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TRIBUNE- Le philosophe, notamment auteur de l’essai Le soldat impossible, revient sur les commémorations officielles du centenaire de la bataille de Verdun.
Paysans, ils vivaient et mouraient comme si la terre était de la chair. Comme si elle était la chair du pays, de la patrie et de la nation, autant que la leur. S’ils avaient été suffisamment instruits, ils auraient compris le mot de Péguy, tombé à l’ennemi aux premiers jours de la guerre, «la terre charnelle». Ils se seraient rendus compte que la terre pour laquelle ils sacrifièrent leurs jours, la fleur de leur jeunesse, qu’ils défendaient, était leur chair, leur chair à eux, les terreux, terreux avant d’être terriens, les culs-terreux magnifiques. Ils ne le savaient pas, certes. Ils le sentaient. D’instinct. Ne pas rappeler qu’ils ont donné leurs vies pour la France comme terre et comme sol, pour ses frontières, revient à les trahir, à insulter d’ingratitude leur sacrifice.
Ces cérémonies ont occulté la notion de victoire. Est-il tabou d’en parler? Or, les héros de Verdun, les terreux et les autres, issus d’autres classes sociales que la paysannerie, désiraient ardemment la victoire, versaient leur sang pour elle, qu’ils obtinrent. Sauver la terre de France de la rapacité allemande passait par la victoire à Verdun et sur les autres champs de bataille. Nous vivons dans un pays qui a honte de ses victoires militaires, qui ne veut pas fêter Austerlitz, qui veut commémorer Verdun sans dire qu’il vaincu l’Allemagne! En ces temps de déchirement du tissu national, le souvenir de la victoire aurait dû servir à réveiller la fierté d’être français, à sortir la fierté française du sommeil dans lequel la maladie de la repentance l’a plongé.
Le totalitarisme stalinien avait l’habitude d’effacer des photographies les protagonistes tombés en disgrâce, décrétés traîtres, quel que soit le rôle historique de premier plan qui a pu être le leur. Au spectacle de ces cérémonies commémoratives, la jeunesse a pu se poser une question à laquelle l’on a refusé de répondre: qui fut le vainqueur de Verdun, à qui attribuer la victoire? Le nom de Philippe Pétain, l’artisan de la victoire a été occulté! En 1917 Pétain n’est pas encore le collaborateur qu’il deviendra en 1940. Entre ces deux dates la République va l’auréoler de gloire. L’honnêteté devant l’histoire (sa compréhension même) exigeait que la mémoire de ce Pétain de la Première guerre mondiale, fût convoquée. En 1966, Charles De Gaulle, l’homme du 18 juin 1940, n’avait-il pas commencé son discours en rendant hommage au «vainqueur de Verdun»?
Les discours officiels remplacèrent ce qu’il importait de réduire au silence – le soldat et sa vérité, la terre, la paysannerie, les frontières, la victoire – par des généralités moralisatrices sur la guerre et ses horreurs, sans oublier l’amitié entre les peuples. Ces facilités de rhétorique mentent. Ces clichés de dissertation de Sciences Po et d’écoles de journalisme trichent. Les mots d’Angela Merkel concentrent à eux seuls cette tricherie: «Le nom de Verdun est un symbole pour l’inconcevable atrocité et absurdité de la guerre, mais aussi pour les leçons et la réconciliation franco-allemande».
Il eût fallu organiser, dans un silence de cathédrale, dans un recueillement collectif, des lectures poétiques autour du sacrifice, de la mort généreuse, de la nation et de la patrie. La lecture publique de Péguy y eût été tout indiquée. On préféra autre chose. On opta pour une voie plus conviviale. On osa faire fête de cette commémoration. Une chorégraphie chatoyante zigzagua presque joyeusement entre les tombes. Des ballons furent lâchés. François Hollande s’aventura en un étrange propos: «Verdun est pour la première fois honoré non pour son passé de souffrance mais pour son message d’espérance». Pour galvaniser ce message d’espérance, on transforma la commémoration en un spectacle bariolé, on y insuffla de la gaité! A quoi sert-elle, cette fête? A organiser l’oubli. L’oubli du soldat. L’oubli du pourquoi de son sacrifice.
Sous la présidence de François Hollande, le soldat inconnu venait de mourir une seconde fois. Nous n’étions plus à Douaumont, nous étions dans la Verdun Pride!