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Le drapeau britannique ne flotte plus sur Bruxelles. © AFP or licensors / THIERRY CHARLIER
C’est dans le secteur de la défense que le Brexit aura a priori l’impact le plus important. Mais sans autre départ, il ne devrait affaiblir que légèrement l’Union européenne
Le Brexit va avoir pour effet de réduire sensiblement les dimensions de l’Union européenne, en l’amputant de son troisième pays le plus peuplé (derrière l’Allemagne et la France) et de son huitième pays le plus étendu (derrière la France, l’Espagne, la Suède, l’Allemagne, la Finlande, la Pologne et l’Italie). Il va ainsi lui soustraire un huitième de sa population, soit quelque 65 millions de personnes sur une population actuelle totale de 508 millions. Et il va la priver dans sa périphérie nord-ouest d’un vingtième de son territoire, soit de 248 500 km2 sur 4 463 600 km2.
Perte économique?
Avec le départ du Royaume-Uni, l’Union européenne va perdre par ailleurs la cinquième économie du monde (à égalité avec la France), qui se trouve être parallèlement la deuxième économie du continent (après l’Allemagne). Une puissance industrielle et financière qui représentait en 2008 un produit intérieur brut (PIB) de 2200 milliards d’euros sur un total de 18 400 milliards.
L’Union européenne s’en sortira-t-elle affaiblie sur la scène internationale? Oui, mais cela n’aura pas un effet majeur sur sa destinée, répond en substance Pierre Verluise, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique à Paris et directeur de diploweb.com.
«La taille du territoire est importante mais ne constitue pas une condition suffisante de la puissance, explique ce spécialiste de géopolitique. La construction européenne en est un bon exemple: le gain de superficie dû à ses élargissements successifs ne lui a pas valu un gain de puissance dans les mêmes proportions. Elle a été influencée beaucoup plus profondément, et sans doute le restera-t-elle encore longtemps, par la culture profonde de ses peuples, une culture qui est le produit d’une histoire marquée par deux guerres mondiales. Son projet a été par conséquent dès l’origine de construire la paix, non de peser lourdement sur les affaires du monde.» Ce ne sont dès lors pas quelques centaines de milliers de km2 ou quelques dizaines de millions de personnes en plus ou en moins qui bouleverseront son statut.
Selon toute apparence, le Brexit n’aura pas non plus d’impact catastrophique sur l’Union européenne en matière économique. «Il devrait réduire de quelque 14% le PIB de l’ensemble et diminuer d’environ 2% son taux de richesse par habitant, estime Pierre Verluise. Mais nous assisterons à un appauvrissement relatif et presque marginal. Ce d’autant que le Royaume-Uni a présenté ces dernières années des performances très médiocres, inférieures à la moyenne des 28, dans des domaines aussi cruciaux que le commerce extérieur ou la recherche et le développement.» D’autres ont fait nettement mieux.
Perte militaire
C’est dans le secteur de la défense que le Brexit aura a priori l’impact le plus important. Londres est, en effet, avec Paris la capitale qui possède le plus d’ambitions et de moyens militaires, comme en attestent son activisme actuel sur les champs de bataille du Moyen-Orient et sa possession de l’arme atomique depuis plus de 50 ans. «La protection du territoire européen n’en sera pas affectée, puisque l’OTAN s’en occupe et que le Royaume-Uni continuera à en faire partie, souligne Pierre Verluise. En revanche, l’outil dont l’Union européenne s’est récemment dotée dans le domaine, la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), risque, elle, d’en pâtir.»
Mais, là encore, le changement sera certainement modeste. «L’Union européenne compte essentiellement sur le soft power pour exercer son influence, confie Gyula Csurgai, directeur de l’Institut d’études géopolitiques de Genève. Elle utilise son modèle de société, sa richesse culturelle, sa volonté de négociation, son aide au développement plus que ses armes. Sa puissance est naturellement limitée par la diversité de ses membres, qui possèdent des intérêts géopolitiques profondément divergents.»
La Russie a tort de se réjouir
Dans le domaine des affaires étrangères, le Brexit n’a pas plus de chances de bouleverser la donne. La Russie s’en est réjouie pour la simple raison que l’un de ses rêves géopolitiques est l’affaiblissement du lien entre les Etats-Unis et l’Union européenne et que le retrait du Royaume-Uni, le plus ancien et le plus sûr allié de Washington sur le Vieux Continent, est très éventuellement susceptible d’y contribuer. Mais un tel scénario n’est pas sérieux, à court et à moyen terme en tout cas. Sur les 28 membres de l’Union européenne actuelle, 22 sont membres de l’OTAN. Et sur les 27 de l’Union européenne à venir, 21 le resteront, rappelle Pierre Verluise. Mieux: parmi ces derniers figurent d’anciens satellites et même d’anciennes républiques de l’Union soviétique, autant d’Etats qui, s’ils tiennent toujours à leur indépendance, ont d’excellentes raisons de conserver une relation étroite avec Washington.
Cela ne signifie pas que prévaudra un total statu quo. Le départ du Royaume-Uni ne va pas manquer de modifier certains équilibres internes. Dans un espace réduit d’un huitième de sa population et amputé d’un huitième de son produit intérieur brut, l’Allemagne, ses 81 millions d’habitants et ses 2900 milliards d’euros de PIB devraient ainsi peser encore davantage que par le passé. Et puis, deux pays de l’Union européenne ont compté ces 40 dernières années parmi les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Il n’en restera bientôt plus qu’un seul, la France, qui pourrait bien voir son statut se renforcer sur le Vieux Continent.
«Géopolitique de l’Europe», de Gérard-François Dumont et Pierre Verluise, éditions des Presses universitaires de France (PUF), Paris, 2015.