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Au sein de son centre de R & D américain, le groupe ne mise plus seulement sur les OGM, dont le marché ne progresse plus. Séquençage de l’ADN, robotique et produits non chimiques doivent l’aider à survivre face à ses concurrents.

Bienvenue chez Monsanto, à Creve Cœur© Les semences sélectionnées grandissent en serre avant d’être testées, pour les plus prometteuses, dans des champs répartis dans le monde entier.

 

Les parcelles de maïs et de colza s’étendent à perte de vue. Dans la Corn Belt, au cœur des États-Unis, les tempêtes ravagent fréquemment les cultures. Les agriculteurs font avec. Et comptent sur le géant local, Monsanto, pour rendre leurs plantations résistantes et plus productives. La petite entreprise chimique fondée en 1901 à Saint-Louis, une coquette ville en briques du Missouri, est aujourd’hui le leader mondial des semences et des organismes génétiquement modifiés (OGM), incontournable aussi dans les pesticides. Sur ses 20 000 salariés, 4 000 travaillent à Saint-Louis, entre le siège social de Creve Cœur et le gigantesque site R & D de Chesterfield Village. Le plus grand centre mondial de recherche sur les plantes, avec son millier de chercheurs, a donné naissance au premier OGM, commercialisé en 1996. Dans le sillage de Monsanto, un « AgroHub » s’est constitué entre le Missouri et l’Illinois autour des biotechnologies pour la santé et la nutrition. Attirés par les institutions locales – la Washington University, le Danforth Plant Science Center – et par de solides réseaux de transport, les concurrents (DuPont, Dow, Pioneer, BASF) se sont installés à leur tour, mais aussi des start-up et entreprises étrangères, comme le spécialiste français de la santé animale Virbac.

Monsanto (15 milliards de dollars de chiffre d’affaires) ne ressemble pas à l’empire imaginé sur le Vieux Continent. Rien d’ostentatoire dans sa présence à Saint-Louis, où son siège tient plus d’un ensemble arboré de bâtiments gris à la soviétique. Très détendu, le patron de la R & D, Robert Fraley, le père des OGM, reçoit dans son bureau, sans cravate ni costume, mais montre connectée Fitbit au poignet. Il n’évite aucune question [lire l’entretien page 31]. Le groupe américain, attaqué de toutes parts, a décidé depuis trois ans de redorer son image auprès du grand public, le consommateur final de ses produits. En vue de « restaurer la confiance », Monsanto ouvre ses portes, multiplie prises de parole et sites internet pédagogiques… Ce qui ne l’empêche pas, plus discrètement, de poursuivre son activité de lobbying auprès des leaders d’opinion et des autorités. Elle a ainsi participé à orienter, parfois financement à l’appui, les prises de position publiques en faveur des OGM de quarante grands chercheurs et universités américaines, révélait en août dernier l’association US Right to Know, soutenue par le mouvent organique.

La réglementation américaine reste très favorable aux OGM. Elle ne les distingue pas des produits obtenus par sélection naturelle. L’américain n’en traverse pas moins un contexte difficile. Au point qu’il a dû revoir à la baisse ses prévisions de bénéfice annuel. Pour la première fois, ses ventes ont chuté l’an passé de 5 % et son résultat net de 16 %, à 2,3?milliards de dollars.

Des frites sans OGM chez McDonald’s

La raison ? La baisse des prix de son pesticide phare, le Roundup, très concurrencé, et le ralentissement de marchés clés en Amérique du Sud. Sans oublier la réduction des achats de ses semences transgéniques par les fermiers, affectés par la chute des prix des matières premières agricoles. Fin 2015, Monsanto a annoncé la suppression de 2 600 emplois. Pourra-t-il rester indépendant ? Les chimistes DuPont et Dow fusionnent pour créer trois divisions, dont une dédiée à l’agrochimie. Le semencier suisse Syngenta , que Monsanto a tenté en vain de racheter l’an dernier, ­s’apprête à passer sous pavillon chinois. Et, pour la première fois en vingt ans, les cultures OGM ont marqué le pas en 2015 . Les surfaces cultivées ont reculé de 1 %, selon l’association industrielle Isaaa. Une baisse « susceptible de s’inverser quand le niveau des prix s’inversera ». En attendant, la fronde monte. En Inde, où la technologie Bt (résistante aux insectes) de Monsanto couvre près de 90 % des cultures de coton, le gouvernement a décidé d’en réguler les prix… et de baisser de 70 % les royalties que lui versaient les entreprises locales. L’américain a porté plainte, rappelant qu’il a permis d’augmenter de moitié les rendements et de faire de l’Inde le premier producteur mondial devant la Chine

