Le président Obama livre au Congrès son dernier discours sur l’état de l’Union devant les sénateurs et les représentants. © Reuters / © Joshua Roberts / Reuters
Commentateur politique et animateur de l’émission «GPS» sur CNN, Fareed Zakaria, qui vient de subir une campagne de diffamation sur Internet, explique l’effet pervers que peuvent avoir les médias sociaux dans le fonctionnement démocratique
Le Temps: Vous avez été récemment diffamé sur Internet. Peu de temps après les propos incendiaires de Donald Trump sur les musulmans, on vous a accusé sur les réseaux sociaux de promouvoir le djihad et le viol des femmes blanches. Des propos bien entendus inventés qui ont fait le tour de la Toile et que vous dénoncez dans votre chronique dans le Washington Post. Quel enseignement tirez-vous de cette triste expérience?
Fareed Zakaria: Cela fait plus de trois décennies que je vis aux Etats-Unis. Je n’y ai jamais subi la moindre discrimination en raison de la couleur de ma peau ou de ma religion. Ce que j’écris est basé sur des faits, sur des arguments logiques, mais par sur ma religion ou sur ma race. Le mois dernier, j’ai toutefois senti le besoin d’affirmer que j’étais d’origine musulmane, même si je ne pratique pas depuis trente ans. Motif: le candidat républicain à la Maison-Blanche Donald Trump a tenu des propos incendiaires au sujet des musulmans qu’il veut interdire d’entrée aux Etats-Unis. Cela m’a valu un torrent de commentaires dégoûtants sur les réseaux sociaux. Certains appelaient à mon licenciement ou à mon expulsion du pays vers la Syrie, l’Egypte ou l’Indonésie (Fareed Zakaria est né en Inde). D’autres demandaient ma mort. Certains internautes ont voulu démentir ces histoires, mais cela ne fait qu’alimenter la théorie du complot à laquelle ces gens croient.
– Qu’est-ce que cela dit de la société américaine?
– Deux choses. La capacité de s’enfermer dans des préjugés et une idéologie avec des gens qui partagent votre avis est beaucoup plus forte qu’on pouvait l’imaginer. Regardez les loups solitaires qui deviennent des terroristes. On se demande comment ils ont pu se radicaliser. Ce qu’on constate, c’est qu’ils se sont créé eux-mêmes une réalité virtuelle sur Internet en accédant aux prêches de Anwar al-Aulaqi, l’imam radical américain d’origine yéménite, en rejoignant des groupes de discussion en ligne. Les médias sociaux, que j’aime pourtant bien, encouragent et permettent de créer une réalité qui ne repose sur aucun fait. Ce type de mécanisme est d’autant plus à l’œuvre aux Etats-Unis qu’il y règne une méfiance profonde des institutions et de tout ce qui est associé à l’establishment. Prenez Donald Trump. Il continue d’affirmer qu’il a vu à la télévision des milliers de musulmans célébrer la destruction des tours jumelles du World Trade Center. Aucune archive télévisuelle ne confirme l’existence d’une telle scène. Peu importe. Des milliers de sympathisants continuent de véhiculer le même message. Ce qui me surprend, c’est la manière dont on peut tenir un discours politique aujourd’hui en inventant ses propres faits. C’est le cas de Donald Trump, candidat à la Maison-Blanche pour l’un des deux partis qui dominent la scène politique américaine. Il dit des mensonges, mais n’en subit même pas les conséquences.
– La gauche et la droite sont-elles à la même enseigne?
– Il y a un populisme tant de gauche que de droite. Le candidat démocrate Bernie Sanders émet des propositions qui coûteraient, selon le Wall Street Journal, près de 18 000 milliards de dollars. C’est du populisme. Mais la campagne électorale des démocrates n’est pas marquée par la xénophobie. Le populisme qui s’appuie sur des théories du complot haineuses, qui fait fi du factuel, est, aux Etats-Unis, un phénomène exclusivement lié à la droite extrême.
– La démocratie est-elle menacée?
– La détérioration du climat politique doit toujours être une préoccupation majeure des démocraties. Dans des pays aussi grands que les Etats-Unis, où la diversité d’opinions est considérable, le compromis est essentiel. Jusqu’ici, ceux qui le promouvaient étaient récompensés. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Vous êtes récompensés parce que vous bloquez un processus politique et diabolisez l’adversaire. En matière d’immigration, un groupe bipartisan de sénateurs avait réussi (en 2013) à trouver un compromis pour légaliser la situation des 11 millions de sans-papier et renforcer les contrôles à la frontière. Ceux qui ont milité pour le compromis sont désormais vilipendés. Comment gouverner dans une démocratie où le compromis est vécu comme une trahison? Des minorités extrémistes surreprésentées sont si actives qu’elles marginalisent les courants majoritaires modérés. Les médias sociaux ont produit un effet d’ailleurs plutôt étrange: la démocratie ne se caractérise plus par la règle de la majorité, mais par celles des minorités qui dominent l’agenda politique, en fixent le contenu et sanctionnent ceux qui ne s’y conforment pas.
– L’Amérique va-t-elle si mal?
– A en croire Donald Trump, l’Amérique ne cesse de perdre sur tous les fronts. Tout le monde est convaincu qu’on vit une période de déclin. Or les Etats-Unis ont une croissance deux fois supérieure à la croissance européenne et quatre fois plus forte que celle du Japon. Ils abritent toutes les sociétés technologiques de pointe qui dominent l’industrie de demain. Ils restent un pays très dynamique sur le plan démographique alors que le reste des pays riches connaissent un déclin démographique inquiétant. Ils sont enfin devenus l’un des principaux producteurs d’énergie du monde. Mais il y a un gros point noir: Washington dysfonctionne complètement et est incapable de mener les réformes qui doperaient les avantages comparatifs du pays. Oui, Washington est l’homme malade des Etats-Unis. A l’échelle des villes, c’est très différent. Elles ne sont pas dirigées par l’idéologie, mais par la nécessité pratique de trouver des solutions.