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Manque de confiance mutuelle, incompréhensions, humiliations : cette dangereuse combinaison empêche les Européens de s’entendre sur des actions communes sur l’immigration et le terrorisme et pourrait précipiter la fin de l’espace de libre circulation.

Le président du Conseil italien Matteo Renzi (à gauche)
Le président du Conseil italien Matteo Renzi (à gauche) All rights reserved

« L’Europe va-t-elle survivre  à cette crise ? ».

La question est posée par des Européens convaincus comme l’eurodéputée libérale néerlandaise Sophia in’t Veld. Le dernier sommet européen de l’année 2015 n’a pas apporté de réponse.

Pire, il a été le théâtre d’affrontements ouverts entre le Sud et le Nord, avec à la mise en scène d’un Premier ministre italien très remonté.

« L’Europe ne peut pas être dominée par un seul pays, l’Allemagne », a lancé Matteo Renzi lors de la réunion des dirigeants de la famille socialiste avant l’ouverture du sommet, jeudi 17 décembre.

Le chef du gouvernement italien ne supporte plus les admonestations et les critiques de Berlin. Il refuse le carcan du règlement de Dublin, qui impose au pays d’arrivée de prendre seul en charge les nouveaux venus, de traiter leurs demandes d’asile et de renvoyer les migrants non-autorisés à rester sur son territoire.

Il ne supporte plus que l’Italie soit considérée comme l’un des maillons faibles de l’espace de libre circulation Schengen et qu’on lui impose de créer des centres pour identifier les arrivants, les enregistrer et sélectionner ceux qui peuvent bénéficier d’une protection.

D’autant plus que la grande majorité des demandeurs veut gagner l’Allemagne, considérée comme bien plus accueillante et que la solution de facilité a jusqu’à présent consisté à les laisser filer.

Solidarité

Les pays du Nord ont consenti à témoigner un peu de solidarité pour faire passer la pilule. Ils se sont engagés, cet été, non sans protester, à prendre en charge 160 000 demandeurs d’asile sur deux ans pour soulager les systèmes d’asile italien et grec, arrivés à saturation.

À peine un quart des quelque 850 000 malheureux arrivés depuis le début de l’année dans ces deux pays (144 000 en Italie et 700 000 en Grèce).

Six mois après, le constat dressé par la présidence luxembourgeoise de l’UE, dans un rapport sur la gestion des flux migratoires est sévère : la machine est bloquée.

« Des mesures ont été décidées, il faut les appliquer », a insisté François Hollande. Le Grec Alexis Tsipras a dit oui. Matteo Renzi à dit non et a fâché ses pairs.

Enfant terrible

« Renzi joue à l’enfant terrible. Il est contre tout. Il refuse la solidarité, il refuse la responsabilité, il refuse de faire prendre les empreintes des arrivants pour les identifier, il refuse tous les principes de base. Il est un nouveau Berlusconi pour l’Europe », a déploré l’un des participants.

« Tout le monde veut sauver Schengen », l’espace de libre circulation, a assuré Donald Tusk, le président du Conseil, à l’issue du sommet. Tout le monde, sauf l’Italie, à écouter les confidences faites à Contexte.

Matteo Renzi pourrait bien être le fossoyeur de Schengen. L’Italien menace en effet de bloquer la proposition soutenue par François Hollande et Angela Merkel de créer un corps européen de 1 500 garde-frontières mobilisables en trois jours en cas de défaillance à l’une des frontières extérieures de Schengen, l’espace de libre circulation au cœur de l’Europe.

Le principe n’est pas facile à faire accepter, car il constitue une vraie atteinte à la souveraineté des États, si le déploiement de ces garde-frontières doit leur être imposé.

« Si le contrôle des frontières extérieures est européanisé, alors il faut aussi européaniser la prise en charge des arrivants », insistent les Italiens.

« Les États se disent prêts à donner une contribution pour le corps de garde-frontières européens, alors que chacun d’eux prenne son quota d’arrivants », a commenté acerbe l’un des conseillers de Matteo Renzi.

Pas question répondent les pays du Nord. La solidarité montrée avec l’Italie et la Grèce est ponctuelle. Et elle doit en outre « rester dans les limites acceptées », a insisté François Hollande.

Crispation

Ce refus exaspère les Italiens. « Vous pouvez envoyer tous les garde-frontières européens que vous voulez, prendre les empreintes de tous les arrivants, cela ne servira à rien si vous les laissez ensuite sur place », a soutenu le conseiller italien.

Les discussions sont dans l’impasse, car Rome refuse l’exigence de ses partenaires de créer des centres de détention pour éviter que les arrivants ne disparaissent dans la nature.

« Si 700 000 personnes arrivent, comme c’est le cas en Grèce, vous les enfermez toutes ? Je vous souhaite bien du plaisir. C’est impossible à faire », a lancé le conseiller.

Face à ce blocage, la présidence luxembourgeoise de l’UE a préconisé de prolonger jusqu’à fin 2017 les contrôles instaurés par plusieurs pays de l’Espace Schengen, dont la France, le temps de réviser les règles de Dublin sur l’asile et de répondre ainsi aux demandes italiennes.

Le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a promis de présenter une proposition au cours de la première moitié de 2016 et une autre sur l’immigration légale.

Il espère ainsi sauver Schengen, qu’il juge toujours en danger. « Si Schengen tombe, une monnaie unique ne fait pas de sens », met-il en garde.

Sans libre circulation et sans monnaie commune, l’Union européenne n’aurait alors plus beaucoup de sens.

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