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Général Aoun, Hezbollah, Les responsables du chaos, Liban, Syrie
Par Emmanuelle Morisset
Candidat à la présidence libanaise vacante depuis deux ans, le général Michel Aoun expose à Famille chrétienne les principales décisions qu’il prendrait s’il était élu et sa vision de plusieurs défis que rencontre actuellement le Liban.
Crise des déchets, afflux de réfugiés, infrastructures défaillantes… Les difficultés sont nombreuses au Liban. Si vous êtes élu président, quelles seront vos priorités ?
J’ai l’habitude de marcher en ligne, pas en colonne. Je ferai travailler les 24 ministères. L’environnement devrait s’occuper d’une façon très rapide des ordures car la situation est insupportable. Les fautes commises par le gouvernement actuel sont impardonnables.
Je mènerais en parallèle la restructuration de l’armée, avec un nouveau commandement, ainsi que le renouvellement des forces de sécurité et du ministère de la justice. Ce trio est très important. On doit aussi s’occuper des finances car le pays est très corrompu. Il nous faut être plus rigoureux dans le contrôle de la comptabilité publique. Il n’y a pas eu d’audit sérieux depuis 1993 et les budgets publics ne sont plus validés depuis 2005. Il y a des trous de plusieurs milliards de dollars, certains documents sont perdus… Il faut mettre de l’ordre.
Le Liban supporte aujourd’hui la présence d’1,5 millions de réfugiés. Comment se passe cet accueil ? Et comment voyez-vous la situation évoluer ?
C’est un lourd fardeau pour le Liban. Il va y avoir un cessez-le-feu en Syrie. Il y a déjà pas mal de villes et de villages libérés par le régime actuel : les gens peuvent rentrer chez eux. Si l’ONU veut les aider, il faut les aider là-bas, financer la réparation de leurs maisons. D’où le désaccord entre notre ministre et ceux qui étaient réunis à Munich à la mi-février au congrès sur la sécurité. On veut nous imposer le retour « volontaire » des réfugiés dans leur pays lorsqu’il y aura la paix mais nous ne sommes pas d’accord. Ils doivent retourner dans leur pays, de façon sécurisée. Nous ne pouvons pas les recevoir, car notre densité de population est trop forte. Qui peut recevoir un nombre de réfugiés qui correspond à la moitié de sa population ? Nos ressources sont limitées, nos infrastructures sont défaillantes. Ceux qui viennent du Nord pourraient rentrer chez eux, ce sont des régions pacifiées. Il y a des régions plus grandes que le Liban qui sont en paix.
Vous vous faites le défenseur des droits des chrétiens au Liban depuis de nombreuses années. En quoi ce combat est-il important à vos yeux, y compris à l’échelle régionale ?
On ne parle de moi que lorsque je défends les chrétiens mais je veux parler au nom de tous les Libanais. Quand Rafic Hariri a été assassiné en 2005, nous étions les premiers à descendre dans la rue pour réclamer le départ des Syriens. Les autres nous ont rejoints. En 2006, lorsqu’il y a eu la guerre entre le Hezbollah et Israël, nous étions aux côtés de nos concitoyens. On a reçu beaucoup de déplacés chez nous, les chrétiens ont ouvert leurs maisons.
On ne parle de moi que lorsque je défends les chrétiens mais je veux parler au nom de tous les Libanais.
Général Aoun
Bien sûr, je défends les intérêts des chrétiens. Ici, les chrétiens sont toujours plus nombreux que les chiites d’une part et les sunnites de l’autre. Le président chrétien doit être représentatif de sa communauté, et pas être le candidat de consensus entre les chiites et les sunnites.
Les chrétiens sont originaires d’ici, ils ne sont pas importés. Ils sont dans toute la région, là où le christianisme s’est propagé, avant l’arrivée des Arabes. Puis il y a eu un changement dans la démographie, de façon progressive. Mais les chrétiens ont gardé leur identité. Contrairement aux autres pays, le Liban a gardé une forte proportion de chrétiens, même s’il y a une trentaine d’années ils étaient plus nombreux que les chiites et les sunnites réunis, car le taux de croissance chez les musulmans est plus élevé.
