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Jacques Hubert-Rodier 
  • Le rêve brisé d’une Turquie paix voisins

    Le rêve brisé d’une Turquie en paix avec ses voisins – Boll pour « Les Echos »

Après douze ans de pouvoir, Recep Tayyip Erdogan n’a pas su rétablir l’influence de la Turquie dans son étranger proche. Il est devenu un partenaire ambigu des Américains et des Européens qui menace la grande coalition contre Daech voulue par François Hollande.

Jamais depuis la Première Guerre mondiale, les tensions entre la Turquie et la Russie n’ont atteint un niveau aussi élevé. Dans ce que l’on a déjà dénommé le « clash des titans » à Washington, Moscou a menacé Ankara de représailles – au moins commerciales – après la destruction en vol, le 24 novembre, d’un chasseur-bombardier russe Su-24. Et les deux capitales se sont auto-accusées de la responsabilité de ce grave incident à la limite de la frontière turco-syrienne.

Certes, l’importance des échanges bilatéraux entre la Russie et la Turquie tend à mettre des limites à une confrontation ouverte. L’interdépendance des deux est devenue plus étroite. Mais, comme le font remarquer Fiona Hill et Kemal Kirişci, experts à la Brookings Institution, les deux pays ont une longue histoire conflictuelle. Tout au long de la guerre froide, ils se sont fait face le long d’une frontière séparant le bloc soviétique de celui abritant l’Alliance Atlantique. Sans oublier que du XVIe au début du XXe siècle l’Empire ottoman et la Russie se sont livrés à une bonne douzaine de guerres. Cette fois-ci encore, en plein conflit syrien ils se retrouvent dans deux camps opposés. Vladimir Poutine soutient Bachar Al Assad, Recep Tayyip Erdogan, l’opposition au régime baasiste de Damas.

Mais ces tensions ne concernent pas seulement les deux puissances. Elles ont une série de conséquences géopolitiques qui, à terme, peuvent devenir dangereuses.Pour François Hollande, qui était ce jeudi à Moscou, elles menacent son projet – déjà fragile – d’une « coalition unique » pour « éradiquer », en Syrie et en Irak, l’Etat islamique, après les attentats sanglants du 13 novembre à Paris. Comment parvenir à mettre dans la même coalition la Russie et la Turquie ? Certes, les lignes ont bougé. La Russie a concentré ses bombardements contre les positions de l’Etat islamique en Syrie après l’attentat contre un avion civil russe dans le Sinaï qui a fait 224 morts le 31 octobre et qui a été revendiqué par ce mouvement.

Echec de la politique néo-ottomane

Mais aujourd’hui Ankara va-t-elle changer de position après avoir joué un rôle ambigu vis-à-vis de l’Etat islamique ? Pour le président Recep Tayyip Erdogan qui dirige la Turquie depuis maintenant plus de douze ans,l’enjeu n’est pas mince. Il s’agit de savoir si la guerre en Syrie risque de mettre un terme à sa politique extérieure du « zéro problème » avec ses voisins, qu’avait théorisée Ahmet Davutoğlu il y a plusieurs années avant de devenir Premier ministre. Cette politique avait été largement perçue comme un « néo-ottomanisme », une volonté de retrouver l’influence de la Turquie dans ses anciennes provinces. « Erdogan a rêvé d’effacer la frontière avec la Syrie en comptant sur différentes communautés disséminées dans la région », souligne ainsi Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie ­contemporaine à l’IFRI.

Ce qui explique sa décision de supprimer les visas avec la Syrie en 2009 et avec l’Irak en 2008. Deux pays qui ont été sous la domination de l’Empire ottoman jusqu’au début du XX siècle. Erdogan a également tout fait pour empêcher la formation d’une entité kurde à cheval entre l’Irak, l’Iran, la Syrie et la Turquie. En bombardant les positions du PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan, placé sur le même rang que l’Etat islamique et considéré comme une organisation terroriste, Ankara a fait voler en éclats les tractations de paix avec les kurdes en Turquie.

Mais Erdogan va plus loin encore. En défendant les Turkmènes contre d’éventuels attaques russes, il tente d’ « ethniciser » le conflit selon la chercheuse à l’IFRI. Depuis le printemps arabe de 2010-2011, la Turquie, qui s’est finalement résolue à ouvrir sa base d’Incirlik aux avions américains pour mener des frappes en Syrie contre Daech, est ainsi devenue le partenaire difficile de l’Alliance atlantique.

Une diplomatie contradictoire

« L’attitude de la Turquie est ambiguë, si ce n’est contradictoire sur de nombreux sujets. Ce qui rend la co­opération difficile », note un diplomate européen. Les alliés de la ­Turquie ont ainsi émis de nombreuses interrogations sur la politique à l’égard des Syriens, fuyant la guerre. La Turquie en accueille plus de 2 millions mais sans leur ouvrir un statut de réfugiés. Ce qui explique très largement que beaucoup d’entre eux empruntent la « route des Balkans » pour rejoindre les pays d’Europe de l’Ouest, particulièrement l’Allemagne. Certains dirigeants allemands suspectent ainsi la Turquie d’avoir laissé « volontairement » en 2014 partir le flot de réfugiés.

De même beaucoup ont reproché à la Turquie d’avoir laissé passer les trafics de pétrole de l’Etat islamique qui a tiré une grande partie de ses recettes des ventes d’or noir. On est en tout cas aujourd’hui très loin de la volonté turque d’être la « source d’inspiration des printemps arabes » en montrant la voie d’un islamisme modéré au pouvoir.

Il reste cependant à Erdogan un rêve encore : celui d’établir un régime présidentiel qui lui donnerait des pouvoirs étendus, à l’image de ceux donnés par la constitution de la Ve république au chef de l’Etat français. Encore faut-il que son parti, l’AKP, parvienne à trouver des appuis dans le Parlement turc pour parvenir à une telle réforme constitutionnelle. Erdogan donnerait ainsi l’image de l’homme fort en parallèle avec celle de Vladimir Poutine, mais sans avoir rétabli l’influence turque sur les anciennes provinces.

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