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Allemagne, crise des réfugiés, espace Schengen, France, i ntégration européenne, Turquie, UE
Jamais l’Union européenne n’a été aussi fragilisée et menacée par une rupture. La crise des réfugiés a mis à mal ses valeurs. Chaque pays, la France et l’Allemagne en tête, pense plus que jamais en fonction de ses propres intérêts.

L’Union européenne a toujours avancé au rythme du « moteur » franco-allemand. Aujourd’hui c’est plutôt un attelage qui ne tire plus. L’Allemand est fébrile, se cabre, rue. Le Français semble épuisé. C’est la panne, et les mauvais augures prédisent la désagrégation.
Tout cela est exagéré et procède de « présupposés idéologiques », s’insurge l’entourage du Président français. « La relation franco-allemande fonctionne bien sur la plupart des sujets », reconnaît un membre de la Commission européenne, fin connaisseur des arcanes communautaires.
Mais les annonces de positions communes restent souvent sans conséquences. « La confiance ne règne pas vraiment », déplore un ancien conseiller du Conseil européen, l’instance des États. Un diagnostic confirmé à l’Élysée : « Les deux pays ont des préoccupations divergentes », explique l’entourage du chef de l’État.
L’Allemagne est focalisée sur les questions posées par les réfugiés, car elles ont fragilisé le système politique et déstabilisé la chancelière.
La France a ses propres angoisses sécuritaires, sociales et identitaires. Paris s’agace de la politique du fait accompli pratiquée par Angela Merkel, et l’Allemagne est consternée par le manque d’allant de François Hollande.
« La France doit passer de l’analyse à l’action », plaide Sandro Gozi, le secrétaire d’État italien aux Affaires européennes. « Si ça continue comme ça, ce sera la rupture », avertit un diplomate de haut rang.
La tentation du cavalier seul
La crispation est venue de la tentation du cavalier seul.
« Merkel se sent un peu seule contre tous face à la crise des réfugiés, mais elle le doit à ses annonces l’été dernier, faites sans prévenir ses partenaires. François Hollande avait fait la même chose pour l’intervention militaire française au Mali. Il avait ensuite expliqué avoir agi pour l’Europe avant de formuler ses demandes d’aide », rappelle l’ancien conseiller du Conseil européen.
« On peut faire autrement », souligne-t-il.
« Angela Merkel a mis l’Europe dans la panade et créé une déstabilisation majeure, mais la solution doit être trouvée au niveau européen. On ne peut pas dire : “Je décide et les autres doivent être solidaires” », insiste un responsable européen.
Le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, ne dit pas autre chose. Et si la gestion des frontières extérieures devient communautaire, alors la prise en charge des réfugiés doit aussi l’être, soutient l’entourage de l’Italien Matteo Renzi.
Réparer les dégâts
Le sommet européen des 17 et 18 mars ne va pas régler la crise des réfugiés, mais il doit réparer les dégâts causés par la décision de la chancelière de traiter directement avec la Turquie.
Rendue fébrile par des élections difficiles pour son parti, la CDU, dans trois régions, le 13 mars, Angela Merkel avait pris sur elle de défendre de nouvelles conditions émises par Ankara. L’objectif étant de bloquer le transit des réfugiés et des migrants vers la Grèce à la veille du sommet du 7 mars.
« Merkel avait besoin de résultats avant ces élections. Elle s’est laissé embobiner par (Ahmet) Davutoglu (le Premier ministre turc), qui est un redoutable négociateur », soutient un responsable européen.
Le résultat a été catastrophique. François Hollande a donné le sentiment d’être hors jeu et la Commission européenne a menti en affirmant avoir été associée à la négociation.
Le sommet UE-Turquie du 7 mars a capoté et l’incertitude demeure sur l’issue de celui des 17 et 18 mars, conditionnée par la réponse d’Ankara aux offres européennes. Lire notre article.
Retrouver des convergences
Si la Turquie n’avait pas posé de nouvelles conditions, il n’y aurait pas eu de discorde entre la France et l’Allemagne, insiste l’entourage du chef de l’État.
Les deux dirigeants se sont entendus sur l’essentiel du plan de sortie de crise. Angela Merkel soutient l’idée française de communautariser les frontières extérieures avec un corps de gardes-frontières européen pour renforcer l’espace Schengen.
Quant à François Hollande, il n’est pas opposé à un système d’asile européen, qui prévoit une répartition des arrivants. Mais il veut voir si le mécanisme fonctionne.
Les relocalisations de demandeurs d’asile arrivés en Grèce et en Italie commencent à peine et il faudra analyser si le mécanisme peut être généralisé, explique l’Élysée. La France a accepté de prendre en charge 30 000 réfugiés pour les relocaliser sur son territoire.
« Quand l’histoire pose des questions qui n’ont jamais été formulées, il est normal que cela prenne un peu de temps pour les régler à 28, compte tenu des réflexes et des craintes. Il ne faut pas avoir honte d’essayer, voire d’improviser. Il a fallu deux ans et des “plantages” pour trouver la bonne réponse à la crise de l’euro », relativise l’ancien conseiller du Conseil européen.
Déliquescence généralisée
« Il n’y a pas de désaccords profonds entre la France et l’Allemagne », assure l’Élysée. C’est l’Union européenne dans son ensemble qui est déliquescente.
La plupart des pays sont affaiblis ou alors se détournent de l’Europe, comme la Pologne, le Danemark, la Hongrie et surtout le Royaume-Uni. Le choix des Britanniques, lors du référendum du 23 juin, sera décisif. La sortie de l’Union européenne pourrait provoquer un séisme.
La France et l’Allemagne ne peuvent plus s’appuyer sur d’autres grands pays pour rééquilibrer leur relation. L’Italie est imprévisible et l’Espagne en crise.
L’entente entre leurs dirigeants ne suffit plus. Les deux États doivent retrouver une convergence d’intérêts et de vues pour fédérer ceux des pays qui croient encore en l’Union européenne.