Qu’y a-t-il vraiment derrière l’iconoclasme de Daech?

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Les ruines de Palmyre.© AFP / LOUAI BESHARA

Lorsque l’acteur est musulman, la tentation semble irrésistible d’en faire la marionnette passive d’une culture religieuse. Or le religieux à l’état pur n’existe pas

A la vague des destructions culturelles commises par l’État islamique en Syrie et en Irak depuis deux ans, répondent un flot d’indignation et autant de régulières nécrologies virtuelles. La mise à sac du musée de Mossoul, la dévastation de l’ancienne cité de Hatra ou encore le dynamitage du temple de Baal-Shamin à Palmyre… Quelques tristes exemples parmi les victimes les plus télégéniques de cet iconoclasme.

Les explications courantes: un trompe l’œil

Violence jihadiste et hooliganisme culturel, nous suggère-t-on souvent, seraient tous deux causés par un salafisme philistin et totalitaire. L’interprétation la plus courante explique ces destructions par la séduction qu’exercent les objections de la tradition islamique à l’art figuratif, à savoir la condamnation de l’usurpation du pouvoir créateur d’Allah et la proscription de l’idolâtrie. Sensiblement depuis le dynamitage par les Talibans des Bouddhas de Bamyan en Afghanistan (2001), ce vandalisme est communément vu comme l’irruption irrationnelle d’un anachronisme médiéval.

Il s’agit là d’un trompe-l’œil. L’intrigue, comme d’habitude, est plus épaisse que cette galette théologique.

L’iconoclasme n’est pas spécifiquement islamique

En premier lieu, l’iconoclasme est une activité ancienne et nullement spécifique au champ islamique, ainsi qu’en témoignent les iconomachies byzantines, le «Bildersturm» dans l’Europe protestante du XVIe siècle, ou l’«art dégénéré» du national-socialisme. Ensuite, cette pratique est motivée par de la croyance, certes, mais aussi par des effets d’opportunité, des enjeux de pouvoir ou encore l’appât du gain (le florissant trafic d’antiquités, paradoxalement, aura sauvé du marteau de nombreux artefacts). Enfin, l’iconoclasme se manifeste historiquement sur des registres aussi divers que le religieux, le social, le philosophique ou le politique.

Une logique fondamentalement politique

Dans le cas de l’Émirat des Talibans tout comme celui de l’État islamique, c’est ce dernier registre qui est le plus souvent négligé. Or, ce type de vandalisme suit en réalité une logique rationnelle et fondamentalement politique. La nature des objets détruits, le discours justificatif, la chorégraphie visuelle de leur destruction, tout indique qu’il s’agit là d’un outil de politique locale, régionale et internationale. Ces destructions apparemment arbitraires servent à marquer l’établissement d’une souveraineté et de son territoire (physique et imaginaire). Ce n’est pas seulement le «paganisme» qui est exorcisé au bulldozer, mais aussi le nationalisme, les hétérodoxies islamiques, les identités locales, ou encore l’idolâtrie occidentale de l’Antique.

Le vandalisme est un langage essentiellement politique

Le vandalisme de Daech est un langage destiné à diverses audiences: la démolition d’innombrables mosquées chiites et mausolées soufis est un message à l’«axe chiite»; l’effacement symbolique du tracé frontalier de Sykes-Picot, une interpellation régionale; la mise à sac des sites archéologiques – à l’image du théâtre macabre des décapitations d’otages, une provocation adressée à l’Occident. Il y a clairement plus de politique que de religieux dans ces dialogues, même si le locuteur utilise formellement un lexique théologique.

Le récit identitaire occidental mis à mal

Pourquoi le saccage de sites archéologiques génère-t-il un scandale médiatique aussi intense que celui du sacrifice humain? Parce qu’en s’attaquant à l’Antique, les jihadistes s’en prennent à un élément fondateur du récit identitaire occidental, c’est-à-dire à la manière dont nous nous «racontons» dans notre rapport à l’antiquité grecque, romaine et mésopotamienne. Ce rapport est le fruit d’un long processus culturel et institutionnel de fabrication et d’assimilation du passé qui nous enseigne que ses vestiges méritent d’être protégés, catalogués (l’archéologie et la muséologie sont typiquement des produits occidentaux) et narrés (les historiographies nationales).

L’Antique, en un mot, participe de ce que signifie être civilisé. Qu’importe finalement que les statues du musée de Mossoul fussent des copies en plâtre: notre scandale en fait du marbre.

Provoquer l’Occident

A la fois la nature des structures visées, la condamnation unanime de ces destructions et les appels à les définir comme des crimes de guerre soulignent la dimension politique de cet iconoclasme. L’État islamique n’a pas détruit l’arc de triomphe romain de Palmyre en raison d’une quelconque qualité «religieuse», mais bien parce que cette structure était un symbole occidental, un élément du patrimoine mondial de l’UNESCO. Notre fétichisme de la ruine avait déjà été un facteur clef dans la décision des Talibans d’en finir avec les Bouddhas.

Gageons que provoquer l’Occident séduit al-Baghdadi et ses Iznogoud au moins autant que les injonctions de la tradition islamique. A l’image du journaliste ou de l’humanitaire (occidental), l’Antique se retrouve otage et sa destruction intégrée au grand nettoyage des écuries califales.

Lorsque l’acteur est musulman, la tentation semble irrésistible d’en faire la marionnette passive d’une culture religieuse. C’est l’islam qui harcèle à Cologne et qui martèle à Palmyre. Contrairement à ce que les discours jumeaux de nos thuriféraires de l’identité et des idéologues de l’État islamique veulent nous faire accroire, dans la nature, le religieux à l’état pur n’existe pas.


Olivier Moos, historien, chargé de recherche à l’Institut Religioscope (Fribourg, Suisse)

Une analyse de l’iconoclasme de l’État islamique est accessible en ligne sur le site de Religioscope

 

http://www.letemps.ch/opinions/

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