Même aux États-Unis, leader des 29 pays qui utilisent les OGM dans leurs cultures, les surfaces cultivées (39 % du total des surfaces agricoles) reculent. Ici, maïs, soja et coton sont transgéniques à plus de 90 %. Depuis plusieurs mois, une demande d’étiquetage des aliments OGM prend de l’ampleur. Portée par les entreprises de l’alimentation organique, comme Whole Foods, elle a été relayée par des associations de consommateurs et de protection de l’environnement qui s’inquiètent d’un impact sur la biodiversité et la santé. Certains États, tel le Vermont, ont même voté des lois pour l’imposer à leur échelle. Des initiatives jusqu’alors contrées par le lobbying des agrochimistes – qui étiquettent déjà toutes leurs semences – et des géants de l’agroalimentaire. Ils invoquent une discrimination qui sèmerait le doute chez les consommateurs et rendrait leur logistique impossible si elle ne se traduit pas par une loi fédérale. Problème, de plus en plus de marques commencent à les lâcher. General Mills, les céréales Kelloggs et les soupes Campbell sont prêts à signaler volontairement la présence d’OGM. Le glacier Ben & Jerry’s et McDonald’s, pour ses frites, ont carrément renoncé à les employer. « Cette lutte a permis de sensibiliser des millions de consommateurs sur les aliments génétiquement modifiés et les questions qui accompagnent cette technologie, estime le consultant Charles Benbrook, un scientifique qui conseille le département américain de l’agriculture mais que les agro-chimistes perçoivent comme étant pro-industrie organique. L’industrie agro-alimentaire américaine va devoir se plier à cet étiquetage à l’international, à moins qu’elle ne soit prête à renoncer à des ventes importantes à l’étranger pour de nombreux produits, et bien sûr le maïs, le soja, la luzerne et le coton. »

De l’analyse d’ADN au test grandeur nature

L’avenir, Monsanto le sait, ne peut plus reposer sur ses seuls OGM, dont les premiers brevets expirent. Le groupe n’y consacre plus qu’un quart de son budget R & D de 1,7?milliard de dollars. À Chesterfield Village, on n’ambitionne même pas de se lancer dans les légumes transgéniques. Il faudrait investir plus de 100?millions de dollars et dix ans sont nécessaires pour passer les étapes de sélection, les tests de sécurité pour les hommes et les plantes, les essais à différentes échelles avant d’obtenir une éventuelle approbation des différentes autorités. Au sein du centre R & D, ce sont les « data managers » qui prennent le pouvoir. Dans les laboratoires de génotype et de séquençage, des ordinateurs tournent vingt-deux?heures par jour pour accélérer la sélection et le croisement de semences conventionnelles, destinées notamment au marché européen, et de semences transgéniques. Forts des bases de données collectées lors d’essais en champ, les robots conçus par Monsanto peuvent décortiquer en quelques clics l’ADN de fragments de graines et prédire les profils les plus intéressants. Sera-t-il résistant à tel insecte, compatible avec le Roundup ou particulièrement productif ?

Les semences retenues sont alors cultivées dans des pots dotés de codes barres qui passeront de la « crèche » – l’une des 130 petites chambres de culture où sont reproduites les conditions d’un climat donné, du Canada au Sud de la France, en passant par l’Afrique –, à la « maternelle » – la trentaine de grandes serres équipées de LED et de ventilateurs s’étendant au dernier étage de Chesterfield. Avant, peut-être, de prendre le chemin de l’« école », l’un de ses champs de test disséminés à travers le monde. Quelques étages plus bas, les chercheurs de Monsanto ambitionnent même de séduire les détracteurs des pesticides et des OGM… Depuis deux ans, ils travaillent avec le numéro un mondial des enzymes alimentaires, le danois Novozymes, sur le potentiel des bactéries et des champignons pour augmenter le rendement des cultures. Avec pour objectif que leurs solutions soient utilisées sur 100 à 200?millions d’hectares d’ici à 2025, contre 26?millions aujourd’hui. « Agriculture productive et protection de l’environnement peuvent coexister ! », martèle-t-on à Saint-Louis. Un discours qui peine à convaincre, désormais, des deux côtés de l’Atlantique.

La fabrique à OGM

C’est le passage obligé pour tout visiteur du centre R & D de Monsanto. Au sein d’un classique laboratoire, un scientifique de la maison vous prend sous son aile pour vous faire LA démonstration : comment fabriquer un OGM en quelques minutes. Sous une hotte est placé un petit flacon. Des embryons de maïs y sont mélangés avec une solution contenant la protéine d’intérêt issue d’un autre organisme. À l’aide d’une pipette, il faut déplacer les embryons un à un vers une boîte de Petri contenant une couche de nutriments qui déclencheront le processus de culture cellulaire. D’ici à trois mois auront poussé de petites plantes qui seront testées. Amy, l’instructrice du jour, tente de banaliser la manipulation. « C’est le même ADN, à part qu’on y a intégré un nouveau gène pour le rendre résistant à un insecte. C’est comme ajouter une nouvelle app dans un iPhone ! Même s’il faut veiller à ce que le gène se place bien pour pouvoir s’exprimer. Fabriquer un OGM n’est pas si compliqué ni effrayant, c’est un process naturel… »

http://www.usinenouvelle.com