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Par Jérôme Sainte-Marie

Pour le sondeur Jérôme Sainte-Marie, la rivalité entre le président de la République, son premier ministre et un ministre ambitieux est courante sous la Cinquième République. La situation est d’autant plus périlleuse que se rapproche l’échéance présidentielle.
Plus rarement, il s’est déjà vu qu’un ministre devienne un problème non seulement pour le Premier ministre, mais aussi pour le Président de la République. Ici s’impose le souvenir de Nicolas Sarkozy ministre des Finances, dont l’indépendance politique, nourrie de très bons sondages, avait amené Jacques Chirac, lors de son interview télévisée du 14 juillet 2004, à prononcer le fameux: «Je décide et il exécute». Il le fit alors à la plus grande satisfaction du Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, solidement arrimé au Chef de l’Etat. Le parallèle est saisissant avec François Hollande déclarant le 14 avril 2016, à propos d’Emmanuel Macron, «il doit être dans l’équipe, sous mon autorité». Il n’est pas sûr que le Premier ministre ait été pleinement satisfait de cette mise au point, tant elle soulignait en creux sa difficulté à maîtriser l’attelage gouvernemental, mais elle traduisait un intérêt commun des deux têtes de l’exécutif. Ceci doit beaucoup au contraste entre l’affaiblissement du Président de la République et de l’hôte de Matignon dans l’opinion, respectivement à 13% et 26% de confiance dans le dernier baromètre TNS-Sofres, et l’engouement d’une part grandissante des Français pour Emmanuel Macron, devenu, avec Alain Juppé, la personnalité politique la plus appréciée.
Cette nouvelle configuration des rivalités n’est que provisoire, car dans le cadre d’une compétition triangulaire, l’équilibre des forces est nécessairement instable. Or, la situation est d’autant plus mouvante que se rapproche l’échéance présidentielle. La succession de sondages d’intentions de vote indiquant un Président de la République sortant éliminé du second tour prive François Hollande de son statut de «candidat naturel». Le Premier ministre, lui aussi régulièrement testé comme candidat, ne fait guère mieux. C’est la raison principale pour laquelle Emmanuel Macron apparaît parfois comme le candidat souhaité par les sympathisants socialistes. Ce tâtonnement, entretenu par la volonté de François Hollande d’attendre la fin de l’année pour faire connaître sa décision de se représenter ou non, affaiblit encore davantage la cohésion du pouvoir.
Entre les trois pôles de ce triangle antagoniste, la compétition se livre avec des ressources institutionnelles différentes, mais aussi avec un discours politique distinct. A grands traits, François Hollande s’en tient, en paroles du moins, à une double synthèse de facture traditionnelle: rassembler le courant socialiste au premier tour, puis l’ensemble de la gauche au second. Manuel Valls a construit son identité politique différemment, en souhaitant constituer un centre-gauche suffisamment fort, quitte à fracturer le Parti socialiste, pour pouvoir se passer ensuite de l’appui des forces situées plus à gauche. C’était l’issue recherchée en leur temps par Pierre Mendès-France ou Michel Rocard, sans plus de succès qu’aujourd’hui. La faiblesse de cette posture politique est soulignée par la bonne tenue de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages d’intentions de vote, et l’on ne voit pas qu’elle soit, dans les circonstances actuelles, une stratégie politique permettant la qualification pour le second tour. Enfin, Emmanuel Macron explore une autre dimension, cohérente avec la convergence réelle des politiques suivie par les gouvernements successifs, celle d’une réconciliation de tout ce qu’il y a de libéral à gauche, au centre et à droite. Recevable d’un point de vue idéologique, cette ligne pourrait aussi avoir, dans l’état d’affaiblissement et de division que connaît la social-démocratie, en France comme ailleurs en Europe, une pertinence électorale. Le problème est qu’il s’agit bien plus, jusqu’en 2017 du moins, d’une formule de second tour que d’un positionnement permettant d’y accéder. Dans l’état de désespérance électorale du pouvoir actuel, le pari mérite cependant d’être considéré. Cette absence de solution stratégique incontestable entretient la division politique.
Il y a donc une triple logique aux tensions sévissant au sein du pouvoir: institutionnelle, électorale et idéologique. L’originalité de la période tient à ce que cette rivalité soit tripolaire. Si elle n’altère pas le fonctionnement de l’Etat, l’existence de ce triangle antagoniste constitue un facteur de risque supplémentaire pour un pays confronté à une crise sociale profonde et durable.