Étiquettes
Etat Islamque, La France, La Russie, La stratégie militaire, Laurent Fabius, Proche et Moyen-Orient
Un soldat kurde (peshmerga) dans Sinjar reconquis, 16 novembre 2015. © John Moore / John Moore
Les Présidents Poutine et Hollande se rencontreront, à Moscou, le 26 novembre. Ils ont déjà annoncé leur volonté de coordonner leurs opérations militaires en Syrie. Victimes presque simultanément du terrorisme de l’«Etat islamique», les deux gouvernements semblent infléchir brusquement leur approche, au moins sur ce plan. La question de l’avenir même du régime n’est pas expressément évoquée. Les divergences sont grandes et, en l’état, il apparaît que Paris aura beaucoup de peine à maintenir sa position intransigeante, qui ne compte plus que peu d’appui international. En août 2012, répondant à un appel au cessez-le-feu lancé par la Chine, Laurent Fabius déclarait: «Le régime syrien doit être abattu, et rapidement.» Il y a quelques mois, il prêchait pour un soutien à des milices syriennes islamistes, contre le pouvoir. Les pays occidentaux ont assoupli leur position, surtout le week-end dernier à Vienne où le principe d’un cessez-le feu incluant le régime a été accepté. Le ministre russe Lavrov déclarait, dans la foulée de l’annonce d’une coordination militaire, que l’exigence préalable d’un changement de régime était irrecevable.
Les attentats du 13 novembre à Paris ont été comparés à un «11-Septembre français». La France prétendait, jusqu’alors, agir en Syrie au nom de «valeurs» parfaitement honorables, comme le respect de la vie et des droits de l’homme. Certains y percevaient aussi un souci mercantile, à l’égard des pétromonarchies. La brutalité planifiée des attaques au cœur vibrant de sa capitale, par des terroristes issus de son sein, a changé la donne. La politique russe est restée cohérente et constante. Le dénigrement systématique de Poutine et de la diabolisation unilatérale d’Assad ont faussé l’analyse. La Russie lutte pour ses intérêts. La Syrie est l’unique reliquat des anciennes alliances soviétiques. Le port de Tartous est le seul lieu d’ancrage de sa flotte en Méditerranée. La présence massive de terroristes caucasiens au Levant constitue pour elle un vrai danger. Même s’il devait entrer dans une coalition plus large, Poutine ne va pas abandonner sa position.
La stratégie militaire est une discipline rigoureuse. Il faut nommer l’ennemi. La France s’est lancée dans la «guerre contre le terrorisme». Cette locution, qui est une véritable aberration intellectuelle et juridique forgée par George W.Bush, a fait couler beaucoup de sang. Elle permet de violer le droit international, au prétexte de «légitime défense». Toutefois, la finalité de la guerre doit être précise. Les Etats-majors ont peine à poursuivre simultanément deux buts: «Etat islamique» et régime syrien. En outre lorsque ces objectifs sont en guerre, l’un contre l’autre, la mission est impossible. Les politiques français auront à donner un mandat explicite à leurs généraux. La feuille de route des troupes russes est sans ambages: soutenir le régime syrien, pour empêcher l’effondrement des structures étatiques. Poutine n’a aucune raison d’en changer, même s’il ne pourra pas régler, seul, le conflit.
L’expérience montre que les bombardements aériens ne font pas gagner la guerre. Ils provoquent le chaos comme en Libye ou au Yémen. La contribution de la France est encore marginale, soit cinq pour cent des frappes de la coalition occidentale. Elle devrait sensiblement croître avec l’envoi d’un porte-avions au large des côtes de la Méditerranée orientale. L’invasion étrangère ne règle rien. Les deux longs conflits d’Afghanistan et d’Irak le prouvent. Des troupes au sol sont indispensables, mais nul Etat étranger n’est prêt à en dépêcher. Les Etats- Unis ont détachés cinquante hommes, agents spéciaux auprès des Kurdes. La coalition occidentale ne dispose d’aucun allié crédible, le Conseil national syrien et l’Armée syrienne libre ont été remplacés par des milices. La plus importante, Jabhat Al-Nosra, est une émanation d’Al Qaïda. La myriade constituée par les autres groupes armés est inféodée au salafisme réactionnaire, dans le cadre d’une Armée de l’islam. Obama avait affecté cinq millions de dollars pour la formation de combattants rebelles au régime. Tourné au fiasco, le programme fut interrompu. L’effectif actuel de ces soldats, après désertion ou passage dans les milices islamistes, se compte, au sens propre, sur les doigts d’une main: cinq! Les Kurdes sont des guerriers réputés, mais ne se sacrifieront pas pour les Arabes. Inversement, la Russie dispose de l’appui de l’armée étatique syrienne, même affaiblie et démoralisée, de milices soutenant le régime, de combattants aguerris du Hezbollah et de contingents spécialisés iraniens. Son avantage est indiscutable et Poutine ne va sans doute pas y renoncer.
Une large coalition est nécessaire, mais insuffisante pour anéantir l’«Etat islamique». La diplomatie doit jouer son rôle. Le terrorisme sera éradiqué seulement par une profonde remise en cause de fausses certitudes. Les frontières dessinées par les traités de Versailles dans le monde arabe au sortir de la Première guerre mondiale ne sont plus acceptées. L’«Etat islamique» n’est pas né des vilénies d’Assad. Il est transfrontalier. Les bases du Khalifat proclamé, à Mossoul, en 2014 furent posées fin 2006, par Al Qaïda et des tribus sunnites pour contrer la domination chiite en Irak. Ses cadres et stratèges, officiers supérieurs de Saddam Hussein, demeurent irakiens, comme la majorité de son territoire et de sa population. Il faut l’intégrer et le reconnaître comme Etat. Les populations qui en acceptent maintenant le joug par crainte du pire, chasseront les exaltés obsessionnels d’une foi dévoyée et les terroristes étrangers. L’intervention américaine de 2003 a fait exploser le système des Etats-nations imposé par l’Europe.
Il faut remplacer le funeste accord Sykes-Picot par autre chose. Ce sera une tâche gigantesque, mais indispensable si les Puissances ne veulent pas envoyer de troupes au sol, si l’Europe craint de recevoir plusieurs millions de réfugiés et si le monde veut se débarrasser de la menace terroriste. Le propos est provocateur mais pas irréaliste. Les belligérants s’épuisent mutuellement et de nouvelles frontières sont dessinées au son du canon. Les douloureux nettoyages ethniques ont déjà été réalisés. Les sunnites se battent pour les sunnites, les chiites pour les chiites, les Kurdes pour les Kurdes et les autres minorités se sont regroupées. Après tant de sang versé, un sommet des nations est impératif, pour dresser une carte réglant le destin de ces peuples, y compris celui des Palestiniens et des Kurdes globalement.