Et si cette tendance démographique s’accentuait ?
Le Pacte national reste valide. Cela sécurise les chrétiens ici, car ils sont dans la décision, tandis que les chrétiens d’Irak, par exemple, ont été pillés. Ceux qui ont quitté leur maison n’ont plus rien. Au Liban, nous restons relativement forts pour nous défendre et prendre des positions. Le jour d’une véritable inversion démographique n’est pas arrivé.
Que pensez-vous de l’émigration des chrétiens libanais ? Qu’est-ce qui pourrait les faire revenir ?
Il y a eu une loi que nous avons promue pour que les personnes qui ont perdu leur identité puissent la reprendre. Notre diaspora est très nombreuse. Au Brésil, il y a 8 millions de Libanais, dont 35 députés ! Ces personnes sont parties en des temps difficiles. Nous espérons qu’ainsi elles auront le désir de revenir.
Daesh et les autres ne sont pas une création spontanée. Les responsables du chaos sont connus de tous.
Général Aoun
Concernant le conflit syrien, quel regard portez-vous ? Le cessez-le-feu va-t-il vraiment être efficace ?
S’il y a une volonté internationale de régler le conflit, oui. Cette guerre a été planifiée, ce n’est pas qu’une révolution populaire. Daesh et les autres ne sont pas une création spontanée. Les responsables du chaos sont connus de tous.
Que pensez-vous de l’implication du Hezbollah en Syrie, aux côtés de Bashar Al-Assad ?
Le Hezbollah a très bien fait. Nos frontières étaient menacées. Nous sommes un petit pays, nous n’avons pas beaucoup de moyens pour nous défendre. Nous ne défendons pas seulement le Liban, nous défendons tout le monde, et spécialement l’Europe.
Pourquoi le Liban n’a-t-il plus de président ?
Depuis que le mandat du précédent président de la République, Michel Sleiman, est arrivé à son échéance, en mai 2014, le Liban se trouve dans une impasse, alors que le pays se trouve confronté à l’urgence syrienne et au délabrement d’un appareil étatique déjà fragile. Cette vacance présidentielle est la plus longue de son histoire. Les députés, chargés selon un système basé sur le confessionalisme institutionnalisé, d’élire un maronite à la tête de l’Etat, ne parviennent pas à se mettre d’accord sur un candidat. Pendant plusieurs mois, deux leaders chrétiens, rivaux historiques, Samir Geagea, chef des Forces libanaises, et le général Michel Aoun, à la tête du Courant patriotique libre, deux formations concurrentes, ont chercher à se positionner en vue de briguer la magistrature suprême. En février dernier, coup de théâtre : Samir Geagea se rallie au général. Les chrétiens semblent désormais tous réunis derrière lui. Pourtant, les séances parlementaires avortées continuent de s’enchaîner, sans qu’aucun accord ne soit trouvé. Ce blocage s’inscrit dans le cadre plus global de l’opposition entre chiites et sunnites qui traverse le Moyen-Orient et dont dépendent également les affaires internes libanaises. D’une part, le Hezbollah, allié à Michel Aoun, est soutenu par l’Iran chiite. De l’autre, le Courant du futur, sunnite et favorable à la candidature de Geagea, est appuyé par l’Arabie saoudite. Ce parti ne souhaite donc pas donner ses voix à un candidat soutenu par le Hezbollah. Les uns et les autres s’accusent réciproquement d’être sujet aux influences extérieures. L’alliance entre les deux principaux leaders chrétiens avait fait espérer en une solution, mais celle-ci n’est pas en vue, alors que devait avoir lieu le 2 juin le 40e tour de l’élection présidentielle. La rupture des relations diplomatiques entre Riyad et Téhéran en janvier dernier a ajouté un élément de complexité, dans un pays où la vie politique est depuis longtemps étroitement liée au contexte régional.