François Hollande. Elle propose la fermeture non pas temporaire, mais « définitive des frontières ». « Sans frontières, il n’y a ni protection ni sécurité possible », dit-elle. Selon elle, « la France doit enfin déterminer quels sont ses alliés et ses ennemis. Ses ennemis, ce sont ces pays qui entretiennent des relations bienveillantes avec l’islamisme radical. »Même le centriste Jean-Christophe Lagarde reproche au chef de l’État une absence de stratégie militaire. « Il faut que l’OTAN intervienne pour appuyer les forces kurdes », dit-il. L’ancien premier ministre François Fillion n’est pas en reste. Il appelle François Hollande à changer de stratégie au Proche-Orient et l’invite aussi à adopter des mesures radicales, comme l’a fait la Grande-Bretagne dans la guerre contre l’IRA.
Ces propos ont un écho réel dans la population. « On a franchi un cap. On n’est plus devant des attentats ciblés comme ceux de Charlie Hebdo, mais devant un terrorisme qui veut faire le plus de victimes possible », dit Frédéric, venu se recueillir avec ses enfants devant le café La Belle Équipe, rue de Charonne, où sont tombés 19 innocents.De nombreux observateurs ont souligné que, malgré les demandes répétées de la France, l’Union européenne n’avait rien fait pour permettre l’échange d’informations sur les déplacements en Europe et le contrôle aux frontières de Schengen.
La présidence luxembourgeoise de l’Union européenne a décidé dimanche de convoquer une réunion d’urgence des 28 ministres européens de l’Intérieur et de la Justice vendredi à Bruxelles, à la demande de la France, à la suite des attentats de Paris. Cette réunion est « destinée à renforcer la réponse européenne et à assurer le suivi et la mise en oeuvre des mesures décidées », a annoncé le ministre luxembourgeois de la Sécurité intérieure, Étienne Schneider, dans un communiqué. « Face à la barbarie, face au terrorisme, l’Europe est unie et aux côtés de la France », a-t-il assuré.Dimanche soir, le parvis de l’église Notre-Dame était bondé alors que le glas a résonné deux fois en mémoire des victimes. Dès ce lundi, les politiques devront décider comment la France entend répondre à ces attaques.
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