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Luis Grases, avec Clémentine ForissierLes Européens et la Turquie ont conclu, vendredi 18 mars, un accord pour interdire le passage de la mer Égée aux migrants et aux réfugiés. Décryptage.

La mer Egée
La mer Egée All rights reserved

Les Européens et la Turquie ont conclu, vendredi 18 mars, un accord pour interdire le passage de la mer Égée aux migrants et réfugiés.

La porte sera fermée dimanche 20 mars à minuit, et tous ceux qui tenteront de la forcer seront renvoyés en Turquie.

L’objectif est de convaincre les Syriens de rester en Turquie pour bénéficier des programmes de réinstallation. Mais l’accord suscite beaucoup de questions

Va-t-on assister à des renvois massifs de réfugiés ?

Selon l’accord, pour chaque Syrien arrivé illégalement en Grèce et renvoyé en Turquie à compter de cette date, un autre Syrien arrivé en Turquie sera installé en Europe. C’est le principe du 1 pour 1 qui débutera le 1er avril. Les Européens se sont engagés à prendre en charge 72 000 réfugiés syriens.

Le principe du non-refoulement sera respecté, ont assuré le président de la Commission européenne, Jean Claude Juncker, et du Conseil européen, Donald Tusk, garants de l’accord.

Chaque demande d’asile fera l’objet d’un examen individuel et la décision pourra faire l’objet d’un recours. Des centres d’accueil devront être installés en Grèce pour ces personnes. Si elles sont déboutées, elles devront retourner en Turquie.

Les personnes qui ne demandent pas l’asile en Grèce ou ne peuvent bénéficier d’une protection seront renvoyées en Turquie. L’accord de réadmission entre les deux pays est la base légale pour ces renvois. À partir du 1er juin, ils se feront sur la base de l’accord de réadmission signé entre l’UE et la Turquie.

Les réfugiés syriens arrivés en Grèce avant le 20 mars bénéficieront des programmes de relocalisation. La Commission a demandé que 6 000 soient pris en charge pour la fin du mois de mars et 20 000 autres d’ici la mi-mai.

Un coordinateur européen, Martin Verwey, haut fonctionnaire de la Commission européenne, a été chargé de superviser la mise en œuvre de l’accord sur le terrain.

Il sera également responsable des quelque 4 000 personnes
– experts, traducteurs, interprètes, magistrats, gardes-frontières, policiers – que les États de l’UE sont appelés à mettre à disposition pour aider les Grecs. Il s’agit de la plus importante opération de logistique mise en œuvre.

L’accord est avant tout humanitaire, a insisté le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu. Il doit décourager les Syriens de confier leur vie à des trafiquants pour tenter le passage.

Le pari sera gagné si les programmes de réinstallation depuis la Turquie fonctionnent. Les premiers avions de réfugiés à destination de l’Union européenne crédibiliseront l’annonce. La rapidité sera la clef du succès. « Si on attend trois mois, cela voudra dire que le dispositif n’a pas marché », estime un diplomate européen.

Est-ce la fin de la crise migratoire ?

Non. Tous les dirigeants européens l’admettent. D’autres routes vont s’ouvrir. Les migrants économiques ne vont pas renoncer à gagner l’Europe, leur espoir d’une vie meilleure. Les passages au départ de la Libye ont repris vers l’Italie et Malte. Des passages sont également signalés par l’Ukraine.

L’une des solutions pour dissuader l’immigration clandestine est de mettre en place un système d’immigration légale. La Commission doit faire des propositions en ce sens dans les prochains mois.

L’UE a déjà adopté, en 2009, la Carte bleue, un permis copié sur la Green Card délivrée aux États-Unis, qui permet à des résidents de pays non-membres de l’UE de venir sous certaines conditions travailler dans l’UE.

Est-ce la fin de la clandestinité des réfugiés ?

Non. Les migrants savent que le talon d’Achille de la politique migratoire de l’UE est la difficulté de les renvoyer. Leur identification est cruciale, et elle s’avère souvent problématique, car ils détruisent leurs documents d’identité et brûlent leurs empreintes digitales à l’acide.

Les Européens n’ont en outre pas facilement accès aux banques de données des pays des migrants, qui doivent accepter de reprendre leurs ressortissants et pour cela avoir conclu un accord de réadmission avec l’UE ou avec certains de ses pays membres, à l’image de celui conclu entre la Grèce et la Turquie.

Le pays d’origine doit enfin être considéré comme « sûr » pour permettre le retour.

L’UE a-t-elle renoncé à ses valeurs en concluant un pacte avec la Turquie ?

Les dirigeants européens assurent que non. « Il faut résister aux fantasmes quand il s’agit de la Turquie. Toutes les précautions ont été prises sur le respect du droit et des valeurs de l’UE », soutiennent-ils. Un point de vue que ne partagent pas un très grand nombre d’Européens. Les réactions de la société civile commencent à pleuvoir.

La Turquie va-t-elle obtenir rapidement la levée de l’obligation de visas pour les courts séjours de ses ressortissants dans l’UE ?

Les dirigeants européens se sont montrés intransigeants sur ce point.

Il y a 72 critères à satisfaire. Pas question de renoncer à cette exigence.

« Nous en avons rempli 37. Il en reste 34. Nous espérons avoir répondu aux critères restants début mai et nous attendons que l’UE fasse alors sa part, notamment au niveau du Parlement européen, pour finaliser la levée de cette obligation en juin », a déclaré Ahmet Davutoglu.

Les Européens sont dubitatifs.

La Turquie peut-elle espérer adhérer rapidement à l’Union européenne ?

Le pays a le statut de candidat, mais les négociations sont bloquées. 18 des 35 chapitres sont gelés, dont six (libre circulation des travailleurs, droit d’établissement et libre prestation de services, politique de concurrence, agriculture, sécurité alimentaire et pêche) sont considérés par la Commission européenne comme très difficiles à adopter.

« Il y a au moins trois chapitres (concurrence, marchés publics, social) sur lesquels la Turquie ne veut pas faire les efforts nécessaires pour ouvrir la discussion, car cela lui demanderait des réformes difficiles », expliquent des diplomates français et allemands.

« Encore une fois, nous avons perdu la bataille de l’opinion publique, car l’idée qui s’est installée est que c’est l’Europe qui bloque, pas la Turquie ».

Ankara réclamait un geste des Européens. Mais la demande est à usage interne. Le gouvernement turc cherche à faire avancer les négociations avec l’UE pour faire reconnaître son statut, légitimer sa politique intérieure, résume un diplomate européen.

Selon lui, « le gouvernement turc ne cherche pas vraiment à aller au bout de la négociation d’adhésion ».

Aux termes de l’accord du 18 mars, le chapitre budgétaire sera donc ouvert à la négociation. Il est important pour faciliter les financements européens et ne pose aucun problème particulier. Il avait été bloqué par Nicolas Sarkozy. François Hollande a levé l’opposition française. L’objectif est de parvenir à un accord avant fin juin.

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