Étiquettes
André Laigne, François Baroin, Gérard Delfau, grand maître du Grand orient, l'enseignement privé, laïcité de surveillance, maire radical de gauche, maires de France, plats sans porc, surveillance des cultes
L’historien, spécialiste de la laïcité, estime que le récent rapport polémique de l’Association des maires de France est révélateur d’une conception plus intolérante de la laïcité
Stéphane OUZOUNOFF/CIRIC/ Philippe PORTIER, historien.
Diriez-vous qu’il y a un changement de ligne sur la laïcité au sein de l’Association des maires de France ?
Philippe Portier : Sous la précédente présidence, celle de Jacques Pélissard, l’Association des maires de France (AMF) était très modérée sur ce sujet. Le nouveau président François Baroin et le premier vice-président André Laignel ont tous les deux un passé qui n’est pas neutre sur le sujet. Le premier, fils d’un ancien grand maître du Grand orient de France avait remis un rapport à Jacques Chirac en 2003 qui proposait des dispositifs de surveillance des cultes pour défendre la laïcité. André Laignel fut lui l’auteur d’amendements qui firent échouer le rapprochement avec l’enseignement privé voulu par la loi Savary.
Je note aussi que leur groupe de travail a été confié à un maire radical de gauche et au maire LR de Chalon-sur-Saône qui s’est démarqué l’hiver dernier en supprimant les plats sans porc dans les cantines.
En annexe de leur rapport est reproduite une intervention de Gérard Delfau sur la laïcité. Cet ancien sénateur incarne une ligne dure au sein du Grand orient de France.
Cette sensibilité correspond à une évolution que l’on voit depuis les années 2000. On passe d’une laïcité de bienveillance à une laïcité de surveillance, ou laïcité de neutralité qui repose sur deux éléments : la volonté de placer les cultes sous contrôle et l’extension de la notion d’espace public à la sphère privée.
Comment cela s’est-il concrètement traduit ?
Philippe Portier : la loi de 2010 interdisant le port de la Burqa fait de la voie publique un prolongement de l’espace privé. La prohibition du voile intégral est motivée par le maintien de l’ordre public. Mais il ne s’agit plus d’une définition matérielle de l’ordre public (sécurité, santé…) mais immatérielle : on se réfère à certaines exigences minimales de la vie commune. L’individu est ainsi sommé de se conformer à un consensus éthique de la société.
Derrière cela, il y a l’idée chez certains qu’il faut neutraliser l’espace public, que toute expression religieuse porte atteinte à la vie en commun. Alors que nous avons vécu sur une conception libérale de la laïcité, on risque d’évoluer vers une conception très intrusive, régulatrice du fait religieux.
Ce rapport vous paraît-il en phase avec l’état d’esprit d’une majorité d’élus locaux ?
Philippe Portier : Non, ce rapport militant va à l’encontre des pratiques locales. Je mène actuellement, avec mon collègue Jean-Paul Willaime, une enquête de terrain dans une dizaine de grandes villes de France. Ce que l’on voit très clairement, c’est que les élus tiennent à un certain nombre d’accommodements avec les religions, qui permettent une régulation sociale. Ils ont conscience qu’il faut avancer avec les cultes, qu’ils participent au vivre ensemble, à condition qu’ils respectent la paix sociale.
Mais cela peut-il basculer ?
Philippe Portier : On est sur une ligne de crête. Depuis les années 2000, on a assisté à une inflexion sécuritaire. La volonté de rigidifier la laïcité va-t-elle se renforcer ? La question est en effet posée.
Recueillis par Bernard Gorce