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Philippe Bilger

 

Pour une fois je réagis avec beaucoup de retard mais je ne le regrette pas. La cause en vaut la peine. Il s’agit des égarements, des absurdes hiérarchies médiatiques. Comme, au sein même de l’univers des médias, l’excellence et le caractère unique et nécessaire sont relégués au profit d’une mousse people qui n’a pas la moindre incidence sur la qualité d’une émission.

J’avais pourtant regardé la « dernière » de « Ce soir (ou jamais !) » (CSOJ) le 20 mai 2016, avec la délicatesse finale de Frédéric Taddéï (FT) s’en allant avec élégance, sur la pointe de l’esprit et du talent.
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J’avais conscience du manque qu’on allait subir mais j’étais rassuré par le fait qu’on lui avait proposé quelque chose d’autre et qu’au fond, comme lui-même n’avait pas poussé de hauts cris, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes médiatique ! Pourquoi être plus royaliste que le roi, plus amer que l’intéressé lui-même ?

Un soir récent, le hasard a fait que j’ai découvert une critique aigre et partiale sur CSOJ de la part de Caroline Fourest et, comme le narrateur de Proust ayant du chagrin bien après la mort de sa grand-mère, je me suis rendu compte alors à quel point nous avions perdu.

Cet éveilleur, cet animateur, cette indépendante et pluraliste intelligence gouvernait dans la souplesse et l’urbanité CSOJ qui constituait un havre miraculeux de liberté d’expression, de vive contradiction et d’allure médiatique sur des chaînes plus habituées au promotionnel hilare et vulgaire qu’à cette tenue maintenue tout au long du temps sans que jamais le moindre dérapage ait contraint à une judiciarisation de tel ou tel propos.

J’aurais pu remâcher ma nostalgie tout seul malgré l’étrangeté de cet arrêt confirmant pourtant que les succès honorables valent moins que les tintamarres superficiels. J’aurais pu attendre sereinement que FT revienne.

Mais j’ai comparé. J’ai mis en perspective le peu d’écho de la cessation de CSOJ, infiniment préjudiciable à la pensée et à la liberté, avec la dramatisation grotesque et outrancière du départ de Claire Chazal de TF1 le 14 septembre 2015 d’autre part. Avec aussi l’arrivée de Léa Salamé sur ONPC de Laurent Ruquier puis avec l’annonce de son remplacement par l’une de ses amies, Vanessa Burggraf.

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Il ne s’agit pas à nouveau de dénoncer la médiocrité professionnelle de certains – je l’ai déjà sans doute trop fait ! – mais de questionner l’ineptie interne de cet ensemble médiatique qui ne consacre pas une pensée, une ligne, un entretien de fond au traumatisme de la disparition de CSOJ avec les conséquences déplorables qu’elle va susciter pour la substance même de notre vie intellectuelle et démocratique mais s’emballe sur le sort de personnalités qualifiées d’emblématiques. Qui ont cette particularité d’aller ou de venir, d’être choisies, de demeurer ou de quitter sans que leurs mouvements aient la moindre incidence ni influence sur l’environnement et la qualité professionnels.

Certains ont pleuré le départ de Claire Chazal de TF1. D’abord elle a été vite recasée mais surtout, au-delà de l’apparence qui les distingue, personne de bonne foi ne peut soutenir que cette dernière a laissé dans l’espace de l’information un grand vide structurel, si j’ose dire, pas davantage qu’Anne-Claire Coudray aujourd’hui ne bouleverse l’économie du journal télévisé. C’est une affaire de visages. La société, privée de l’une ou de l’autre, ou demain d’un présentateur sémillant sur une autre chaîne, ne sera orpheline de rien de fondamental.

Ces observations sont évidemment applicables à Léa Salamé, à ONPC et à la surestimation constante de l’arrivée de tel ou telle comme si la République devait être enthousiaste ou s’attrister au regard du destin égoïste de journalistes qui suivront leur petit bonhomme de chemin et d’ambition et jouiront de la gratification narcissique et corporatiste que leurs pairs leur octroieront.

Mais Frédéric Taddéï, c’est totalement autre chose. Précisément parce que lui-même s’efface avec le retrait subtil de l’élégance, du véritable questionnement et de la discrétion, une immense place est laissée aux enjeux fondamentaux, aux problématiques centrales que CSOJ portait : la liberté de parler, le choix du pluralisme, l’exigence de contradiction, la pensée au-dessus de la ceinture, la courtoisie de la forme, la vigueur, voire la violence mais dans le respect de la loi. Un animateur qui est un journaliste et refuse le rôle de justicier. Il ne pense pas à la place de. Ces sujets nous concernent tous. Que l’exemplaire incarnation médiatique de ces valeurs ne devienne plus qu’un souvenir aurait dû mobiliser bien plus que l’écume de trajectoires personnelles.

Je songe à une parabole dont la justesse m’est toujours apparue éclatante. Celle du comte de Saint-Simon qui en gros opposait les industriels, les chercheurs et les entrepreneurs à la futilité aristocratique et qui concluait que les premiers étaient nécessaires au pays et la seconde inutile.

Sans forcer sur l’anachronisme, j’appliquerais volontiers cette provocante analyse aux médias vus et promus par les médias.

L’essentiel qui est sacrifié et aurait été plus que jamais nécessaire est négligé et n’a guère suscité de réactions. Mais l’accessoire et le superficiel ont entraîné absurdement des flots de commentaires, d’hyperboles et de bruit.

Les égarements médiatiques.

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