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Comment Londres risque de sortir de l’Europe. Entrevue avec l’ancien ministre des Affaires européennes de Tony Blair.

Christian Rioux
Le premier ministre britannique David Cameronest reçu par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, au siège de l'Union européenne à Bruxelles.
Photo: Geert Vanden Wijngaert Associated Press Le premier ministre britannique David Cameronest reçu par le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, au siège de l’Union européenne à Bruxelles.

Bruxelles accueille ce jeudi un sommet européen qui devrait sceller une entente historique. Afin d’empêcher le Royaume-Uni de sortir de l’Union européenne, les 28 chefs d’État et de gouvernement s’apprêtent à concéder au Royaume-Uni une procédure d’urgence lui permettant de restreindre les aides sociales aux étrangers européens qui vivent en Grande-Bretagne ainsi que certaines garanties afin que La City ne pâtisse pas trop d’un renforcement de l’euro. « Nous n’avons pas de plan B, nous avons un plan A. La Grande-Bretagne restera dans l’Union européenne et sera un membre constructif et actif », a insisté le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker.

Mais cet optimisme de façade ne convainc pas tout le monde, et surtout pas l’ancien ministre des Affaires européennes de Tony Blair, Denis Mac Shane. De passage à Paris, l’auteur de Brexit. How Britain Will Leave Europe (Brexit. Comment la Grande-Bretagne va sortir de l’Europe) est convaincu que, malgré ses talents de « relationniste », le premier ministre David Cameron aura toutes les misères du monde à convaincre les Britanniques de ne pas sortir de l’Europe tant le scepticisme est fort chez ses compatriotes. Les sondages, par ailleurs très volatils, semblent lui donner raison puisque pour la première fois, les partisans du Brexit ont récemment dépassé de 9 % ceux du statu quo.Un « bout de papier »

« David Cameron peut bien rentrer chez lui avec un bout de papier et prétendre avoir réécrit les règles d’adhésion du Royaume-Uni, tout cela est illusoire, dit MacShane. Je ne crois pas que cet accord aura un grand impact sur les Britanniques qui n’aiment pas l’Europe. L’accord sur l’immigration ne convaincra pas ceux qui estiment qu’il y a trop de Polonais et de Roumains au Royaume-Uni. Quant aux assurances de Bruxelles à l’égard de La City, elles ne changeront rien au fait que l’euro est la seule devise dont la plupart des transactions sur le marché des changes se déroulent hors de sa zone. Le véritable défi du premier ministre, c’est de persuader les Britanniques que toutes les critiques que son parti a faites à l’Europe depuis 15 ans étaient erronées. Il lui reste 15 semaines pour défaire ce qu’il a mis 15 ans à construire. »Vague de fond

Même si rien ne sera joué d’ici le référendum, qui pourrait avoir lieu au mois de juin, une véritable vague de fond se dessine contre l’Europe, dit-il. Dans le camp du non, il distingue trois forces majeures.D’abord, les partisans du statu quo devront affronter le fort courant d’euroscepticisme qui agite le Parti conservateur. Cela fait des années que les conservateurs sont hostiles à l’Europe. « Il y a une véritable contradiction, dit l’ancien ministre, entre ces élus qui ont dénoncé l’Europe depuis tant d’années et les électeurs qui ne comprennent rien à leur revirement. » Sans parler du parti anti-européen UKIP qui est arrivé en tête aux dernières élections européennes.

Le « oui » devra aussi affronter la grande presse populaire tabloïd, qui fait ses choux gras depuis des années de la dénonciation de Bruxelles. Une partie de ces médias, comme le Sun, détenu par Rupert Murdoch, est d’ailleurs contrôlée de l’étranger, souligne MacShane.Enfin, malgré les mises en garde de La City, qui craint de voir sa position ébranlée, une grande partie du monde des affaires est depuis longtemps hostile à l’Europe. « Bien sûr, on voit aujourd’hui les grandes banques et les financiers défendre l’Europe de peur de perdre des milliers d’emplois, dit MacShane. Mais cela fait des années que les rapports de la Confederation of British Industry et des chambres de commerce accusent l’Union européenne de s’ingérer dans les affaires des entreprises. Dans les PME en province, cette hostilité est inscrite dans les tripes. Je crains que les petites gens identifient l’Europe au grand capital et qu’ils se rebiffent contre une élite qui veut leur dire quoi penser. »

Denis MacShane rappelle que, depuis 2000, Bruxelles a perdu tous les référendums : celui sur l’entrée de la Suède dans l’Euro (2003), sur la Constitution européenne en France et aux Pays-Bas (2005), sur le traité de Lisbonne en Irlande (2008) et sur la liberté de circulation des travailleurs de l’Union en Suisse (2014). Bref, chaque fois que l’Europe est sur un bulletin de vote, les électeurs disent non !Coup de pied aux élites

« Ces référendums sont souvent perçus comme une occasion de donner un grand coup de pied aux gens qui nous gouvernent », dit MacShane. Il faut dire que depuis la chute du communisme, l’Europe n’est pas très attirante. « C’est un peu comme si le Canada et les États-Unis avaient été obligés d’intégrer le Mexique, le Guatemala et la Colombie en donnant à leurs habitants le droit de venir vivre chez eux. L’Europe n’a pas su maîtriser les changements économiques, et elle a durement subi la crise de 2008. C’est encore elle qui souffre des effets des interventions en Libye, en Irak et en Syrie, qui ont déclenché un afflux de réfugiés. L’Europe a beaucoup de problèmes et offre peu de solutions. » Pour Mac Shane, le référendum britannique arrive au pire moment. « Il risque d’être une invitation à punir ces élites qui nous gouvernent si mal. »Or, même si le Royaume-Uni décidait par une mince marge de demeurer dans l’Union, MacShane ne croit pas que ce serait suffisant pour freiner les forces centrifuges aujourd’hui à l’oeuvre. « Même un oui à l’Europe entraînera un relâchement des liens, dit-il. Déjà, Marine Le Pen réclame le même statut que les Britanniques et un référendum afin de redéfinir le statut de la France. Ailleurs, on dit aussi que, si les Anglais obtiennent des concessions, elles devraient s’appliquer à tous. En Grande-Bretagne, les eurosceptiques ne déposeront pas les armes de sitôt. »

Une affaire d’émotions

Cette crise ne pourrait-elle pas être l’occasion de refonder l’Union européenne en redonnant une place aux nations ? Denis MacShane n’y croit pas. « L’idée que les nations sont en train de disparaître dans une grande marmite européenne est un mythe inventé par les eurosceptiques, dit-il. Pour que l’Europe survive, il faut quand même un minimum. »À Londres, on se demande si l’accord qui sortira de Bruxelles incitera le charismatique maire de Londres, Boris Johnson, à se joindre à la campagne du non. « Pour moi, dit MacShane, ce n’est pas d’abord une question de leader et de raison. Ça risque plutôt d’être une affaire de tripes et d’émotions. »

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