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La reprise de Palmyre ce dimanche par l’armée syrienne est un nouveau coup porté à l’Etat islamique en Syrie où l’organisation ne cesse de reculer. La question de leur échec en Europe se pose également compte-tenu de l’apparente extinction du réseau à l’origine des attentats de Paris.

Ce dimanche, l’armée syrienne a annoncé avoir repris le contrôle intégral de la ville de Palmyre détenue jusqu’alors par l’Etat islamique. L’état-major a qualifié cette reprise de « coup mortel aux terroristes », évoquant le « début de la fin » pour l’organisation. Cette perte pour l’EI s’inscrit dans la réduction de son territoire de près de 15% depuis 2015, tandis que de nombreux de ses leaders ont été tués ces dernières semaines. L’organisation n’est-elle pas en train de perdre sa guerre au Moyen-Orient ?
Les attentats de Bruxelles sont un lourd coup porté à l’Europe. Cependant, l’apparente extinction du réseau qui a organisé ces attaques après avoir coordonné celles de Paris en novembre dernier, n’est-il pas le signe que l’Etat islamique est également en train de perdre sa guerre en Europe ?
Olivier Roy : Cela montre que le réservoir de militants est moins important que prévu. Non seulement c’est une seule » cellule » qui a monté Paris et Bruxelles, mais on constate qu’en fait, les différentes cellules qui ont opéré depuis les vingt dernières années sont toutes liées entre elles. Fabien Clain, le converti qui a annoncé les attentats du 13 novembre, connaissait Merah (Toulouse 2013) et Dahmani, impliqué dans l’attentat du Caire de 2009 qui a tué une Française ; le petit frère de Dahmani était très proche d’Abdeslam. De même, Clain était lié à Sid Ahmed Ghlam, qui a monté l’attentat raté de Villejuif en septembre dernier. On sait par ailleurs que les frères Kouachi (Charlie Hebdo) était liés à Jamal Beghal, un des premiers organisateurs de réseaux jihadistes en 1997. Bref, on a affaire à une nébuleuse de gens qui se connaissent, où les anciens transmettent le flambeau aux plus jeunes et où tous sont liés soit par des relations de fratrie, soit par des réseaux d’amitié souvent tissés dès la petite enfance ou en prison. On est loin d’un soulèvement de la population musulmane en Europe.
De plus j’ajouterai que les attentats sont un signe de l’échec de Daesh sur le terrain du Moyen-Orient. Lorsque Daech a lancé l’émirat en 2014, les attentats en Europe ne faisaient pas partie de sa stratégie, contrairement à ce qui a été écrit ; les frères Kouachi se sont réclamés d’Al-Qaëda, pas de Daesh, et Coulibaly ne revenait pas de Syrie. Les jeunes radicalisés en Occident servaient essentiellement de chair à canon dans les campagnes de Daesh en Irak et en Syrie: l’attentat suicide sur une position ennemie, suivie d’une vague d’assauts faisait partie d’une tactique militaire très sophistiquée et efficace. C’est lorsque Daesh a commencé à être bloqué sur le terrain qu’il a contre-balancé son échec par des attentats visant le cœur de ses ennemis, surtout la France et la Russie, parce que ces derniers sont soit plus accessibles (l’avion russe), soit parce que Daesh peut, en France, puiser dans le réservoir des volontaires pour le djihad. Je pense que si Daesh en avait les moyens, il aurait visé d’abord les Etats-Unis (notons que les auteurs de la tuerie de San Bernardino se réclament de Daesh sans que l’on sache encore s’ils ont pris l’initiative, ou bien ont été » activés » de l’extérieur)
Quelles sont les limites de cette stratégie djihadiste selon laquelle « tout le monde peut être un terroriste » ? Dans quelle mesure le mode opératoire actuel des terroristes, entre désorganisation et amateurisme, montre-t-il ses limites ?
Olivier Roy : Pour les donneurs d’ordre, l’avantage de ce réseau de copains et de frangins, c’est qu’il peut difficilement être infiltré. Difficile d’y planter une taupe. De même, difficile d’y recruter un repenti : ils préfèrent se faire sauter ensemble quand ils sont coincés. Mais les limites sont claires : d’abord le réseau s’auto-détruit , ils meurent presque tous.
Fuite et recyclage des militants ne sont jamais prévus, comme si la mort était leur seul horizon. Du coup, le réservoir s’épuise car il ne suffit pas qu’il y ait des volontaires (il y en a certainement) : il faut que ces derniers entrent à leur tour dans un réseau qui mettra du temps à se stabiliser. Enfin un dernier élément : si la police a eu du mal à opérer en préventif, elle connaissait par avance une grande partie des membres de chaque réseau et en savait parfois beaucoup sur » qui connaît qui » : dès qu’un attentat est commis, il suffit de quelques jours, parfois de quelques heures, pour dévider la pelote. On peut donc supposer que, ayant pris conscience des insuffisances (non pas l’information mais la circulation et l’interprétation de l’information), elle va pouvoir établir beaucoup plus tôt une cartographie des réseaux potentiels.
