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Ma grand-mère, sage parmi les sages, me disait souvent : « Ne te moque jamais des déboires des pauvres gens. Ils ont déjà assez d’être pauvres. »
Ma grand-mère ne se trompait pas : s’il faut se moquer, autant que ce soit des déboires des riches. Et je dois dire que depuis le 17 avril, je me fends grassement la poire. Je ne vous parle pas d’un rire de dessous de table, d’une bouche anonyme et sans couleur. Ces gens-là sont trop riches pour se contenter de si peu. Mon rire est ventru, un gros éclat, une bouche arc-en-ciel qui brandit sa carte d’identité du fond de la gueule. Bref.
« Royal scum » ! Cette une du quotidien new-yorkais Daily News est si désopilante que je vous la fiche sur la page. Regardez-la, lisez-la et laissez vos lèvres faire le saut de l’ange, la gondole, l’orgie. Le milliardaire en turban, gardien des lieux saints et du pétrole mondial, figure emblématique des droits de l’homme comme l’on sait, y apparaît dans sa robe et sans sa garde avec, en centimètres, aussi grand que lui, ce titre royal de merde. Ou d’ordure. Ou de racaille. Ou les trois. Ou ce que vous voulez… mais n’en faites pas trop, je pleure déjà. De rire.
Aux deux larges ourlets de cette pantalonnade, primo la décision américaine de faire revenir sur le tapis du sultan les spectres du World Trade Center : 28 pages du rapport de la commission d’enquête étasunienne sur le 11-Septembre, qui seront peut-être déclassifiées, révéleraient le soutien du royaume aux pirates de l’air (sur les 19 impliqués, 15 étaient Saoudiens) ; secundo, le projet, claironné autant par les républicains que les démocrates, de faire avaliser le Justice Against Sponsors of Terrorism Act, un texte qui permettrait aux Américains victimes du terrorisme de poursuivre des gouvernements étrangers : cette mesure, si elle était votée, prendrait à contre-pied la loi actuelle qui leur garantit précisément l’immunité.
Menaçant de pomper le désert wahhabite (2 977 victimes, ça coûte une marée !), cette double arête d’avril a un mal de « merde royale » à passer dans la gorge du poisson d’Arabie. Le roi Salmane a donc agité sa nageoire centrale par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Al-Jubeir, qui a cru bon de menacer l’Amérique – de Washington, excusez du peu – de vendre les 750 milliards de dollars en bons du Trésor et autres actifs et biens détenus aux États-Unis.
Plutôt frileux sous sa redingote, Obama a craint pour la santé du billet vert. Il a donc pris fait et cause… contre ledit projet de loi au nom des « intérêts nationaux du pays ». Mais les tours jumelles fissurent encore les esprits et l’Amérique s’est ébranlée de nouveau : outrées par ce chantage, les familles des morts, qui se demandent pourquoi il a fallu près de 15 ans pour parler de ces 28 pages, ont dénoncé la gifle présidentielle et appelé à balancer leur fric aux Saoudiens ou geler leurs avoirs. Devant le prix du sang, la realpolitik tient sur la demi-jambe d’un cul-de-jatte !
Ainsi, tandis que le vieux pacte de 1945 « pétrole contre sécurité » conclu entre l’aigle Roosevelt et le vautour Ibn Saoud bat franchement de l’aile, le bon Barack, déjà boudé pour ses nouvelles amitiés iraniennes, n’a pipé mot lorsqu’il s’est fait sèchement accueillir le 21 avril par un sous-fifre du roi à sa descente à Riyad. L’Europe, elle, lécheuse de l’or noir et promotrice implicite de la découpe des mains et de la voiture sans femme, a choisi de fermer le bec.
En réalité, la participation saoudienne aux attentats est un secret de Polichinelle : le royaume du baril, connu pour élever les djihadistes en batterie, cultive l’explosif en pot et le salafisme sous serre. Le monde arabe qui a souffert et souffre encore de ce terreau-risme peut d’ailleurs en témoigner… En fait, la nouveauté tient plutôt dans le réveil de cette Amérique, passablement éteinte, parfois géniale et souvent idiote, empêtrée entre un Donald et une Hillary, qui, osant enfin l’anagramme, dit merde à… l’étron qui trône. Et, qui plus est, à la une d’un journal réputé modéré qui fait l’un des plus gros tirages du pays !
De ma grand-mère aussi : « Ne crains pastes ennemis car tu lesconnais : méfie-toi detes amis. » Sage parmi les sages, disais-je.