Cependant, si l’Etat Islamique a échoué à nous faire sombrer dans la guerre civile, nos pays ne sont-ils pas encore loin d’avoir résolu le problème de leur cohésion nationale, seule à même de nous protéger durablement de telles menaces ? L’Europe n’a-t-elle pas, pour sa part, échoué à résoudre les problèmes liés à l’immigration et aux zones grises ?
Olivier Roy : Les attentats mettent le doigt sur la fragilité de la cohésion nationale, mais ont montré aussi les limites de l’impact des terroristes : loin d’attirer la sympathie des musulmans, ils déclenchent plutôt un effet de sidération. On a vu comment la plupart des parents de terroristes, non seulement, n’approuvent pas, mais surtout ne comprennent pas l’acte de leurs enfants. Il y a un décalage complet entre les cibles récentes choisies par les terroristes (tirer dans le tas) et les causes qui pourraient éventuellement mobiliser des musulmans en Europe (la Palestine, ou même les caricatures contre le Prophète). S’il y a eu des ambiguïtés dans les réactions à Charlie Hebdo ( » je condamne l’attentat mais je ne suis pas Charlie « ), il n’y en a plus aujourd’hui par rapport au Bataclan, tout simplement parce que le combat de Daesh n’est pas compris : cela même qui fascine certains jeunes (l’esthétique de la violence) révulse la masse des musulmans (comme l’a montré le basculement de l’opinion publique jordanienne lorsqu’un pilote de son armée a été brûlé vif par Daesh).
Maintenant, il reste à gérer une question centrale : pour priver Daesh de toute prétention à représenter l’islam, il faut bien qu’émerge un islam de France. Chasser le religieux de l’espace public au nom de la laïcité revient à le faire prospérer dans les marges, aux mains des radicaux. Il faut que la laïcité française redevienne inclusive, et pas seulement par rapport à l’islam : les mêmes laïcs qui dénoncent l’islamisation de la société partent au quart de tour en campagne contre l’Eglise catholique dès que l’occasion se présente.
Alexandre Del Valle : Le problème migratoire n’est pas quantitatif. L’immigration en elle-même est « neutre » géopolitiquement, elle est positive quand elle est gérée correctement et qu’elle ne remet pas en questions la cohésion d’une société d’accueil capable de la » digérer », et elle est négative quand elle n’est pas capable d’absorber et intégrer des populations allogènes et alloglotes. Il s’agit donc principalement, dans le cas de nos démocraties ouvertes européennes, de faire en sorte que l’immigré adhère aux valeurs de la société dans laquelle il est accueilli. Et a fortiori de faire en sorte que le fils de celui-ci le fera également, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.
Le problème n’est donc pas dans le fait qu’on accueille des migrants, qui viennent surtout chercher de la prospérité et un abri, mais dans le fait que l’on n’est plus en mesure ni de les accueillir dignement ni de les intégrer, nos capacités d’absorption étant arrivées à leurs limites. L’Europe a donc pour principal problème son état d’esprit, sa faible capacité d’intégration et d’attraction, son manque de patriotisme et de leadership. A part l’Angleterre, on a des Etats-nations qui ne mobilisent plus et dont le patriotisme est plus que moribond. On y diffuse la repentance et la culpabilisation. C’est ce que j’écris dans Le complexe occidental : le patriotisme n’est pas l’opposé de l’intégration, il n’est pas synonyme de rejet, bien au contraire, il est la condition de l’intégration et de sa version française républicaine classique, l’assimilation. Evidemment c’est d’un patriotisme généreux qui accepte l’autre dont je parle. Il s’agit pour la question qui nous occupe ici, d’arrêter de confier nos migrants de confession musulmane aux Etats et organisations islamistes qui sont attachés à empêcher leur intégration aux valeurs de nos sociétés » mécréantes » méprisées. Quoi de plus méprisant pour ces immigrés ou descendants d’immigrés d’ailleurs que de les assigner à communauté, de les réduire et de les coincer dans une islamité essentialisée qui les confie aux islamistes ! Car c’est ainsi que des gens qui vivaient leur Islam paisiblement dans leur pays d’origine se découvrent extrémistes chez nous : en effet, nombre de maghrébins et noirs africains de tradition musulmane maraboutique, soufie ou malikite se retrouvent embrigadés par les Frères musulmans, les salafistes et autres fondamentalistes pakistanais ou wahhabites qui ont pignon sur rue chez nous et rivalisent pour fanatiser et instrumentaliser leurs « ouailles » présentes dans nos sociétés ouvertes à tous les vents.
En cela, il faut rompre avec le fait de confier l’Islam de France et d’Europe aux pays et institutions étrangers ! C’est un véritable scandale de confier nos compatriotes musulmans à des organisations et Etats islamistes étrangers et ouvertement hostiles à nos valeurs. C’est ce que j’appelle, pour reprendre Julien Benda, la « Nouvelle trahison des clercs » : trahir nos propres valeurs par idéologie communautariste, islamiquement correct et repentance dévoyée.
Daesh représente d’ailleurs l’Europe comme un ventre mou, un espace dans lequel il peut agir sans difficulté, la partie molle et capitularde de l’Occident honni à conquérir et punir. Cette image que diffuse l’Europe montre bien qu’il est impossible pour elle de fédérer et de mobiliser contre ses adversaires sans retrouver un projet idéologique et identitaire fédérateur et mobilisateur.